Publié en septembre 1996, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Note decembre 2005: une enquête menée jusqu’à New York au siège de la fondation Soros. 10 ans après elle prend une autre perspective alors que de nombreux pays de l’ex URSS ont connus des changements de régime, souvent avec l’appui de personnes proches de la fondation et des fonds d’obscures fondations.

George SorosGeorge Soros, spéculateur talentueux et philosophe déçu comme il aime se décrire lui-même a choisi l’Internet comme fer de lance de son projet utopique de Société Ouverte. De l’Albanie à la Mongolie, l’Open Society Institute, plus connue sous le nom de Fondation Soros, est devenu un des acteurs majeurs de l’Internet en finançant l’expansion du réseau dans les pays de l’ex bloc communiste. Une stratégie ambitieuse qui oscille entre philanthropie et activisme politique. Voyage au cœur de la galaxie Soros.

New York, Emmanuel PARODY

Peu de gens connaissent le nom de l’OSI (Open Sociey Institute), plus connue sous le terme impropre de fondation Soros, du nom de son fondateur, George Soros le richissime spéculateur financier. Pourtant avec plus de 28 pays connectés au réseau Internet, 63 projets différents et un budget global de 4 millions de dollars consacré à l’Internet pour l’année 96, l’OSI est devenu un des acteurs majeurs de l’Internet dans les pays de l’ex bloc commmuniste. Un travail de fourmi mené dans la discrétion la plus absolue mais avec détermination comme en témoigne la croissance régulière de son budget alloué aux différents programmes Internet depuis l’année 1995 (1995: $3,2 M, 96: $4M, prévisions 97: $5M).

Située au cœur de New York, on pourrait s’attendre à ce que la fondation créée par le célèbre milliardaire occupe le plus flamboyant de ces gratte-ciel métalliques qui dominent Manhattan. En vérité il faut dénicher les bureaux de l’OSI au 31ième étage d’un immeuble aux reflets verdâtres, au croisement de la 7ième avenue et de la 57ième rue. Seule une étroite plaque de plastique placée dans l’ascenseur indique au visiteur que le 32ième étage abrite le Soros Fund Management, le cœur de la puissance financière de la galaxie Soros, une puissance estimée à près de 11 milliards de dollars. Le message est clair : ici pas de dépense somptuaire, l’argent est investit sur le terrain. Seul atout de l’endroit : son point de vue exceptionnel sur l’étendue de Central Park.
C’est dans ces locaux que Jonathan Peizer, 35 ans, le jeune coordinateur du programme Internet, veille à la répartition des fonds de l’Institut et à la bonne marche du programme. Les objectifs du programme Internet de l’OSI sont d’une désarmante simplicité : « permettre l’accès au courrier électronique et à la totalité de l’Internet aux individus et organisations des pays d’Europe centrale, orientale et de l’ancienne URSS ». Ceci bien entendu au coût le plus bas possible. En pratique l’Institut a entrepris de développer des accès au réseau mondial dans les pays où il dispose déjà de relais et de projets. Les 350 millions de dollars de la fondation financent en effet une multitude de projets éducatifs, de bourses d’enseignement ou encore d’aide aux médias indépendants. « Il y a des programmes nationaux et régionaux, l’Internet couvre tous les domaines » explique Jonathan Peizer, « C’est est un forum pour la communication et pour l’échange d’informations. Le droit ˆ la liberté d’expression est la base de la société civile et Internet est le véhicule qui permet cela. Internet valorise tous nos programmes ». En fait l’Internet est vite apparu comme le moyen le plus efficace pour répondre aux déficiences des structures de télécommunication des anciens pays du bloc communiste.

Dans le cadre de la théorie de l’Open Society (cf l’encadré) le développement du réseau est devenu un élément fondamental : « M. Soros s’interesse tout particulierement au développement de ces projets. Nous voulons créer une population d’utilisateurs de l’Internet dans chaque pays». Les enjeux ont été définis par George Soros lui-même dans la conférence de l’INET 94 (juin 94 à Prague) : « Je pense que d’une certaine façon l’Internet est le prototype d’une société ouverte. [...] parce qu’il est largement autogéré et qu’il est dominé par les utilisateurs ».

Des projets concrets

En moyenne chaque projet régional d’accès à l’Internet coûte à l’Institut 110 000 dollars. Malgré l’existence d’un bureau à New York le programme n’est pas pour autant centralisé : « les fondations nationales sont largement indépendantes et ont un pouvoir de décision dans leur pays » précise Irena Veisate, la présidente de l’Open Society Fund en Lituanie qui dispose d’un accès par satellite de 64 Kbps pour plus de 2000 ordinateurs répartis dans des associations et des écoles. « Nous travaillons sur la base de projets » explique Jonathan Peizer, «je vais dans les différents pays et je discute du projet avec eux. J’essaie de maintenir un standard dans les crit?res d’attribution ou de choix des projets ». « Le bureau national peut décider et imposer ses décisions ou il peut écouter et aider les organisations locales. Je travaille avec eux comme avec des clients, comme un consultant» ajoute-t-il.
Sur le terrain le programme Internet peut recouvrir des réalités très différentes : un simple accès à 19,2 Kbps (la vitesse d’un modem d’entrée de gamme) en Bielorussie, une ligne à 128 Kbps pour relier Sarajevo à Amsterdam ou plusieurs accès par satellite (2 x 128 Kbps et 2x 64 Kbps) pour la Roumanie. En Bulgarie l’aide est d’une autre nature « notre ligne terrestre vers Vienne de 64 Kbps n’a rien à voir avec la Fondation Soros » explique Iavor Boyadjiev, le responsable du centre informatique de l’Académie des Sciences. « Ils nous ont aidé dans l’édification de notre réseau mais plutôt avec de l’équipement ». Le projet le plus démesuré concernant l’Internet est sans doute le projet russe « University Internet Program » visant à relier 32 villes et universités du pays. La fondation a engagé 30 millions de dollars dans le projet et le gouvernement russe près de 100 millions. En juin dernier la première liaison avec l’Internet a été inaugurée reliant l’université de Yaroslav (Nord-est de Moscou) et celle de Novosibirsk (Sibérie).
En fait la grande efficacité de l’OSI apparaît beaucoup plus dans sa capacité à fédérer des projets régionaux dispersés en organisant des formations et des sessions de rencontres des tous les responsables de ces projets Internet. Ainsi l’Institut finance régulièrement des voyages dans les grandes rencontres internationales des spécialistes de l’Internet, en premier lieu celles de l’ISOC comme en juin 96 à Montréal ou s’est rendu Jacek Gajewski, un polonais responsable du programme « Internet pour les écoles ». Un projet financé à 60% par la fondation Batory, qui n’est autre que la branche polonaise de la fondation Soros. Ainsi se forge petit à petit un véritable réseau de correspondants motivés par la mise en commun des savoirs.

Réseaux et stratégie

La constitution des réseaux d’individus et de compétences est au cœur de la stratégie de l’OSI. Une stratégie qui a fait naître de nombreux soupçons au sein des gouvernements qui l’ont interprété comme un possible trafic d’influences. Il est vrai que les responsables de l’OSI basent le développement de leur fondation sur des techniques qui n’ont rien à voir avec un amateurisme brouillon. « Le Programme identifie des niches de marchés par pays, où l’accès à l’Internet peut-être valorisant et bénéfique pour le public [...] Le temps de conception et d’aboutissement d’un projet est habituellement de trois à quatre mois » explique Juergen Hess le directeur des relations publiques du programme Internet. « L’enjeu est de sélectionner les bonnes personnes qui partagent les m?mes visions que l’OSI et de leur donner les moyens de faire leur travail. » résume Jonathan Peizer. Dans le cadre du programme Internet, une des pièces maîtresses de l’OSI est l’organisation CEENET (Central and Eastern European Networking Association) qui se veut l’équivalent de l’Internet Society pour l’Europe de l’est. Une association indépendante largement supportée par l’OSI qui rassemble des spécialistes d’une vingtaine de pays et qui tente de coordonner le développement de l’Internet. Lors de sa seconde assemblée en octobre1994 à Budapest, on remarquait parmi les observateurs un représentant de la banque mondiale, un de l’ONU et Jonathan Peizer pour l’OSI. Comme secrétaire de CEENET on retrouve le polonais Jacek Gajewski (voir plus haut). « Nous nous intéressons tout particuli?rement ˆ CEENET » reconnaît Jonathan Peizer, « Nous sommes le principal bailleur de fonds. Elle propose des connexions au type de population que nous ciblons. Les réunions de CEENET ne sont pas des réunions pour parler mais pour apprendre. Ses membres sont tous des responsables de réseaux académiques, c’est important».

George Soros est encore plus précis quant à la stratégie de la fondation : « Dans chaque pays, j’ai identifié un groupe de personnes – certaines personnalités importantes, d’autres moins connues – qui partagent mes croyances en une société ouverte et je leur ai confié la t‰che d’établir les priorités »(1). En pratique cela donne un ancien responsable de l’organisation Human Rights Watch – Aryeh Neier – à la tête de l’OSI. En Hongrie l’ancien porte parole du gouvernement d’Imre Nagy en 1956. En Autriche le Prince Karl von Schwarzenberg, autre responsable d’organisation des Droit de l’Homme, comme conseiller. Il y a également un ancien conseiller de Vaclav Havel à la tête de la fondation slovaque. En Pologne ce sont deux figures du syndicat Solidarnosc dont l’ancien numéro deux Bronislaw Geremek (comme administrateur d’université) qui ont été mobilisés. On aurait pu joindre à la liste Andréï Sakharov pour la Russie si celui-ci n’avait décliné l’offre de Soros. «Nous sommes toujours accusés d’acheter des gens ou d’acheter de l’influence, mais habituellement par des gens incapables d’imaginer que l’on puisse agir d’une mani?re différente »(2) explique George Soros non sans malice.

Les ennemis de la société ouverte

C’est cette stratégie qui est à l’origine d’une grande part de la méfiance que rencontre la fondation dans ses relations institutionnelles avec les pays d’accueil. Le choix de ces personnalités, toutes engagées politiquement mais sans appartenir à un parti politique, désigne l’OSI comme une organisation militante. Une position que ne renie pas vraiment George Sosos : « Je dois dire que dans toute situation, il peut être très difficile de tracer une ligne entre un mouvement démocratique et un parti politique. Prenez un pays comme la Roumanie. Lˆ bas nous avons soutenu tous les journaux indépendants en leur permettant d’imprimer ˆ faibles coéts. Le Président Iliescu m’a accusé d’aider l’opposition» (3). Du coup l’action du milliardaire rencontre souvent un climat hostile. Michael Lewis, un journaliste du journal américain The New Republic, a suivi Soros dans ses pérégrinations en Europe de l’est en 1993 et résume la situation : « En Hongrie il représente l’influence cosmopolite (comprenez juive); en Roumanie il est un agent du gouvernement hongrois; en Slovaquie il est hongrois et juif; en Russie il est le bras de la CIA ou un homme d’affaire essayant de s’approprier les scientifiques russes ». Une hostilité qui ne l’empêche pas d’être reçu en héros par les populations locales et, en particulier, par les communautés universitaires, principales bénéficiaires de ses fonds. Pour le moment les attaques viennent surtout de russie. Dans un article de l’édition d’hiver de l’Open Society News, le bulletin de la fondation, Aryeh Neier, le Président de l’OSI, identifie l’ex-KGB derrière certains articles critiques de la presse russe. La Serbie et la Biélorussie apparaissent aussi en tête des pays hostiles à la fondation. Il est vrai que le Président biélorusse Alexandre Lukashenko est en train d’instaurer un régime autoritaire peu disposé à offrir une marge de manoeuvre à des association prônant les valeurs démocratiques. Ce qui n’empêche pas les responsables de l’OSI de maintenir de bonnes relations dans d’autres sphères du pouvoir : « La Biélorussie est un exemple extrême des relations que peuvent entretenir les fondations mais en fait cela dépend avec quel minist?re vous discutez» précise Jonathan Peizer.
Les installations nécessaires au réseau Internet, câble ou satellite, obligent souvent à négocier des accords et des licences auprès des administrations locales dont les structures de décision ont peu évolué : « Avant la révolution il y avait deux sortes d’individus dans les télécoms: les techniciens et ceux qui les surveillaient. Après, les premiers sont partis. Ils restent ceux qui sont portés ˆ tout contr™ler » explique en riant Jonathan Peizer. « Nous faisions attention d’équilibrer les projets qui pouvaient ennuyer les idéologues du Parti, avec d’autres projets qu’ils pouvaient approuver ˆ défaut de pouvoir les aider » (4) écrit George Soros. L’OSI doit ainsi faire preuve de diplomatie d’autant que certaines de ses activités, en favorisant l’accès et la diffusion de l’information, ne font pas dans la demi-mesure en terme d’activisme.
Reste une autre forme de critique que doit affronter Soros : la fondation n’est-elle pas un cheval de Troie pour ses fonds d’investissements. Il faut dire que prés de 3 milliards de dollars sur un total de 11 gérés par Soros sont engagés dans les pays en voie de développement et en Europe de l’est. Mais George Soros balaye ces soupçons : «Vous devez ?tre très naïf pour croire que j’ai créé les fondations juste pour préparer le terrain afin de pénétrer le marché comme investisseur » (5). Une déclaration sur l’honneur qui ne l’empêche pas d’investir en mars dernier dans une société spécialisée dans la technologie de communication sans fil, Geotek Communications Inc, à hauteur de 100 millions de dollars. Une société venant de conclure un accord avec IBM pour l’extension de son réseau de communication dans un premier temps sur le sol nord américain.

Une organisation militante

Le militantisme de l’OSI passe souvent par l’aide aux journaux indépendants ce qui irrite de nombreux gouvernements comme en Roumanie ou en République Tchèque. En Palestine, une des facettes méconnues de la fondation, l’OSI finance l’accès à Internet pour une cinquantaine de journalistes palestiniens via l’AMIN (Arabic Media Internet Network) (6) et l’agence Internews. « Nous espérons que ces journalistes formeront un noyau compétent qui pourra exercer une influence positive sur l’entourage » précise Fadi Qadi, le coordinateur palestinien du projet.
Certains partenaires de l’OSI sont engagés plus clairement engagés dans l’action militante. C’est le cas de l’APC (Association for Progressive Communications) qui, au niveau international, a pour objectif d’interconnecter via des serveurs télématiques de type BBS et l’Internet, les organisations non-gouvernementales (ONG) et associations « travaillant sur l’environnement, les Droits de l’Homme, la paix dans le monde et la justice sociale et économique »(7). Une déclaration assez vague qui recouvre en pratique un vaste réseau de syndicats, d’organisations écologistes dont Greenpeace et de groupuscules activistes. Une petite gêne transparaît chez les responsables de l’OSI à la mention de l’APC même si Jonathan Peizer précise très vite qu’il n’y a pas de relations officielles avec le siège de l’APC, au Brésil. « Nous finançons les réseau underground APC par le biais de nos fondations nationales. Il y a un membre APC dans chaque république ou nous sommes implantés. Parfois nous faisons un effort exceptionnel pour un projet particulier comme le Women Connectivity. Nous avons financé le voyage des femmes d’Europe de l’est ˆ Pékin lors de la conférence internationale des femmes [ndlr : été 1995] » ajoute-t-il, «parfois il n’y a pas d’autre moyen d’accéder ˆ l’Internet que l’APC comme en Roumanie parce que les prestataires privés pratiquent des tarifs trop élevés pour les associations. Il nous faut trouver les organisations qui offrent des tarifs abordables pour les ONG ». Le réseau ZaMir réparti dans les pays de l’ex-Yougoslavie est un de ses projets soutenus par l’OSI et l’APC.

Un réseau qui a permis de tenir le monde informé des évènements de la tragédie yougoslave et de maintenir la communication entre certaines familles de la ville assiégé de Sarajevo et leurs membres expatriés. Citons également le projet FreeNet en Albanie, un réseau associatif également soutenu par les Nations-unis. D’ailleurs «la fonction d’APC est de fournir une connexion Internet lors des conférences de l’ONU » rappelle Jonathan Peizer. Reste que le partenariat avec l’APC aboutit parfois à des situations curieuses comme au Tadjikistan où elle fournit une connexion Internet aux ONG mais également aux embassades des Etats-Unis, d’Allemagne et à différents ministères locaux.

En ce qui concerne les projets à venir, les pays du Caucase font justement parti des derniers plans de développement de l’OSI qui espère bien pouvoir leurs représentants intégrer dans le réseau CEENET qui se limitait jusqu’à présent à l’Europe de l’est. La prochaine réunion de CEENET, fin août 96 à Budapest, devait traiter de cette question. Un autre plan ambitieux en voie d’élaboration, l’Internet Outreach Program, concerne la mise en place d’une structure rassemblant des sponsors privés tels qu’IBM, Microsoft ou Sun capables de soutenir matériellement les projets de la fondation. Une fondation qui devrait jouer un rôle dans le monde de l’Internet pendant encore longtemps puisque George Soros a calculé que sa fortune pourrait soutenir les dépenses de la fondation au moins de 8 années après sa disparition.

Pour en savoir plus : le serveur web de la Fondation Soros

http://www.soros.org

(1) « Soros On Soros, Staying Ahead of the curve », 1996, ed Wiley, p 123
(2) ibid, p 140
(3) ibid, p 138
(4) ibid, p 121
(5) ibid, p 143
(6) http://www.amin.org
(7) http ://www.apc.org

Encadré

Soros et l’église de l’Open Society

George Soros, 66 ans, est un milliardaire d’origine hongroise passé à la postérité un jour de septembre 1992 où la banque d’Angleterre du faire sortir la livre sterling du système monétaire européen, incapable de soutenir la devise contre les assauts des spéculateurs. Bénéfice estimé de son fond de placement : 1 milliard de dollars, un chiffre qui correspond aussi à sa fortune personnelle. Une fortune mise au service de la philanthropie. « Rockfeller a créé sa fondation au moment oû il a été accusé de faire des profits sur la base d’un monopole. Il espérait renforcer son image avec cette fondation. Dans mon cas c’est différent, quand j’ai créé ma premi?re fondation en 1979 je n’étais pas connu du public» précise George Soros dans un entretien ayant valeur d’autobiographie (*). L’OSI est née de sa volonté de consolider les jeunes démocraties issues de la décomposition du bloc communiste. Le terme de « société ouverte » – Open Society – est emprunté au philosophe Karl Popper et son célèbre ouvrage « La société ouverte et ses ennemis ». Soros, qui a suivi l’enseignement de Karl Popper et lui reconnaît une influence déterminante, a consacré prés de 30 000 dollars à la conception et la maintenance d’un serveur web consacré à Popper (http://www.eeng.dcu.ie/~tkpw/). La théorie de l’Open Society suppose que le libre accès à l’information est la clé permettant de prévenir le retour des idéologies totalitaires. « Dans ma philosophie, la société ouverte est basée sur la reconnaissance de ce que nous agissons tous ˆ partir d’une compréhension imparfaite. Personne ne détient la vérité ultime. Donc nous avons besoin d’un mode de pensée critique, nous avons besoin d’institutions et de r?gles qui permettent aux gens ayant différentes opinions et intér?ts de vivre ensemble en paix (…) nous avons besoin d’une économie de marché qui fasse remonter l’information et permettent aux erreurs d’?tre corrigées » explique George Soros.
* « Soros On Soros, Staying Ahead of the curve », 1996, ed Wiley, p 111

Illustrations

- Photo Peizer
Légende : Jonathan Peizer, le coordinateur du programme Internet. « . Pour créer une société ouverte (civil society) vous devez avoir une communication ouverte »

- Photos Soros
Spéculateur heureux, philosophe déçu : « Il est ironique que je n’ai pas gagné la reconnaissance par ma philanthropie ou ma philosophie mais par mon abileté ˆ faire de l’argent »

- Photo 2 Soros: « J’investis pour le profit; la philanthropie est pour une cause m?me si cela doit devenir une cause perdue »

- Scan de la lettre au Congrés US sur CDA
Légende : George Soros s’est engagé publiquement contre l’amendement Exon, dit Decency Act, instaurant les conditions d’une censure du contenu de l’Internet.

Les zapatistes sur Internet

septembre 20, 1996

Publié en septembre 1996, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Maurice Najman étudiant Note decembre 2005: l’auteur de cet article est Maurice Najman, ancien de Libé, journaliste réalisateur, décédé en février 1999. Maurice a collaboré à plusieurs reprise au magazine Planete Internet, sur des sujets traitant de politique, de services de renseignement et veille technologique, son dada du moment. Je retrouve dans mes archives cet article sur le mouvement zapatiste, qu’il soutenait politiquement (à ma grande horreur, je m’inquiétais surtout à l’époque de la neutralité du journaliste ! :-) ), je prends la liberté de le republier en sa mémoire. A l’époque le papier était signé d’un pseudonyme.
Je raconterai peut être une prochaine fois comment Maurice Najman a voulu m’entrainer dans cette aventure folle consistant à "exfiltrer" du Mexique les archives vidéo du mouvement zapatiste. Maurice projetait de les exploiter en Europe pour diffuser la bonne parole du mouvement. Maurice Najman vivait avec plein de projets fous de ce genre. Je garde de lui un souvenir ému par sa passion débridée, son improbable petite maison planquée en plein coeur du quartier anarchiste du 20eme arrondissement (nous étions presque voisin). Emu aussi par son côté un peu voyou au grand coeur, sa familiarité avec eaux troubles des services de renseignement. Je me souviens lui avoir installé sa première connexion internet. Perdu de vue après l’arrêt du magazine Planete internet j’ai appris sa mort par un article de Liberation, début 1999. Maurice je t’embrasse.

A Maurice

***************

L’année 1994 commence par un frisson qui contribuera de manière décisive au développement de la mythologie du réseau : un mouvement révolutionnaire mexicain, les zapatistes utilisent l’Internet comme espace de propagande.
A l’occasion de la rencontre

La Réalidad, Mexique, province du Chiapas (note : de notre correspondant au Mexique)

Fin des festivités. La Rencontre Intergalactique pour l’humanité et contre le néo-libéralisme est terminée. Les 3000 délégués et invités sont repartis et le village, la « Communidad Zapatista », vit désormais à nouveau au rythme quotidien de la « guerre de basse intensité » que se livrent les autorités fédérales mexicaines et l’Armée Zapatiste de Libération Nationale.

L’histoire commence en janvier 1994, quand cinq grandes municipalités du Chiapas, la province bordant la frontière sud du Mexique, tombent aux mains des milliers de « petits hommes vrais » descendus de la profonde Selva Lacardonne et des Canadas des Montagnes de Los Altos, ces terres aux noms oubliés de tous, peuplées d’indiens silencieux. Surgie de nulle part, la rébellion zapatiste, comme elle se baptise elle-même, du nom du célèbre héros de l’histoire mexicaine, est celle de la fierté retrouvée. Depuis, après des combat sanguinaires la politique de la force a reculé, sans que l’on sache pour combien de temps, devant la force de la politique et des mots. Car c’est une guerre faite de mots, de rires, de contes, de symboles et de mythes. Une guerre de la communication qui a révélé un Nouveau Don Quichotte, le médiateur qui fait le pont via le « village mondial », entre le 16ème siècle et le 21ème.

Le « Sub », comme on appelle le sous-commandant Marcos, est devenu à la fois la figure emblématique du dernier combattant de jungle du siècle et celle du premier guérillero internaute. La médiatisation du mouvement zapatiste doit en effet beaucoup au réseau Internet qui a véhiculé, dés les premiers combats, les discours fleuves du sous-commandant Marcos ainsi que les communiqués officiels du mouvement. Un relais si efficace que le Wall Street Journal s’est étonné: « les insurgés ou leurs supporters se sont branchés sur Internet ». Vrai ? Faux ? Mythe médiatique commode et utile ? Même si l’afflux d’informations doit essentiellement à des réseaux d’universitaires mexicains et américains, l’image d’insurgés équipés de micro-ordinateurs circule toujours ça et là.

Une image qui est peut être discrètement entretenue si l’on en juge un téléphone cellulaire que l’on voit sur une trop belle photo du sous-commandant sur un cheval blanc. « Il ne s’en est presque pas servi ; trop dangereux ! », affirme un de ses proches conseillers civils de San Cristobal de las Casas. L’explication nous est donnée par Marcos lui-même: « Je ne veux pas finir comme Doudaïev ! » nous lance-t-il en riant et en français. Quelque mois plus tôt le chef de la rébellion indépendantiste Tchétchène a en effet pu être localisé par les militaires russes à cause d’un téléphone cellulaire. Le parallèle fait mouche. Un journaliste local se souvient tout de même de «ce modem qu’il n’a utilisé que le temps de le remiser ». Plutôt maigre pour nourrir l’image de guérilleros high tech. Pourtant, une surprise nous attendait à quelques jours de là.

Mardi 6 août. La Realidad. 18 heures. La grande place centrale du village, où s’entassaient il y a encore quelques jours les sympathisants du zapatisme mondialisé, est vide. La maison de bois, celle qui servait d’ «Appoyo à la prensa » – comprenez de salle de presse improvisée – et qui grouillait de journalistes en manque, s’est elle aussi vidée. Ce matin, à San Andrès, un village de montagne à une demi-heure de San Cristobal, à 9 heures de la Realidad, s’est ouvert dans une atmosphère tendue le nouveau round des négociations entre le gouvernement et l’EZLN.

Hier soir, MARCOS était inquiet. Il ne se trompait pas : ça se passe mal.
Soudain, la garde armée du « Sub » débarque. Scène incroyable dans une région dénué de toute forme de technologie un milicien déboule dans la maison, les bras soutenant à peine une lourde machinerie informatique.Un ordinateur bien sûr, mais aussi de quoi balancer messages, textes et le reste via satellite là où le « clic » de la souris le décidera… Un système complet de télécommunication. Malheureusement il n’est pas question de nous laisser observer l’installation et encore moins de photographier. On nous demande fermement de vider les lieux, encore vides. Le message est clair le sous-commandant Marcos va venir travailler. Avec qui, comment, nous n’en sauront rien.
Du côté de San Cristobal plusieurs témoignages se bousculent: dans le centre de cette ville coloniale, des « sympathisants » ont montés (ou, selon d’autres versions, sont en train de le faire) un « centre de liaison internet ». Existe-t-il un rapport avec le déballage technologique auquel nous avons assisté? Difficile de conclure même si la vue d’un tel équipement est déjà une surprise de taille.

Une chose est sûre : le Front Zapatiste de Libération Nationale, le « Zapatisme civil », dispose de son site officiel (http://spin.com.mx/Floresu/FZLN) et le coordinateur du mouvement, Javier Eloriega, ex prisonnier politique et ex idéologue du zapatisme des premières années, est un partisan déclaré de l’utilisation de l’arme technologique. Son objectif est de développer et animer le site. « Rien de secret, rien de militaire dans tout ça ! », affirme Javier, souriant derrière sa moustache. Une façon de dire aux « gogos » qui veulent y croire: «croyez ce que vous voulez !». Le mythe ne se nourrit-il pas de lui-même (cf l’encadré). Pour appuyer le tout, le sous-commandant Marcos annonce même la prochaine édition d’un CD-Rom « pour que chacun puisse se balader dans la Selva et voir un peu comment vivent les communautés indigènes ». Un soucis qui était

Encadré

Naissance d’un mythe
Les fiançailles du mouvement zapatiste et du réseau Internet remontent à fin mars 1994. Sur le réseau Internet apparaît une nouvelle adresse : http://www.peak.org/~justin/ezln/. Tous les citoyens engagés et utilisateurs du réseau apprennent alors vite à se connecter à ces premières pages de l’EZLN. Peu à peu les informations sont relayées vers les groupes de discussions. Quelques jours plus tard, Jose Angel Gurria, le Secrétaire d’Etat aux Relations Internationales, déclarait devant une assemblée d’investisseurs américains réunis au World Trade Center, que le mouvement zapatiste n’était qu’une « guerre de papier et d’Internet »… Le mythe était né ! Un mythe que l’on ne le doit pas à un guérilleros traînant un ordinateur portable mais à un étudiant de littérature anglaise de l’Université de Pennsylvanie.
Un étudiant, Justin Paulson, que nous avons rencontré au Chiapas où il était délégué. L’histoire manque un peu de romantisme : elle commence par une quête d’informations sur le zapatisme dont l’écho l’avait atteint. En mars 1994, en se connectant sur le Web, le malin s’est dit qu’il n’était pas tout seul à chercher et qu’en s’y mettant à plusieurs, les sympathisants zapatistes du cyberespace pourraient « au moins archiver les infos, les communiqués, les commentaires… ». L’info, collectée dans tous les médias et supports disponibles, a constitué la base du serveur. Fin mars, avril, début mai, le site émergeait du vide.

« Aujourd’hui on m’envoie des trucs d’un peu partout, des organisations, des individus, des traductions en allemand, italien, portuguais… Je suis connecté aux journaux mexicains qui, comme la Jornada, suivent le mouvement de près… », raconte Paulson. « Depuis le début, nous avons reçu entre 5 et 8000 visiteurs. Certaines semaines, par exemple lorsque Javier a été arrêté, plus de 300 personnes ont sonné à notre porte… », précise-t-il.
« Attention : je ne suis pas la page officielle de l’EZLN même si j’essaie d’être le plus proche de leur vérité puisqu’on me prend pour eux. On imagine Marcos dans la jungle tapant sur son super-ordinateur… Je n’y crois pas », affirme l’internaute.
«D’ailleurs, j’ai demandé à le rencontrer mais il ne m’a pas reçu… »

Maurice Najman

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