Les zapatistes sur Internet

septembre 20, 1996

Publié en septembre 1996, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Maurice Najman étudiant Note decembre 2005: l’auteur de cet article est Maurice Najman, ancien de Libé, journaliste réalisateur, décédé en février 1999. Maurice a collaboré à plusieurs reprise au magazine Planete Internet, sur des sujets traitant de politique, de services de renseignement et veille technologique, son dada du moment. Je retrouve dans mes archives cet article sur le mouvement zapatiste, qu’il soutenait politiquement (à ma grande horreur, je m’inquiétais surtout à l’époque de la neutralité du journaliste ! :-) ), je prends la liberté de le republier en sa mémoire. A l’époque le papier était signé d’un pseudonyme.
Je raconterai peut être une prochaine fois comment Maurice Najman a voulu m’entrainer dans cette aventure folle consistant à « exfiltrer » du Mexique les archives vidéo du mouvement zapatiste. Maurice projetait de les exploiter en Europe pour diffuser la bonne parole du mouvement. Maurice Najman vivait avec plein de projets fous de ce genre. Je garde de lui un souvenir ému par sa passion débridée, son improbable petite maison planquée en plein coeur du quartier anarchiste du 20eme arrondissement (nous étions presque voisin). Emu aussi par son côté un peu voyou au grand coeur, sa familiarité avec eaux troubles des services de renseignement. Je me souviens lui avoir installé sa première connexion internet. Perdu de vue après l’arrêt du magazine Planete internet j’ai appris sa mort par un article de Liberation, début 1999. Maurice je t’embrasse.

A Maurice

***************

L’année 1994 commence par un frisson qui contribuera de manière décisive au développement de la mythologie du réseau : un mouvement révolutionnaire mexicain, les zapatistes utilisent l’Internet comme espace de propagande.
A l’occasion de la rencontre

La Réalidad, Mexique, province du Chiapas (note : de notre correspondant au Mexique)

Fin des festivités. La Rencontre Intergalactique pour l’humanité et contre le néo-libéralisme est terminée. Les 3000 délégués et invités sont repartis et le village, la « Communidad Zapatista », vit désormais à nouveau au rythme quotidien de la « guerre de basse intensité » que se livrent les autorités fédérales mexicaines et l’Armée Zapatiste de Libération Nationale.

L’histoire commence en janvier 1994, quand cinq grandes municipalités du Chiapas, la province bordant la frontière sud du Mexique, tombent aux mains des milliers de « petits hommes vrais » descendus de la profonde Selva Lacardonne et des Canadas des Montagnes de Los Altos, ces terres aux noms oubliés de tous, peuplées d’indiens silencieux. Surgie de nulle part, la rébellion zapatiste, comme elle se baptise elle-même, du nom du célèbre héros de l’histoire mexicaine, est celle de la fierté retrouvée. Depuis, après des combat sanguinaires la politique de la force a reculé, sans que l’on sache pour combien de temps, devant la force de la politique et des mots. Car c’est une guerre faite de mots, de rires, de contes, de symboles et de mythes. Une guerre de la communication qui a révélé un Nouveau Don Quichotte, le médiateur qui fait le pont via le « village mondial », entre le 16ème siècle et le 21ème.

Le « Sub », comme on appelle le sous-commandant Marcos, est devenu à la fois la figure emblématique du dernier combattant de jungle du siècle et celle du premier guérillero internaute. La médiatisation du mouvement zapatiste doit en effet beaucoup au réseau Internet qui a véhiculé, dés les premiers combats, les discours fleuves du sous-commandant Marcos ainsi que les communiqués officiels du mouvement. Un relais si efficace que le Wall Street Journal s’est étonné: « les insurgés ou leurs supporters se sont branchés sur Internet ». Vrai ? Faux ? Mythe médiatique commode et utile ? Même si l’afflux d’informations doit essentiellement à des réseaux d’universitaires mexicains et américains, l’image d’insurgés équipés de micro-ordinateurs circule toujours ça et là.

Une image qui est peut être discrètement entretenue si l’on en juge un téléphone cellulaire que l’on voit sur une trop belle photo du sous-commandant sur un cheval blanc. « Il ne s’en est presque pas servi ; trop dangereux ! », affirme un de ses proches conseillers civils de San Cristobal de las Casas. L’explication nous est donnée par Marcos lui-même: « Je ne veux pas finir comme Doudaïev ! » nous lance-t-il en riant et en français. Quelque mois plus tôt le chef de la rébellion indépendantiste Tchétchène a en effet pu être localisé par les militaires russes à cause d’un téléphone cellulaire. Le parallèle fait mouche. Un journaliste local se souvient tout de même de «ce modem qu’il n’a utilisé que le temps de le remiser ». Plutôt maigre pour nourrir l’image de guérilleros high tech. Pourtant, une surprise nous attendait à quelques jours de là.

Mardi 6 août. La Realidad. 18 heures. La grande place centrale du village, où s’entassaient il y a encore quelques jours les sympathisants du zapatisme mondialisé, est vide. La maison de bois, celle qui servait d’ «Appoyo à la prensa » – comprenez de salle de presse improvisée – et qui grouillait de journalistes en manque, s’est elle aussi vidée. Ce matin, à San Andrès, un village de montagne à une demi-heure de San Cristobal, à 9 heures de la Realidad, s’est ouvert dans une atmosphère tendue le nouveau round des négociations entre le gouvernement et l’EZLN.

Hier soir, MARCOS était inquiet. Il ne se trompait pas : ça se passe mal.
Soudain, la garde armée du « Sub » débarque. Scène incroyable dans une région dénué de toute forme de technologie un milicien déboule dans la maison, les bras soutenant à peine une lourde machinerie informatique.Un ordinateur bien sûr, mais aussi de quoi balancer messages, textes et le reste via satellite là où le « clic » de la souris le décidera… Un système complet de télécommunication. Malheureusement il n’est pas question de nous laisser observer l’installation et encore moins de photographier. On nous demande fermement de vider les lieux, encore vides. Le message est clair le sous-commandant Marcos va venir travailler. Avec qui, comment, nous n’en sauront rien.
Du côté de San Cristobal plusieurs témoignages se bousculent: dans le centre de cette ville coloniale, des « sympathisants » ont montés (ou, selon d’autres versions, sont en train de le faire) un « centre de liaison internet ». Existe-t-il un rapport avec le déballage technologique auquel nous avons assisté? Difficile de conclure même si la vue d’un tel équipement est déjà une surprise de taille.

Une chose est sûre : le Front Zapatiste de Libération Nationale, le « Zapatisme civil », dispose de son site officiel (http://spin.com.mx/Floresu/FZLN) et le coordinateur du mouvement, Javier Eloriega, ex prisonnier politique et ex idéologue du zapatisme des premières années, est un partisan déclaré de l’utilisation de l’arme technologique. Son objectif est de développer et animer le site. « Rien de secret, rien de militaire dans tout ça ! », affirme Javier, souriant derrière sa moustache. Une façon de dire aux « gogos » qui veulent y croire: «croyez ce que vous voulez !». Le mythe ne se nourrit-il pas de lui-même (cf l’encadré). Pour appuyer le tout, le sous-commandant Marcos annonce même la prochaine édition d’un CD-Rom « pour que chacun puisse se balader dans la Selva et voir un peu comment vivent les communautés indigènes ». Un soucis qui était

Encadré

Naissance d’un mythe
Les fiançailles du mouvement zapatiste et du réseau Internet remontent à fin mars 1994. Sur le réseau Internet apparaît une nouvelle adresse : http://www.peak.org/~justin/ezln/. Tous les citoyens engagés et utilisateurs du réseau apprennent alors vite à se connecter à ces premières pages de l’EZLN. Peu à peu les informations sont relayées vers les groupes de discussions. Quelques jours plus tard, Jose Angel Gurria, le Secrétaire d’Etat aux Relations Internationales, déclarait devant une assemblée d’investisseurs américains réunis au World Trade Center, que le mouvement zapatiste n’était qu’une « guerre de papier et d’Internet »… Le mythe était né ! Un mythe que l’on ne le doit pas à un guérilleros traînant un ordinateur portable mais à un étudiant de littérature anglaise de l’Université de Pennsylvanie.
Un étudiant, Justin Paulson, que nous avons rencontré au Chiapas où il était délégué. L’histoire manque un peu de romantisme : elle commence par une quête d’informations sur le zapatisme dont l’écho l’avait atteint. En mars 1994, en se connectant sur le Web, le malin s’est dit qu’il n’était pas tout seul à chercher et qu’en s’y mettant à plusieurs, les sympathisants zapatistes du cyberespace pourraient « au moins archiver les infos, les communiqués, les commentaires… ». L’info, collectée dans tous les médias et supports disponibles, a constitué la base du serveur. Fin mars, avril, début mai, le site émergeait du vide.

« Aujourd’hui on m’envoie des trucs d’un peu partout, des organisations, des individus, des traductions en allemand, italien, portuguais… Je suis connecté aux journaux mexicains qui, comme la Jornada, suivent le mouvement de près… », raconte Paulson. « Depuis le début, nous avons reçu entre 5 et 8000 visiteurs. Certaines semaines, par exemple lorsque Javier a été arrêté, plus de 300 personnes ont sonné à notre porte… », précise-t-il.
« Attention : je ne suis pas la page officielle de l’EZLN même si j’essaie d’être le plus proche de leur vérité puisqu’on me prend pour eux. On imagine Marcos dans la jungle tapant sur son super-ordinateur… Je n’y crois pas », affirme l’internaute.
«D’ailleurs, j’ai demandé à le rencontrer mais il ne m’a pas reçu… »

Maurice Najman

One Response to “Les zapatistes sur Internet”


  1. [...] Les nouvelles armes de la démocratie (1996) sur l’utilisation du réseau par des réseaux sociaux et politiques Entretien avec Philippe Breton (1996) la vision critique d’un ethnologue, spécialiste de l’informatique et de la communication Les zapatistes sur Internet (1996) les zapatistes, le premier délire utopiste du net, je me souviens encore de la grande presse qui pensais que les guerilleros se baladaient avec des PC portables dans la jungle… Souvenir émouvant aussi de l’auteur de cet article Maurice Najman, décédé depuis. L’information partagée – la nouvelle frontière (1997) une de mes chroniques mensuelles, sur le partage de l’information, déja… Interview de Scott Woelfel, Rédacteur en chef et Vice-Président de CNN Interactive (1997), un entretien qui m’a beaucoup marqué et influencé plus tard… Les coulisses de CNN: au cœur de l’info industrielle (1997) le reportage chez CNN interactive à Atlanta Interview de Paul Mathias, le rêve de la cité (1997), un entretien avec un philosophe passionné d’internet et qui enseigne toujours sur ce sujet. A l’époque je préferais largement ses analyses aux élucubrations d’un Virilio ou un Baudrillard.. L’esprit des temps modernes (1997) une de mes dernieres chroniques, coup de gueule contre Redeker qui avait commis un pamphlet d’une effroyable ringardise dans Le Monde (et la revue les Temps Modernes) et m’expliquait qu’il interdisait Internet à ses enfants … [...]


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