Le silence des agneaux

février 10, 1997

Curieuse indifférence avec laquelle le public et la grande presse laissent s’instituer un comité de surveillance de l’Internet et le principe du contrôle parental. Peut importe nous dit-on, l’essentiel est sauvegardé : nos fournisseurs d’accès se voient dégagés de toute responsabilité et gagnent un statut proche de celui d’un opérateur technique. On nous rassure : ce comité supérieur ne sera-t-il pas composé des différents représentants d’associations ou des organisations concernées. François Fillon lui-même, non sans courage, monte au créneau pour prendre part à la polémique directement sur les forums de discussion. L’homme se défend, tempête contre l’ingratitude et les jérémiades des internautes français. N’a-t-il pas protégé de son corps les deux fournisseurs d’accès bousculés par la maréchaussée ?
Alors quoi ? l ‘Internet français n’est-il peuplé que d’ingrats ? En fait personne ne conteste la bonne volonté d’un ministre qui est sans nul doute un des seuls politiques à maîtriser la question de l’Internet. Son calcul et sa tactique relève simplement d’un cynisme qui s’apparente mal avec la conscience jalouse, pointilleuse et épris de transparence des défenseurs d’un Internet autogéré. Quand M. Fillon explique que le Comité Supérieur de la Télématique (CST) n’a pas d’autre vocation que d’émettre des « recommandations » à l’attention des fournisseurs, il semble ne pas voir qu’ils deviendront pénalement responsables s’ils s’avisent de ne pas les respecter. De ce point de vue ce comité consultatif dispose bien d’un vrai pouvoir de censure. En réalité M. Fillon n’est pas dupe, il veut simplement dire autre chose. Par exemple qu’il sait pertinemment que les avis du CST n’ont aucune chance de pouvoir être respectés, que l’interdiction d’un serveur pourra être contourné, que les images pornographiques pourront être récupérées ailleurs, que le contrôle parental n’est rien d’autre qu’un gadget pour rassurer les tenants de l’ordre moral et donner l’illusion d’un pouvoir de contrôle aux ignorants, enfin que l’Internet est par nature un gigantesque bras d’honneur à la face des institutions. M. Fillon dit « laisser moi donner ce jouet – le CST – aux politiques et préservons l’essentiel , la liberté de parole et ce nouvel eldorado qu’est l’Internet ». Seulement il y a un malentendu. La génération qui a investit l’Internet a assez d’expérience pour juger d’une histoire qui se répète. Qu’on se souvienne des débats qui ont précédé la libéralisation des radios puis l’arrivée de la quatrième et cinquième chaîne de télévision. Les mêmes mots, la même bonne conscience, la peur de la liberté, la peur de l’inconnu ont alors conduit à ce qui est devenu le CSA. La mise en coupe réglée de l’audiovisuel sur le terrain balisé de la politique, tel est le résultat. Or l’Internet n’appartient pas au monde de l’audiovisuel et il n’existe aucune base légitime sur laquelle fonder un comité de surveillance, quel que soit sa composition.
Le paradoxe est que malgré la défiance vis à vis de l’Etat, il est le seul légitime à intervenir au nom du contrat social. Comme beaucoup l’on dit et redit, l’Internet n’est pas une zone de non droit. Ce qui signifie en clair que l’application de la Loi n’est pas une chose contestée par les utilisateurs de l’Internet.
Rendre responsable les fournisseurs d’accès du transport d’images pédophiles est injuste.
Généraliser le contrôle parental pour protéger de ces images est à la fois injuste et ridicule.
Instituer un comité pour désigner le bon et le mal est inadmissible : cela équivaut à dire que l’Etat renonce à punir et à appliquer la Loi. Sans nul doute, Internet pose la question d’une législation internationale et c’est là que se situent le seul véritable défi pour les Etats. Tout le reste relève d’une stratégie de ligne Maginot, piètre défense d’une démocratie qui doute d’elle-même.

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