Cadavre exquis

mai 10, 1997

 » Le temps vienne où elle [la poésie] décrète la fin de l’argent et rompe seule le pain du ciel pour la terre ! Il y aura encore des assemblées sur les places publiques, et des mouvements auxquels vous n’avez pas espéré prendre part. […] Qu’on se donne seulement la peine de pratiquer la poésie. « …
Manifeste du surréalisme (1924)

La fierté du poète est une folie qui résiste à toutes les écoles, mais elle fait sourire les marchands qui, eux, savent bien que les places publiques sont des boutiques. Le plus indomptable des poètes, devenu cadavre, laisse sa dépouille aux vers. C’est alors que s’opère la patiente alchimie du temps qui, à force de mastication, le transforme en auteur tandis que ses vers gagne en crédit.
C’est que l’auteur, contrairement au poète, n’est pas à plaindre puisqu’on lui attribue des droits. Faut-il préciser qu’au temps du sacre de la marchandise le droit d’auteur mobilise plus de défenseurs qu’un poète n’oserait en espérer du temps de son vivant. Avec l’Internet, la reine des places publique, le temps de l’innocence n’aura duré qu’un bref été.
L’informatique, cette technologie vulgaire, pourrait provoquer la seconde révolution silencieuse attendue depuis l’irruption de l’imprimerie. Certains y pensent. Songez-y : après l’accès de la multitude au savoir, la possibilité pour chacun de communiquer vers tous, d’éditer, de publier. Balayé l’imprimeur, terrassé l’éditeur, oublié le censeur. Une place publique à l’échelle planétaire où les mots ont leur chance de résonner. D’aucun diront qu’il faut des murs pour résonner, mais enfin quel poète, quel artiste n’y serait sensible ? Pourtant le moment est venu de s’interroger sur le paradoxe grandissant d’une littérature qui, jour de son triomphe – l’électronique consacre bien l’écrit n’en déplaise aux marchands d’images- entreprend frileusement de bâtir des murailles.
D’abord les faits. Parce que des admirateurs honnêtes et zélés ont décidé un jour de reproduire sur leurs pages personnelles des textes de chansons, on découvre que l’art de la publication n’est pas œuvre de charité. Brel, Sardou valent à des étudiants ou des particuliers des procédures en référé de la part des ayants droits. Si vous êtes un fan de Serge Gainsbourg tremblez, car nous pouvons déjà vous avertir que vous êtes les prochaines cibles… Maisons de disque, éditeurs, famille, cousins, maîtresse cachée des auteurs, tous les ayants droits se réveillent face à la menace. Lorsqu’ils ne se réveillent pas se sont parfois les membres affamés de la tribut des avocats qui partent en chasse pour eux. Si les cibles sont pour le moment volontairement choisies dans le public sans défense des particuliers c’est pour mieux arracher une jurisprudence dans un domaine, les réseaux informatiques, où les tribunaux manquent de repères. Ceux-ci se sont d’ailleurs bien gardé, à ce jour, d’infliger de sévères dommages et intérêts mais on exigé le retraits des textes et documents concernés. Le seuil du grotesque a pourtant été atteint le jour ou ce sont les œuvres de Raymond Queneau, et en particulier son célèbre Cent Mille Milliards de Poèmes, qui ont fait l’objet de l’attention des chasseurs de primes.
Que les fantaisies créatrices des tenants du surréalisme et de la famille Oulipo puissent un jour faire l’objet d’une passe d’arme sur le droit d’auteur, voilà qui n’était pas prévu au programme. La nature même du poème de Queneau, qui se prête admirablement au traitement informatique, pourrait faire penser à une farce. Heureux l’étudiant maltraité que le tribunal n’ait pas décrété le franc symbolique pour chaque poème reproduit ! Nul ne contestera le principe même de la propriété intellectuelle mais il est peut être un dernier combat, digne des surréalistes, à mener au cœur de la société marchande : celui de l’abandon de cette propriété après la mort de l’auteur. Que les mots soient privés de liberté parce qu’un douteux héritage les tient en laisse, voilà l’ultime trahison du poète.

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