Publié en avril 1997, magazine Planete Internet n°18 (Groupe Lagardère).  Signé  par Joy Banerjee et Marie-Emmanuelle Guidée, à l’époque deux reporters de France 3 qui se sont rendus sur place, à Qom dans le cadre d’un reportage diffusé sur France 5 (selon mes souvenirs). Je republie ici le texte brut tel que publié dans le magazine à l’époque. Voir les autres archives du magazine.

Utiliser le réseau Internet ou l’interdire tel est le débat qui oppose les différentes factions religieuses iraniennes. Entre « pollution culturelle » et arme de propagande le choix n’est pas encore fait

Vendredi, treize heures trente. La prière collective à la mosquée de Qom s’achève. L’ayatollah Javade Amolli termine son prêche en fustigeant l’Amérique, Israël, et la justice allemande qui accuse l’Iran d’avoir commandité l’assassinat à Berlin de quatre opposants kurdes. Les caméras de télévision retransmettent en direct la prière. Discrètement, dans la foule, des étudiants notent et enregistrent dans les détails tous les propos de l’ayatollah, un des plus influents du pays.
La prière terminée ils courent rejoindre un petit local en sous-sol, le siège de leur association. Autour de cinq ordinateurs, une dizaine de personnes saisissent alors le prêche de l’ayatollah ainsi que les cours donnés par d’autres théologiens. L’intégralité est publié dans leur journal, « Faizié », et sur un site Internet créé depuis sept mois.

Au service des croyants

L’hodjatoleslam (*) Dadsetan, qui dirige l’association, nous donne quelques explications : « Les leçons de science islamique données par les ayatollahs sont chaque soir à la disposition de nos correspondants du monde entier. Nous avons aussi un système E-Mail. Si quelqu’un a une question par rapport à ces leçons, il nous l’envoie par courrier électronique. Nous posons les questions au maître, et nous expédions sa réponse également par le courrier électronique. » Les leçons consistent en des commentaires du Coran sur des sujets très concrets comme les erreurs judiciaires, les voyages pendant le ramadan, les ablutions avant la prière, l’héritage… Les questions posées viendraient surtout d’étudiants de pays musulmans, en particulier le Pakistan, et parfois de beaucoup plus loin, d’Afrique du sud par exemple. Sur la façon dont l’association est connectée avec Internet, l’hodjatoleslam reste très évasif. Ici, on se méfie des étrangers non musulmans.
Cette association d’étudiants est financée par le clergé. Chaque musulman chiite(*) doit en effet se choisir un marja-e taqlid, c’est-à-dire un « guide spirituel », parmi les ayatollahs, et lui payer une sorte d’impôt religieux. Cela représente des sommes importantes que certains ont choisi d’investir dans le développement de services Internet. Reste que derrière une unanimité de façade, ce type d’initiative doit s’apprécier à la lumière des rivalités entre les factions religieuses, les marja-e taqlid et les luttes d’influence entre les différents centres de recherche et fondations religieuses.
Pour certains universitaires scientifiques et des religieux plus traditionnels, qui se consacrent à l’étude approfondies du Coran, l’intérêt pour Internet ne se limite pas à ses possibilités de diffusion de la pensée islamique. Pour ceux-là l’enjeu est le libre accès aux banques de données du monde entier, et la capacité de communiquer facilement avec des universités étrangères.

Bibliothèque et bases de données

La bibliothèque fondée par l’ayatollah Marashi Najafi est un des hauts-lieux de Qom. A l’image de la ville des ayatollahs iraniens, elle est austère. Sur des rayonnages de métal gris sont conservés plus d’un million de volumes, dont 27 500 manuscrits. L’ayatollah, qui n’a cessé de travailler pour rassembler des livres et les mettre à la disposition de tous, est enterré sous sa bibliothèque. Tous les chercheurs et les étudiants passent ainsi près de son tombeau à chaque fois qu’ils traversent le hall. Dans la grande salle d’étude du rez-de-chaussée, ce samedi est réservé aux femmes.
Le vieil ayatollah est mort en 1991. Il n’a pas connu Internet. Mais son souci a toujours été de créer des liens avec l’extérieur. Sa bibliothèque a adopté la classification de la bibliothèque du Congrés américain afin de faciliter ses échanges avec 400 autres bibliothèques à travers le monde. Elle s’efforce de contourner l’embargo qui l’empêche d’acheter des livres aux Etats-Unis en échangeant des ouvrages iraniens contre des ouvrages américains. Les chercheurs du monde entier intéressés par un livre peuvent le recevoir rapidement sur microfiche.

Au troisième étage du bâtiment, une vingtaine d’étudiants saisissent sur ordinateur des milliers de résumés de livres et de biographies d’auteurs. Une trentaine d’informaticiens formés à l’étranger ont été engagés. « Nous réglons les derniers détails techniques qui nous permettrons de nous connecter sur Internet. Cela devrait encore prendre six mois. » explique Mohamad Baqer Moqaddam, responsable des relations extérieures de la bibliothèque. « Internet, c’est aussi l’échange. Nous sommes intéressés par tous les travaux disponibles sur les autres religions que pourront mettre à notre disposition les universités avec lesquelles nous travaillons. ».

Le « Computer research center of islamic sciences » est moins prestigieux. Un petit immeuble abrite cet éditeur de CD-ROM sur le Coran et les textes religieux de référence. On peut ainsi écouter différents lecteurs réputés psalmodier le Coran, et obtenir des traductions immédiates en anglais. Des calligraphies et des images s’affichent sur l’écran. Un poème sur le martyr d’Ali, le premier Imam, est illustré de façon très impressionnante. L’hodjatoleslam Moslemifar nous fait part de son intention de faire héberger sa base de données par le serveur d’une université américaine. Il affirme avoir déjà établi des contacts dans ce sens.
La bibliothèque Marashi Najafi et le Centre de recherche sur les sciences islamiques représentent ceux qui, au sein du clergé, pensent occuper le terrain sur l’Internet, et tirer parti des avantages du réseau sans trop souffrir du contact avec la culture occidentale « décadente ».

La tentation d’interdire

internet-iran1997Un point de vue que résume le responsable du projet Internet à la Fondation Golpaygani (qui a déjà édité un CD-Rom encyclopédique multilingue sur le droit musulman), l’hodjatoleslam Korani, petites lunettes rondes et regard malicieux : « Aucune personne intelligente, religieuse ou pas, musulmane ou chrétienne, ne peut être satisfaite du système Internet actuel. La solution n’est pourtant pas de l’interdire. C’est à l’Etat d’intervenir et de contrôler. A notre avis, il faut fabriquer pour Internet de bons produits, qui montrent les valeurs religieuses de l’Islam, du christianisme et du judaïsme. Peu à peu, ces programmes prendront la place des mauvais. Même si nos jeunes aiment bien s’amuser, s’il y a de bons programmes, ils les regarderont. »
« Les versets sataniques » de Salman Rushdie ou encore les déclarations des partisans du shah en exil accessibles sur le Web, l’ayatollah Syed Monirad Hosseiny ne peut même pas l’imaginer à Qom. Cet homme dirige l’ « Academy of islamic culture » qui emploie trente chercheurs pour travailler à une « révolution culturelle » islamique. L’ordinateur est un outil de travail quotidien, et l’ayatollah s’intéresse à Internet, mais il estime que la présence de son académie sur le Web est impossible. « Nous n’accepterons Internet que si le pouvoir de l’Islam est reconnu, et si nos principes sont respectés. C’est la première condition de notre collaboration. » explique-t-il d’un ton sévère.

Après l’interdiction des antennes satellites, celle d’Internet ?

A Téhéran, mégalopole de 12 millions d’habitants, les préoccupations sont différentes. Intellectuels, universitaires, et hommes d’affaire s’inquiètent d’un contrôle accru de l’Etat sur le réseau. Déjà, les antennes paraboliques ont disparu des toits, suite à une loi votée en 1996 par le Majlis, le Parlement iranien. Pourtant, de nombreux habitants continuent de regarder en cachette les programmes des télévisions étrangères. La nuit, ils ressortent discrètement les paraboles dans les maisons cossues du nord de Téhéran.
Les plus grands journaux iraniens, comme le « Tehran Times », publient de larges encadrés d’Irnet, l’opérateur mis en place par le Ministère des postes et télécommunications iranien, pour la souscription d’un abonnement à Internet. Contrairement à d’autres pays du Golfe, comme l’Arabie Saoudite, le réseau est accessible aux particuliers, même si l’abonnement est long et difficile à obtenir. On compte aujourd’hui 30 000 abonnés, et quelques sites autorisés comme celui du journal « Hamshahri » de la très active municipalité de Téhéran.
« Bien sûr, le gouvernement contrôle les abonnés et exerce une censure. », prévient un homme d’affaire. Les sites de Playboy ou des opposants au régime ne sont pas accessibles depuis l’Iran, à moins d’appeler un fournisseur d’accès à l’étranger, par exemple au Koweit. Un serveur un peu trop libéral, TCI, a même été fermé en août 1995.
Le débat se cristallise à l’approche des prochaines élections présidentielles prévues en août 1997. La question d’Internet pourrait être prochainement débattue au Majliss, le Parlement iranien. Faut-il au nom de la protection contre « l’invasion culturelle » sacrifier un outil technologique capable d’accroître le rayonnement de l’Islam « politique » des Iraniens ?
Certains parlent d’un réseau intranet destiné aux seuls pays musulmans, comme celui déjà imaginé par la Chine populaire pour se protéger des intrus. Pour l’ayatollah Janati, chef de file du clergé ultra-conservateur, Internet est un « poison dangereux ». Le 20 décembre dernier, il a demandé que l’accès au réseau soit réservé aux seuls chercheurs et scientifiques. « Malheureusement, certains responsables aussi sont pris de vertige et ne savent pas qu’Internet est en train d’empoisonner la population. » a-t-il ajouté.

Encadré 1:
Informaticien et soldat de l’Islam

« Nous voyons que le monde utilise Internet pour répandre son message inutile et matérialiste. Nous, les musulmans chiites, nous pensons que nous sommes dans le juste chemin. Il faut absolument que nous utilisions Internet pour communiquer notre message au monde entier. » : Buick Sharif est sûr de lui. Cet ingénieur informaticien, formé en Angleterre et en France, ancien conseiller du ministère de l’Intérieur iranien, s’intéresse à Internet depuis le début. Depuis que l’Iran s’est connecté sur le réseau en 1992, Buick Sharif a entrepris de convaincre les ayatollahs les plus influents de Qom d’utiliser l’Internet pour communiquer leurs travaux sur l’Islam au monde entier. Son ambition : maîtriser les techniques occidentales pour les mettre au service du pouvoir religieux. « Les débats au sein du clergé sont à venir, et ils aboutiront forcément à un contrôle plus fort de l’Etat, mais le système n’est pas encore assez développé pour que cela représente un danger immédiat » explique-t-il. Pour lui : « C’est l’Amérique et les impérialistes qui doivent avoir peur de nous, car nous avons un message à faire passer. Peut-être qu’un jour, ils vont nous couper l’accès au réseau Internet, en disant que nous y faisons de la propagande et que cela doit cesser. »

Encadré2 :
Le jour où l’Iran fut mis au ban de l’Internet

Ce pourrait être l’histoire d’une bavure : en 1996, un employé de la National Science Fundation (*) a demandé à l’université de Vienne, en Autriche, de cesser de servir de relais à l’Iran pour le connecter aux liaisons transatlantiques financées par les contribuables américains. A l’époque l’Iran disposait d’une maigre liaison à 9600 bps, établie entre l’Institut des mathématiques et des sciences de Téhéran et son équivalent en Autriche. L’intervention de la NSF a interrompu quelque temps les communications, privant les Iraniens établis à l’étranger de communications Internet avec leur famille et leurs amis en Iran. La NSF a ensuite fait machine arrière, et désavoué son employé. Les connexions par l’Autriche furent rétablies, et des lignes téléphoniques par satellite, entre l’Iran et le Canada, allouées à l’Internet iranien. Les liaisons gagnèrent ainsi en rapidité mais elle sont désormais payantes…
Aujourd’hui il paraît politiquement difficile, pour les Etats-Unis de priver durablement l’Iran d’un accès à l’Internet. Ce qu’illustre l’hodjatoleslam Moslemifar, qui projette d’installer sa banque de données sur le Coran sur un « site-miroir » aux Etats-Unis : « J’espère que les Américains ne nous créeront pas de problèmes, car s’ils le font, leur propagande se retournera contre eux. Beaucoup de gens, musulmans ou pas, leur demanderont: « Pourquoi voulez-vous créer des problèmes aux pays islamiques? » Et c’est une critique qu’ils préféreraient éviter. » »

Encadré 3
Dans les monarchies du Golfe par Olivier Da Lage

Le Koweït est le premier État de la Péninsule arabique a avoir ouvert un accès Internet, notamment par le réseau GulfNet. Il offre une connectivité complète, y compris avec des lignes à haut débit et un accès non censuré à l’ensemble des newsgroups. Pour un particulier, l’abonnement se monte à 180 dollars par mois.
Bahreïn a ouvert un accès Internet par l’intermédiaire de Batelco, la compagnie nationale de télécommunications, en novembre 1995. Le gouvernement verrouille au moyen de « proxies » l’accès à certains sites considérés comme antiislamiques ou antigouvernementaux, très actifs sur le réseau. Le courrier électronique, en revanche, n’est pas censuré, mais il est parfois contrôlé par la police secrète.
Le Qatar a ouvert en juin 1996 un accès par l’intermédiaire de la société nationale Q-tel.
Les Émirats arabes unis ont ouvert l’accès au public en août 1995 par l’intermédiaire de la compagnie nationale Etisalat, pour un coût mensuel de 27 dollars. On estime le nombre d’abonnés à près de 10 000. Depuis le 2 février, les abonnés ont l’obligation de configurer leur navigateur avec un « proxy » fourni par le gouvernement pour censurer certains sites jugés pornographiques ou anti-islamiques.
L’Arabie Saoudite n’a pour l’instant ouvert l’accès qu’aux universités, aux hôpitaux et à quelques grandes entreprises. Le débat qui divise les élites : certains estiment que l’Arabie Saoudite ne doit pas rester à la traîne et d’autres qu’il est nécessaire de protéger la société saoudienne et ses valeurs contre l’agression de la pornographie et des campagnes anti-islamiques (le fait que l’opposition saoudienne soit très active sur le réseau n’est sans doutes pas non plus étranger à cette prudence).
Le sultanat d’Oman a ouvert un accès Internet à la fin 1996, dans un premier temps limité aux universités et aux hôpitaux.

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