L’esprit des temps modernes

décembre 10, 1997

Tout occupé à réagir aux assauts de la vulgarité, l’œil en coin sur les éditions de France Soir consacrées aux photos de Diana sur l’Internet, un débat lancé dans les colonnes du monde en septembre dernier nous avait échappé. On s’y interrogeait lourdement sur l’intérêt de « l’Internet à l’école » et on y retrouvait, comme dans une figure de style imposée, tous les termes du débat des années 80 sur l’introduction de la télévision à l’école. Pauvreté des images, culture de la consommation de masse, supermarché de l’information, grand bazar de la communication, tout y passe jusqu’à l’accusation suprême : la menace yankee, en l’occurrence l’ogre glouton Microsoft, dévoreur de nos belles âmes républicaines. Bref on y pointe l’Internet comme autrefois la télévision, en y désignant TF1 par un raccourci de pensée aussi commode que malhonnête. La conclusion coulait comme l’eau limpide de la source : laissons l’école loin de l’agitation technophile avec cet argument de fond que l’école n’est pas le lieu d’adaptation des enfants à un environnement mouvant mais le lieu des humanités, celui de l’apprentissage des savoirs fondamentaux, celui du berceau citoyen.
Le paradoxe du débat tient, quelle ironie, à ce que ces derniers arguments sont parfaitement fondés et tout à fait compatible avec une vision utopique de l’Internet. Reste à comprendre pourquoi l’Internet dont aucun des encyclopédistes n’aurait osé rêver, provoque autant de défiance dans un monde où la quête du savoir est une raison d’être. Faut-il revenir, au risque d’insulter l’intelligence des vrais utilisateurs de l’Internet, sur la richesse de ce réseau dont l’image, il est vrai, est brouillée par la médiocrité de certains marchands, la vulgarité des esprits pervers et la malhonnêteté de certains médias. L’Internet est un outil voilà tout. Un outil n’a rien d’indigent, de pauvre ou de vicieux. L’outil vaut pour ce que l’on veut bien en faire, et l’Internet est avant toute chose l’outil des communautés de chercheurs, d’enseignants, avant d’être celui des professionnels du marketing. Les Microsoft de l’Education Nationale ne vivent pas aux Etat-Unis, ce sont des marchands bien installés en France, ceci avant même que l’Internet ne soit inventé. Les grands éditeurs qui renouvellent tous les deux, trois ou cinq ans les manuels scolaires, les éditions de grands textes littéraires avec la caution éclairée des comités de lecture composés d’enseignants, ont inventé le business de l’éducation bien avant Microsoft. Pour l’internaute la découverte de ce business prend la forme de gifle cuisante : quand des étudiants ou des enfants reçoivent des lettres de mise en demeure de Gallimard pour retirer le texte du petit Prince, un poème de Queneau, de leur site web ce n’est pas Microsoft qui hante leurs cauchemars.
Mais en vérité si l’Internet est perçu comme une menace c’est peut être parce que les pratiques d’échange et de partage du savoir qui en font sa légitimité et ont guidé sa structuration (groupe de discussion, courrier électronique, outils de recherche) se heurtent frontalement à une certaine réalité de l’enseignement en France. Que l’école ait pour mission de former le citoyen, voilà une vérité qui ne coûte rien à avancer. Non l’apprentissage de l’Internet ne suppose pas de submerger les salles de classe d’ordinateurs. Non il n’impose pas l’enseignement académique de l’informatique. La meilleure des formations de l’internaute c’est le bagage minimal des savoirs fondamentaux : écriture, lecture, langues vivantes, mathématique élémentaire et, surtout, culture générale. Le reste c’est l’intendance. Elle implique tout de même que l’ordinateur ne reste pas un objet mystérieux. Merci de d’accepter que l’Internet ait sa place au moins dans un centre de documentation.
La mission de l’enseignement en France est peut être de former des citoyen, elle s’enlise en pratique dans la génération et la perpétuation d’une élite, mission sacrée et peut être pervertie de l’idéal républicain. Pour cette élite le savoir est avant tout un capital précieux, garant de la distinction, couronné par un savant échafaudage d’examens et concours. Le triomphe de l’élève, en France, se mesure à cette capitalisation jalouse d’un savoir qu’il dispute aux autres. Le modèle de la classe, avec son maître et sa chaleur, est trompeur. L’education est individualiste quand l’Internet, lui, propose un nouvel état d’esprit. Il n’y a qu’une seule et unique bataille de l’Internet : celle du contenu. C’est peut-être cela, l’esprit des temps modernes.

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