La presse sans Gutenberg … mais avec Oracle

novembre 6, 2005

Alors que le quotidien Le Monde présente sa nouvelle formule, le patron du Monde Interactif publie un essai sur les mutations de la presse et l’impact de l’Internet. Au menu, cette affirmation : “Internet n’est pas un support de plus; c’est la fin du journalisme tel qu’il a vécu jusqu’ici?. Ca poutre !

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Il y a beaucoup de nervosité en ce moment dans l’industrie de la presse, c’était un peu l’objet de mon précédent billet. Alors que nos collègues anglo-saxons multiplient les annonces en fanfare (voir aussi la vente du deuxième groupe de presse américain), la plupart des professionnels se préparent à opérer une des plus importantes mutations industrielles qu’ait connu le secteur de la presse. En France les patrons de presse s’expriment peu sur le sujet. Pour cette raison le livre de Bruno Patino et Jean-François Fogel, “une presse sans Gutenberg? (Grasset), me paraît important.

Une presse sans Gutenberg Ma première réaction est plutôt positive. L’essai n’apprendra pas grand chose aux habitués du réseau mais son propos est surtout de clarifier les termes du débat. En particulier d’affirmer haut et clair : pour le presse il n’y a pas de voie de retour, son avenir se joue en ligne et le lecteur y est déjà. Un constat positif: la presse en ligne grignote sur le temps consacré à la télévision, c’est nouveau, et un vrai défi “la coexistence de deux mondes, réel et virtuel, que doivent couvrir les journalistes?. Pour enfoncer le clou j’aime bien aussi cette réflexion prêtée à Rupert Murdoch qui résume bien l’angoisse de la profession : “j’ai grandi dans un monde fortement centralisé où les nouvelles et l’information étaient étroitement contrôlées par quelques rédacteurs en chef qui jugeaient de ce que nous pouvionset devions savoir?. Autant jouer de franchise, la grande question au fond, c’est de savoir si la presse professionnelle pourra conserver son rôle pour le moins contesté d’intermédiaire légitime.

Les auteurs ont consacré de nombreuses pages à retracer l’histoire des faits marquants de l’Internet. La démarche est louable, il s’agit après tout de décrire cette galaxie “sans Gutenberg? qui peut fasciner le profane, mais du coup le propos se retrouve un peu dilué. Ceux qui aimeraient lire un mode d’emploi de la presse en ligne seront déçus. On décrypte avant tout. Parmi les passages les plus intéressants j’aime assez cette description franche et brutale de “l’irruption de l’audience?. Comprenez ce lecteur qui s’exprime, publie aussi, critique et témoigne. De nouvelles sources d’information qu’il faut prendre en compte au risque d’être submergé.

Certaines réflexions m’ont surpris comme celles consacrées au “payer pour lire?. Le tout payant est décrit comme un échec, et l’exemple du Wall Street Journal jugé “ambigu?. Evidemment c’est une façon de justifier le choix du modèle “mixte? (accès libre et archives payantes) du Monde. On affirme même que le Monde “a inventé le modèle? en 2002. J’ai toujours pensé que le tout payant affiché par certains quotidiens américains était une stratégie de façade, en particulier pour franchir les moments difficiles de la neteconomie (2001). A quelques exceptions près, dont le WSJ, la mixité a toujours été de mise afin de capter les revenus publicitaires. En fait cette stratégie se gère comme une écluse: quand on a besoin de plus de pages vues pour la publicité on libère des espaces gratuits, qu’on referme ensuite éventuellement. La vrai révolution c’est d’admettre que le payant n’est plus forcément le coeur du modèle économique. Même si les auteurs se gardent de l’affirmer (pour le Monde les deux types de revenus seraient équilibrés) le pas est franchi. Enfin quand le lecteur doit, gratuitement, s’enregistrer et fournir des données personnelles pour accéder au contenu, n’est-ce pas aussi une façon de payer?

Le livre s’achève sur quelques commentaires bien trop courts à mon avis, sur le nouveau journalisme, entre l’infomédiaire qui guide l’internaute dans le dédale des sources et le reporter affranchi des limites de la page. Tous les deux frustrés par une audience qu’on ne peut plus définir comme captive. Je ne peux repprocher à Bruno Patino de finir sur une note enhousiaste et positive mais j’aurais aimé creuser quelques pistes sur l’avenir de l’homo-journalisticus.

En fait, pour être franc, il y trois pistes de réflexion que j’aurais apprécié de voir traiter dans cet essai:

- La notion de “base de données? n’est pas utilisée une seule fois. Pas bien grave, ce n’est pas ce qu’il y a de plus passionnant dans la presse en ligne. Mais quand on parle de Gutenberg il me semble utile de savoir que la publication en ligne s’appuie sur la base de données. La structuration d’un site en ligne, son mode de publication, son économie interne, sa fabrication, tout en découle. En particulier la contextualité, le nouveau parcours du lecteur, la diffusion en flux etc… Bref la presse avec “Oracle?!

- La question des modèles économiques: l’organisation des campagnes publicitaires, le coût à la page, les types de revenus, les mots clés sponsorisés et la publicité à la performance, la réutilisation des contenus, la qualification de la base de lecteurs. Des sujets connus des seuls spécialistes mais qui dont la maîtrise décidera de la viabilité ou non de la presse en ligne. Opposer payant et gratuit ne suffit plus.

- Le corollaire: la presse en ligne, en particulier la presse généraliste, peut-elle seule supporter les coûts exigés par une couverture et un traitement de qualité de l’information? Rien n’est moins sûr et c’est probablement la vraie raison du modèle mixte papier-web, payant-gratuit. On peut s’extasier sur la mode des blogs, sur les portails d’infos mais il s’agit surtout d’accélérateurs de diffusion, voire de chambres d’échos. Certes c’est fondamental mais la question de la production – exclusive – d’informations reste entière. L’Internet sera-t-il le lieu ou un nombre toujours plus grand de lecteurs débattront, échangerons, des informations en provenance de sources toujours plus rares?

Une presse sans Gutenberg
Editeur: Grasset
Collection : Essais Français
Parution : novembre 2005
Prix : 14,00 €

 

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One Response to “La presse sans Gutenberg … mais avec Oracle”


  1. [...] Avec ses 18 000 employés, des 32 quotidiens et ses 3,7 millions de lecteurs payants (pas des visiteurs uniques…) ce groupe a créé un véritable séisme en annoncant sa vente probable en novembre 2005  puis effective en juin dernier pour 4,5 miliards de dollars. L’article analyse longuement la chute de l’empire et son dépeçage par son nouveau propriétaire McClatchy Company. [...]


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