Presse belge et Google: victoire à la Pyrrhus

septembre 19, 2006

MAJ 22/09/06 : jugement confirmé en appel. Voir le texte et le détail ici 

La presse française l’avait annoncé, la presse belge l’a fait. Le droit des titres de presse à refuser de figurer dans Google News a été reconnu par la justice belge qui a condamné Google à retirer les articles de la presse belge de son index. A lire l’éditorial du Monde aujourd’hui "Apprivoiser Google" je mesure avec soulagement la distance qui sépare l’état d’esprit de la presse française à peine deux ans après avoir elle-même menacé Google (J’ai déjà raconté l’origine de l’épisode AFP sur le même sujet). A défaut de confiance la majorité des acteurs français agissent avec prudence.

Le temps est venu, je crois, de dire les choses clairement. Même s’il faut attendre le résultat de l’appel de Google auprès de la justice belge il n’y a jamais eu de doute que la position des éditeurs était juridiquement fondée. Je ne réexpliquerait pas par lassitude le méli-mélo de la législation sur les droits d’auteurs à l’origine de l’effet domino qui oblige nécessairement éditeurs et sociétés de droits d’auteurs à défendre ainsi leurs intérêts. Je ne souhaite pas non plus suivre le cirque de ceux qui répètent à envie que les éditeurs n’ont rien compris, que le monde est désormais "no evil". Les petits malins du Web 2.0 ont truffé leurs pages de copyright et leurs CGV s’arrogent les droits d’exploitation des contenus des internautes. Il est temps d’arréter les singeries et de poser la balle au centre.

Des infomédiaires fragiles
Si Google News tombe, d’autres suivront, avec en première ligne la tripotée des Digg-like, les agrégateurs RSS et tous ceux qui s’instaurent intermédiaires de facto et tentent d’exploiter à leur compte, même modestement, même si leur action est "utile" aux éditeurs, ce statut d’infomédiaire sans l’accord des producteurs de contenus. La décision de justice belge nous rappelle simplement une chose: l’édifice est fragile. Ce que la raison ne doit pas ignorer: faut-il provoquer le suicide collectif au nom d’un droit légitime?

On le sait, la presse est malmenée et il est tentant de faire valoir ces droits pour freiner un mouvement inéluctable. Certains y ont un intérêt personnel direct, d’autres y chercheront un sursis. Ce sont des motivations puissantes qu’il ne faut pas sous-estimer. C’est aussi de toute évidence un efroyable calcul de court terme, le sursaut d’une industrie sans horizon, de capitaines sans ambitions ni vision. Oui il faut composer avec Google et apprivoiser le monstre. L’enjeu, c’est la reconstruction de la chaîne de valeur, l’apprentissage d’un nouveau mode de distribution.

L’impasse
Par delà la question des hommes il faudra bien reconsidérer une législation des droits d’auteur qui conduit à l’impasse. De l’autre côté il faudra bien apprendre à respecter le droit "de l’auteur", du producteur et abandonner le mirage d’un infomédiaire déresponsabilisé. Tous les hébergeurs, agrégateurs en tout genre et autres moteurs de recherche qui se réfugient hypocritement derrière la technologie pour s’affranchir de leurs responsabilités devront comprendre qu’ils sont eux aussi dans l’impasse. Leur modèle est basé un jour ou l’autre par l’exploitation directe ou indirecte de ces contenus. A l’instant où ils sortiront du bois, ils seront attendus. C’est une des leçons de ce jugement.

En vérité il n’y a pas d’autres solutions que de composer. Google est notre distributeur, d’autres viendront. Notre industrie a tout intérêt à laisser libre court à l’innovation car elle ne peut à elle seule supporter le poids économique de son réseau de distribution. c’est aussi ça la leçon de la crise de la presse. Il est en revanche légitime de contester le partage de la valeur. Légitime de revendiquer un équilibre de l’échange. Pour cela on ne peut concevoir l’existence d’infomédiaires autoproclamés qui s’affranchiraient d’une contractualisation des échanges.

Bizarrement la décision belge ne m’inquiète pas. Elle est tardive, presque anachronique, la tendance est plutôt aux accords. YouTube sait que sa survie ne passera que par des accords avec les producteurs de contenus, Yahoo aussi, Google suivra, c’est notre intérêt à tous. De notre côté il faudra bien redéfinir les vraies priorités: reconquérir le coeur des lecteurs et ne s’imposer que par la force de la légitimité.

MAJ 1 : l’article de Libé ce matin qui montre les nuances entre la position belge et française

MAJ 2: le saviez-vous, la PQR (Presse quotidienne régionale) française a également obtenu de Google de ne pas figurer dans son index. Une transaction réalisée discrètement avant de mener une procédure judiciaire. J’avoue que ça m’avait échappé.  

MAJ 3: précision, selon Copiepresse qui regroupe les éditeurs belges l’objectif "n’est pas de faire retirer nos articles, mais que nos contenus soient rétribués". Ce qui me parait en effet plus cohérent.

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16 Responses to “Presse belge et Google: victoire à la Pyrrhus”

  1. Cedric Says:

    Bonjour Emmanuel,
    pour une fois je ne suis pas d’accord avec toi :o)
    Si google news tombe, alors les sites médias devront arrêter toute syndication de leur contenu via les flux RSS. C’est à dire les enlever complètement.


  2. Non (même si je comprends ton point) la mise à disposition des flux RSS n’implique nullement qu’il puisse y avoir une exploitation commerciale. Sinon n’importe qui pourrait créer un service de news sur mobile à partir des flux des éditeurs par exemple. Le problème c’est qu’il est difficile de déterminer où commence l’exploitation commerciale.
    Bref ici encore c’est une affaire de tolérance et d’équilibre assumé du modèle. Mais je comprend ce que le raisonnement peut avoir de tordu… :-)

  3. mroussin Says:

    bonjour Emmanuel

    Dans mon lecteur de RSS il m’arrive de voir en dessous du résumé de l’article, de plus en plus de publicités.
    Ne serait ce pas un début d’exploitation commerciale ?

    Michel


  4. Oui mais il n’y a pas de problème si c’est l’éditeur qui le fait. Par contre j’ai souvenir d’une discussion avec un agrégateur de flux RSS qui avait "re-packagé" les flux d’éditeurs pour les proposer à ses utilisateurs en y insérant SES pubs. Un peu comme si Feedburner imposait SES pubs sur les flux de ses clients. Là ce n’est pas normal à moins d’avoir un accord avec les éditeurs.

  5. Cedric Says:

    Re,

    Je suis d’accord sur le problème de l’exploitation commerciale. Surtout dans le cas de google qui se sert deux fois : sur google news et, souvent, sur le site des éditeurs de contenu qui mettent des google adsense. Drôle de situation… D’ailleurs google gagne plus d’argent via l’affiliation adsense que via les pubs sur son propre site.
    Mais si le problème est l’exploitation commerciale, alors dès que netvibes ou un autre lecteur de flux aura trouvé un modèle économique (bon ok on n’y est pas…) se posera le même problème.

    D’ailleurs il est intéressant de voir que les sites médias ralent contre google news, mais pas contre wikio (pour le moment ils sont peu présents sur les autres digg-like). Parce qu’il ne gagne pas d’argent ?

    Je pense sincèrement que le problème réside dans la duplication du contenu sur des supports que l’éditeur ne contrôle plus du tout. Avant les lecteurs venaient chez eux, maintenant ils peuvent recevoir dans leurs lecteurs de flux ou boites mails le contenu des sites.

  6. Romain Says:

    Complètement d’accord avec l’article. Voir ce qu’avait négocié Reed Elsevier avec Google sur un partage des revenus : http://observer.guardian.co.uk/business/story/0,6903,1307667,00.html

  7. jf farny Says:

    Pour la PQR, les démarches ont été menées il y a bien longtemps, avec Googles, Yahoo!, MSN et plus récemment Wikio.

    En matière de négo, Google n’a soigné sa surdité sélective que très récemment, et je pense que la démarche de la WAN y est pour quelque chose… parce que pour être entendu de la firme californienne, il ne suffit pas de causer dans le poste…on est bien souvent obligés d’utiliser des papiers bleus en guise de porte-voix ;)

    Puisque nous sommes sur Internet, la description de protocole est une méthode éprouvée : une dizaine d’organisations d’éditeurs (presse et livre) oeuvrent avec la WAN (Assos. mondiale des journaux) à la définition d’un protocole tech. destiné à régler facilement les traitements autorisés par chaque éditeur.

    Parmi les commentaires, certains évoquent le RSS : ce que fait Google n’a rien à voir avec… Les feeds RSS sont des contenus XML créés par les éditeurs et pour lesquels un usage est consenti par licence, alors que dans le sujet d’aujourd’hui il est question d’un service technique particulier et des pratiques d’alimentation en contenus de son éditeur.

    Le deal avec AP est également symptomatique de l’attitude générale de google : du bon deal confidentiel pour éviter toute hémorragie… Pourquoi ont-ils transigé avec AP et pas l’AFP j’aimerais bien connaître les arguments.

  8. Funkybuby Says:

    Personnellement, je ne vois pas de problème au modèle de Google news.

    Le seul impact sur le site des éditeurs de contenus sera finalement d’avoir plus de traffic.

    Il est évident que les abus doivent être combattus, mais dans le cas présent j’avoue ne pas vraiment comprendre l’intérêt des éditeurs belges.


  9. Personne ne comprend vraiment l’intéret des éditeurs belge dans cette histoire :-)
    En revanche on peut très bien cromprendre l’intérêt d’un organisme de collecte des droits qui ne fait que défendre son business…


  10. [...] Pour mémoire voici la capture d’écran de Google.be aujourd’hui qui, conformément au jugement, a publié le verdict. Copiepresse qui représente les intérêts de la presse belge, a finalement obtenu un verdict favorable. Le texte est d’ailleurs assez intéressant, au delà de Google News on y parle du cache, on y désigne le point sensible de la presse: la vente d’articles et les archives payantes. Tout ceci alors que Google va proposer aux éditeurs un service destiné à la commercialisation de ces mêmes archives. Un beau gâchi. Beau gâchi pour la presse belge désormais déréférencée et beau gâchi pour Google qui paye ainsi sa politique d’opt-out maladroite (je me sers, et si tu n’es pas d’accord tu peux le dire…). Posted by Emmanuel (ecosphere) Filed in Medias [...]

  11. Sebastien Brant Says:

    La curiosité de cet épisode judiciaire, c’est que Google News est condamné avant même que son modèle économique ne soit opérationnel, ni même en test… Car je n’ai jamais vu la moindre publicité sur Google News, ni même dans les alertes auxquelles je suis abonné.

    L’avantage de cet épisode judiciaire, c’est qu’il met les conflits d’intérêt sur la place publique, puisque c’est bien le lecteur qui va payer au bout du compte, d’une manière ou d’une autre. Un jugement publié de la sorte explicite les intérêts de chacun, c’est bien plus sain que les arrangements financiers au fond des officines — voir l’édiito du Monde où l’on apprend que Le Monde a négocié avec Google depuis 2 ans déjà… mais négocié quoi ? L’utilisateur de Google News et de ses alertes n’est-il pas en droit de savoir comment ses alertes sont ‘gérées’ dans la cuisine entre Google et Le Monde ?


  12. Sebastien le fait que Google News soit resté en beta aussi longtemps et sans publicite devrait vous mettre la puce à l’oreille. Google savait tres bien depuis le début que ce service était légalement discutable. L’objectif était de faire la preuve de son utilité, ce qui à mon avis est réussi.
    Je le répete la question de l’absence de publicité est un facteur atténuant mais il y a bien exploitation de contenu de façon régulière et répétée. C’est tout. Pour cette raison quelle que soit l’opinion que l’on a de Google ses méthodes restent discutables. Je dis bien la méthode.
    Quant à l’accord du Monde il ne faut pas y voir à mon avis un contrat mais comme pour beaucoup de titres un accord informel pour contrôler les contenus mis à disposition. Ce qui, au passage est aussi le cas des Echos, de façon informelle par le biais d’un fichier dédié.
    Encore une fois pour des raisons de drotis d’auteur les journaux doivent pouvoir répondre de la tracabilité de leurs articles.

  13. Sebastien Brant Says:

    Google News en béta ? OK, il n’y a pas de pub sur Google News, ni dans ses alertes mais pour autant, il me semble que ces services (alerte + panorama) ne sont plus en version béta depuis belle lurette, non ?

    Quant à l’exploitation des contenus sans autorisation préalable, on peut s’amuser de constater que le moteur Web indexe bel et bien les contenus des journaux belges, avec de la pub à droite :

    http://www.google.fr/search?hl=fr&q=chirac+site%3Alesoir.be&btnG=Rechercher&meta=

    L’intérêt de Google News pour le lecteur me semble résider principalement dans le regroupement des différentes sources pour éclairer un même sujet d’actualité et non dans le panorama et encore moins dans les contenus eux-mêmes qui de toute façon, ne sont lisibles dans leur intégralité que sur le site des éditeurs.

    Attendons le jugement en appel avant de conclure, ça me semble plus prudent :o)


  14. Google News n’est plus en beta aux US depuis janvier.
    D’accord avec vous sur l’intérêt du service

  15. Bertil Says:

    Google a publié ses principes en la matière, et il revendique céder toujours une majorité des revenus aux ayants-droits :

    http://googleblog.blogspot.com/2006/09/our-approach-to-content.html

    Est-ce que le noeud du problème, ça n’est qu’il n’y a pas de publicité sur Google News (y compris sur la version US) ?

    Je pense que l’actualité occupera toujours toute la place qu’on lui donne : l’attachement de Google à utiliser au mieux l’espace interdit de placer de la publicité ailleurs que le long de l’article intégral, soit sur le journal même, et à son profit exclusif a priori.

    Sur l’indexation, comme l’explique le même blog officiel

    http://googleblog.blogspot.com/2006/09/about-google-news-case-in-belgium.html

    tout est à mettre dans le fichier "robot.txt", un fichier essentiel, utilisé et respecté par tous les moteurs de recherche, et que tout webmestre connaît bien.


  16. [...] J’ai écouté tranquillement l’intégralité du débat et je dois dire que je suis assez étonné de la bonne tenue d’un débat pourtant très passionnel, ceci malgré certains propos très virulents. Bravo messieurs. Je suis très sceptique sur l’action de le SAJ ou de Copiepresse mais je dois dire que les arguments exposés dans ces podcasts méritent d’être écoutés car ils sont le témoignage d’un certain point de vue sur l’industrie de la presse, celui des auteurs. Loin des questions de stratégie où de l’enthousiasme un peu naïf pro-Google. [...]


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