Presse: chute des effectifs dans les rédactions US

août 28, 2007

Terrible constat à lire sur Rough Type le blog de Nick Carr: l’effondrement implacable des effectifs de journalistes sur l’ensemble du territoire US. Les statistiques du gouvernement américain font état d’une baisse de 13% de 2001 à 2006. Une estimation semblable de l’American Society of Newspaper Editors faisait état d’une chute de 4% entre 2001 et 2004. En clair le phénomène s’accélère. Pire, on pourrait penser que l’on assiste à un déplacement des postes sur la presse en ligne, mais les effectifs y ont également baissé de 29% entre 2001 et 2006 (probablement dopés par l’effondrement de 2001-2002). Le web ne compense pas.

Nick Carr est connu pour son pessimisme brutal mais la question se pose ainsi: sommes-nous dans une phase de transition de plusieurs années ou assistons nous au déclin irrémédiable d’une industrie. Derrière ces chiffres je vois plusieurs facteurs possibles:

- Il faut le rappeler l’effondrement des revenus de la presse traditionnelle n’est toujours pas compensé par la montée des revenus de la presse en ligne. Malgré une croissance spectaculaire – à deux chiffres – des revenus du web, celui-ci pèse encore rarement plus de 10% de l’ensemble des revenus des groupes. Constat encore plus valable en France. La perte de valeur est réelle, l’ajustement se fait par les effectifs.

- Le web crée beaucoup d’emplois mais proportionnellement peu dans la production de contenus: paradoxe le traitement de la masse de contenus de la presse traditionnelle mobilise encore une grosse partie des ressources. Difficile dans ces conditions de justifier plus de production alors qu’on peine à adapter le « stock » existant.

- Corrolaire: les métiers du web sont majoritairement des métiers liés au développement informatique, l’animation, la gestion, le marketing hors du strict périmètre du journalisme (ce qui peut parfois certainement se discuter)

- Une profusion des nouveaux sites éditoriaux, du blog professionnel aux sites spécialisés, ne revendiquent pas le statut d’entreprise de presse. Je doute que les emplois qu’ils génèrent viennent contrebalancer la tendance mais ils participent au renouvellement des métiers de la presse sans faire partie du compte. Une des raisons pour laquelle je suis revenu sur l’initiative controversée d’un label de presse en ligne.

- Sur le fond je discerne aussi un phénomène beaucoup plus pervers: l’économie du web tolère mal une activité éditoriale qui serait entièrement basée sur la seule production d’information. Le ROI est difficilement envisageable dans ces conditions. Certes nous apprenons à concevoir l’information sous des formes nouvelles, multimédia, à privilégier les services et les bases de données. La quête de l’audience, la nécessité de retenir l’attention et de fidéliser ainsi que les règles impitoyables de l’optimisation pour les moteurs de recherche conduisent à diluer l’activité éditoriale dans des projets périphériques: services commerciaux, espaces communautaires, contenus à faible valeur ajoutée ciblant le loisir, la mode et les distraction (« l’entertainment »).

Ce dernier phénomène n’est pas la marque d’une paresse de notre industrie mais le produit de l’optimisation: contenus à faible coût, optimisation du trafic en collant à la demande et aux lubies du moment. C’est aussi la leçon des premiers blogs commerciaux à la engadget: du prêt à consommer à faible coût pour s’adapter à un revenu incrémental faible. En clair je vois se dessiner une nouvelle génération de groupes de presse structurés comme les programmes d’une chaîne télévisé généraliste: douze heures de programmes sur mesure autour de 2 x trente minutes de journal télévisé. Sur lequel se construit, oui, l’image et la crédibilité. Un dispositif ou l’information conserve son importance stratégique mais ne représente qu’une fraction de l’activité.

Dans ces conditions ont peut parier sur un renouveau des médias et des métiers qui les animent mais le transfert ne s’effectuera pas nécessairement au coeur des rédactions. Pour cette raison la tentation d’abandonner le modèle payant en presse me paraît suicidaire si l’on conserve une quelconque ambition en matière de production d’informations. Un groupe de presse pour qui la production d’informations n’est plus qu’une activité secondaire en terme de revenus s’interrogera tôt ou tard, nécessairement, sur sa mission et la nécessité d’investir dans cette activité.

Je crains qu’à ce jeu il n’y ait peu de gagnants…  

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10 Responses to “Presse: chute des effectifs dans les rédactions US”

  1. Emmanuel Says:

    Excellente lecture ! Merci.

    Je partage ton point de vue. Mais reste convaincu qu’il existe un Business model 1to1. Il suppose un changement global du focntionnement de la presse.

    L’exemple le plus marquant est le Blog de Penelope-JoliCoeur. Bien que personnel, et privé, on y trouve le travail d’une professionelle de l’illustration, qui a des idées au contact de professionnels de la rédaction de presse féminine. L’ensemble des blogs fondés de cette manière, mis bout à bout, constituent une sphère, équivalente aux journaux féminins.

    Chacun est pret à payer une somme marginale pour obtenir une info de qualité, adpatée à son désir. Surtout si l’on ne paye plus l’info globalisée, peu adaptée.

    Débat à poursuivre, très cher Emmanuel.


  2. Bonjour,

    Analyse fort intéressante en effet. Si les effectifs dans la presse traditionnelle baissent, il n’est toutefois pas certain que la valeur ajoutée de la presse traditionnelle + blogosphère (presse « informelle ») soit en baisse. Au contraire, je pense qu’elle augmente mais les outils statistiques pour apréhender le phénomène n’existent pas.


  3. Vous comprendrez certainement qu’on ne peut estimer que l’éclosion de blogs persos puissent représenter une alternative à la baisse des effectifs. Pour cette raison je parle de blogs professionnels et plus généralement de sites éditoriaux pros, c’est à dire capable de générer des revenus et justifier leur place dans l’espace économique.

    N’y voyez pas une discrimination malhonnete juste un retour à la réalité. Personne n’a jamais comptabilisé l’activité associative non salariée comme alternative au marché de l’emploi, donc n’inventons pas une alternative qui n’existe pas.

    Pour le dire plus simplement si l’on ne prend que les sites éditoriaux (blogs compris) professionnels et dégageant un minimum de revenus il n’y a plus grand monde dans la basse cours…

    Si j’ajoute la kolossale astuce du web 2.0 qui encourage l’activité non rémunérée, on n’est pas prêt non plus de contrebalancer la baisse des emplois.

    Ceci etant dit je m’abstiens de toute conclusion définitive sur le sujet, je pense tout de même que nous vivons une transition industrielle, un processus long de destruction créatrice.


  4. Bonjour Emmanuel
    Je partage totalement ton avis et crains que la destruction de valeur lamine la presse traditionnelle.
    C’est aussi parce que le phénomène de « presse » a été bâti sur la rareté de capacité à collecter et à diffuser l’information.
    Comme tu le souligne le web 2.0, bien que je n’aime pas ce terme, permet à chacun, pas toujours de bonne manière, de communiquer largement. C’est la remise en cause partielle d’un métier dédié qu’est le journalisme. Je sais que cela heurte souvent mais j’appelle cela le paradoxe du chauffeur de taxi.
    SI l’on considère que 70% de la population de + 18ans possède le permis de conduire, 5% conduisent bien ou très bien, 1% en fait son métier. Ces 1% n’étant pas tous dans les 5% bon ou très bon conducteur. Cela signifie qu’il y aurait de possibles bons producteurs de contenus qui ne sont pas journaliste. On leur offre aujourd’hui la possibilité de s’exprimer facilement puisque les barrières industrielles et économiques : coût de fréquences de diffusion pour la TV et la radio, process de print et de distribution pour la presse sont abolies avec le net….
    Il y a donc une redistribution totale des cartes et la recomposition de l’espace de la communication.
    Ces « nouveaux » communicants, je n’utilise pas le terme de journalisme citoyen que je trouve inadapté car journaliste est un métier pas un talent, ne recherche pas nécessairement un revenu financier de leurs publication. Il recherche une reconnaissance dans leur métier dans leur entourage, dans leur sport, leur passion.
    Un nouveau paradoxe que j’utilise depuis presque 10 ans et j’avais averti la presse quotidienne régionale de ce que arrive. J’avais appelé cela le paradoxe de la pompe à essence.
    Dans les années 70 il y avait des milliers de pompistes qui vivaient exclusivement de la vente de carburant. La grande distribution qui avait des soucis pour faire venir ses clients en périphérie des villes a eu l’idée de vendre de l’essence à prix coutant afin de vendre ses autres produits. Ce qui était le métier principal des pompistes est devenu une activité à la marge des grandes surfaces. Résultats 80% de disparition en 20 ans et les survivants se sont transformés en supérettes.
    Je pense que la presse et les médias en général subissent le même phénomène et que l’adaptation ne sera pas facile et, comme tu le souligne, les gagnants seront peu nombreux.

  5. Vincent Says:

    Une réflexion très intéressante à laquelle nous (laptopspirit) sommes confrontés chaque jour. Difficile de monter un projet viable en se basant sur du contenu éditorial..

  6. phil Says:

    Bonjour Emmanuel,
    je partage globalement ton avis (sur la mutation inexorable d’une industrie), en moins pessimiste quant à la reconversion des journalistes confrontés au web.
    Tu le dis toi même, des emplois se créent sur internet dans ce qu’on peut appeler pudiquement la « production éditoriale » (terme qui recouvre des réalités très différentes : de la pub à la com’ corporate ou dans les collectivités). Et ces emplois-là ne sont effectivement pas comptabilisés, car situés bien souvent à la frontière du journalisme.

    Ce qui me choque le plus finalement, c’est que les entreprises de presse traditionnelles restent extrêmement frileuses en innovations.
    Elles ne veulent pas investir à perte, je peux comprendre.
    Mais n’est-ce pas là un mauvais calcul sur le long terme ?

    Sur son blog, Rob Curley se moque du top 10 des sites de journaux US, établi par une étude du Bivings group.
    Il s’en moque justement parce qu’il ne les trouve pas ou peu innovants (alors même que ce sont les journaux les plus lus), contrairement à d’autres sites de journaux locaux américains moins connus.
    C’est intéressant car ce manque d’innovation chronique dans les grands journaux US, n’est pas lié à ma connaissance au poids social (négo. de droits d’auteur, flexibilité) dans l’entreprise. En France (corrige-moi si je me trompe) c’est pourtant souvent l’explication avancée, pour freiner des quatre fers face à l’innovation.
    Dommage que les patrons de presse n’investissent pas massivement dans le web (sans retour immédiat j’entends). Ils pourraient ainsi, sans doute, donner une autre dimension à l’info (payante, qui plus est) sur internet.

    A côté de celà, les business angels financent à fond les « agrégateurs » d’infos, qui prennent le pas peu à peu sur les vrais producteurs d’infos.


  7. J’aime beaucoup Rob Curley (on fait d’ailleurs le même métier) mais je serais plus prudent que lui. L’innovation que l’on attend est moins technologique qu’éditoriale. Parfois l’innovation n’a rien de spectaculaire. Enfin quand je regarde les sites (tout secteur confondu) qui ont un vrai succes d’audience et économique: Aufemin.com, Linternaute.com, Craiglist, Meetic, Ebay je n’y voit pas beaucoup d’innovations spectaculaires. C’est une bonne leçon de modestie.

    En face le Web 2.0 accouche d’un grand nombre de coquilles vides ampoulées de gadgets technos.

    Sur la question du frein l’argument du poids social est réel malheureusement mais il ne freine pas l’innovation mais plutôt la nécessaire réorganisation des équipes éditoriales et du processus industriel. Et je te prie de croire que ce n’est pas un détail. Or sur le web l’innovation passe nécessairement par l’implication des journalistes sinon c’est du marketing vide de sens. C’est là que ça coince. Et ça coince salement.

    Les patrons n’investissent pas parce que leurs actionnaires ne les y autorisent pas ou parce que la trésorerie manque. Il faut le rappeller.

    Je ne crois pas que les business angels financent les agrégateurs à fond, à quelques exceptions prés. En réalité la tendance est bien différente, ces derniers prennent consciences de la nécessité de composer avec les medias traditionnels pour une raison simple: ils ont des marques.

    Bref il est trop tôt pour les verdicts définitifs.

  8. phil Says:

    En effet, un peu tôt pour le verdict.

    Sur l’implication des journalistes, Benoît Raphael (je le salue s’il nous lit) me disait que la réussite de son projet « quelcandidat.com » (fréquentation du site, retombées médias dans Libé, sur Canal, etc) avait permis aux journalistes du Dauphiné Libéré de voir le web d’un autre oeil, disons plus bienveillant.
    Et plus valorisant aussi pour eux, puisque le DL était cité un peu partout.
    il s’agissait d’un projet à vocation très participative et relativement en pointe dans une forme de mix pro-am, donc très web 2.0
    L’implication des journalistes passe peut-être par ce type de projet, c’est une voie à explorer (d’abord démontrer, plutôt qu’imposer).

    A propos d’éditorial… Il y a la forme et le fond. Sur la forme (intéressante aussi, car la lecture n’est pas la même entre le web et le papier, il y a les questions d’ergonomie, d’utilisabilité) aujourd’hui, les « home page » de sites médias restent calquées sur la une traditionnelle du papier (titre principal en tête de page, rivière de brèves, appels à la une, densité du rubriquage…).
    Or, la consommation d’infos est différente sur le web (Netvibes ou plutôt Tarik Krim l’a bien compris) : du coup, je me demande s’il ne faudrait pas casser les anciens schémas de présentation.
    Rob Curley l’évoque, en citant le projet soul of athens : manière innovante (tout en flash) de proposer un site local (certes, ce n’est pas un site de news mais ça pourrait le devenir).
    Tu évoquais il y a quelques temps un site (norvégien ?) dont la une interminable mesurait plus d’une dizaine d’écrans, voilà aussi une manière de casser les codes convenus et d’exploiter les possibilités du web.
    Je pense que la forme va beaucoup évoluer ces prochaines années, une fois que le média internet et les pratiques des internautes auront été pleinement intégrés.
    Affaire à suivre, comme on dit ;-)

  9. Cedric Says:

    Merci pour l’article et les commentaires.

    En réactions à divers points évoqués ci-dessus, j’ai eu deux discussions hier avec deux personnes d’un grand portail (dans le cadre d’une relation client, n’y voyez pas malice si je ne cite pas le nom).

    . La première discussion a confirmé une pratique largement vérifiée ces dernières années : les « grands » sites d’audience (yahoo, msn, aol, orange, etc) sont dans une perpétuelle quête de rentabilité à deux chiffres. Comme dit Emmanuel, nous sommes dans une logique d’achat de contenu (ou de production parfois) à bas prix car ce qu’ils cherchent, ce sont des sujets à mettre une journée sur leur page d’accueil. Ils se transforment en vrais médias web rentables, ce qu’ils arrivent d’ailleurs à faire avec une bonne intelligence à mon avis.

    . la deuxième discussion portait sur les frémissements des derniers mois côté agences de pubs et annonceurs. Là où le web était présenté comme l’une des facettes d’un plan com’, il en devient l’élément premier, au point de revoir des investissements en presse, radio ou télé en fonction des réactions observées sur le net. Si jusqu’ici l’achat d’espace web était surtout réalisé en fonction d’un volume d’exposition, il semble que l’on arrive ces derniers mois (je le vois chez deux clients) à des achats en réelle affinité. Des sites éditoriaux de moindre envergure (disons 300 000 visiteurs uniques /mois) pourraient alors voir leur CA publicitaire augmenter significativement. Le tout sans créer des sous domaines avec des photos de « charme » pour générer du volume.

    Tout ça pour dire qu’effectivement un site purement éditorial a encore du mal à s’en sortir mais que l’espoir est possible :)
    Du coup, en admettant qu’il s’agisse d’une tendance de fond, on pourrait voir repartir les recrutements de journalistes.


  10. Cedric je te confirme le frémissement côté pub.


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