Quelles fonctions pour la presse: l’avis d’un lecteur

septembre 19, 2007

Parfois nos lecteurs en disent plus que nous, même dans un simple commentaire. C’est le cas de Narvic (un pseudo, je n’en sais pas plus) qui réagissait à mon billet consacré à Arret sur Images. Je reproduis ici intégralement son texte sur les nouvelles fonctions de la presse, texte que je trouve remarquable.
(Le pro-am c’est le pied… ) 

********** 

 “C’est une des grandes erreurs des journalistes de croire qu’on achete des articles.”
“Je pense que l’acte d’abonnement à toujours été un acte d’adhésion plus qu’un acte d’achat.”

Votre réflexion est intéressante et renvoie à d’autres usages, ou fonctions, de la presse “traditionnelle”, dont on peut se demander si elles ne sont pas profondément bouleversées par internet :

- la fonction miroir : je ne cherche pas tant à ce que la presse m’apporte des informations, des “nouvelles”, qu’elle ne me dise plutôt ce que je sais déjà. Ce qui contribue à me confirmer moi-même que j’ai raison de croire ce que je crois, et m’apporte éventuellement des argumentaires et des informations complémentaires. Ce qui m’assure également que les autres lecteurs de ce même média savent eux-aussi ce que je sais…

- De cette “fonction miroir” découle directement un second rôle, une “fonction communautaire” : la lecture de tel ou tel média renvoie à mon appartenance à une communauté. L’existence du média témoigne de l’existence de cette communauté, il me permet d’y adhérer, et de manifester ainsi publiquement mon appartenance.

Le média diffuse également, bien entendu, auprès de toute cette communauté, les informations qui lui permettent de vivre, de fonctionner, et lui assure une visibilité vis à vis de l’extérieur et un moyen d’expression dans le débat public.

- ces phénomènes jouent, bien entendu, d’autant moins que le médias est généraliste, et d’autant plus quand il est spécialisé et que son public est clairement défini et connu des lecteurs (définition géographique, dans la presse locale ou régionale, politique avec les journaux d’opinion, par groupe social (femmes, jeunes, vieux, diaspora étrangère, avant-garde, conservateurs, etc.) ou par centres d’intérêt (vie du rail, jeux vidéos…), etc.

Mais à ce régime, la quasi totalité de la presse écrite peut être considérée aujourd’hui, d’une manière ou d’une autre, comme spécialisée (le marketing dirait-là “ségmentation du marché”). Cette ségmentation est certes moins marquée, en France, dans la presse quotidienne nationale, car sa diffusion est trop réduite pour aller trop loin dans cette direction. Mais cette ségmentation est maximum dans la presse magazine, particulièrement développée en France. Au Japon, où la presse quotidienne atteint son développement maximum, la ségmentation joue à plein, avec des quotidiens qui s’adressent à des publics spécifiques.

Ces fonctions sont assez mal assumées par une partie de la presse française, qui persiste à s’affirmer “généraliste”, quand elle est manifestement très “communautaire”. La question se pose moins évidemment pour l’Humanité ou La Croix, qui “assument”, mais elle est aiguë pour Le Monde, Le Figaro et surtout Libération, qui ont bien du mal à “assumer” .

Ce journaux prétendent diffuser une information généraliste, objective, donc universelle, alors qu’ils constatent que leur audience est manifestement très ségmentée. On peut voir à ce sujet la crise de Libération, comme une crise de confiance d’une large partie de son lectorat traditionnel (environ 1/5e) qui “ne s’est plus retrouvée” dans “son” journal, ce qui suffisait à mettre en péril un équilibre économique très précaire.

Ces fonctions sont encore plus mal assumées par la profession des journalistes, dans sa volonté d’être polyvalente, généraliste, objective, et donc dans sa “prétention” à diffuser un message universel, de “service public démocratique”. Véritablement, une mission…

Cette mission autoriserait même les journalistes à intervenir dans le débat démocratique en concurrence avec les élus du peuple, voir en opposition avec eux, au nom d’un 4e pouvoir. On ne sait d’ailleurs pas très bien à quel titre et avec quelle légitimité démocratique les journalistes prétendent-ils à ce rôle !

Si ce n’est dans la mesure où ils se font porte-parole de l’opinion, ou d’une partie de l’opinion, que les élus ne représentent pas et n’entendent pas. Donc quand ils renoncent à l’objectivité et l’universalisme pour assumer une rôle de porte-parole… communautaire ! (Il n’y a rien de scandaleux ni de dégradant d’ailleurs à être un porte-parole de l’opinion. Mais dans ce cas, il ne faut pas donner de leçons d’objectivité, ni d’indépendance…)

On peut pourtant définir cette profession comme une compétence plutôt que comme une mission : la compétence dans le traitement de l’information (la sélection et la hiérarchisation des informations intéressant un public ciblé, la mise en forme de cette information en fonction des spécificités du médias utilisé).

Mais ce n’est pas la “culture” des journalistes français ;-) Et cela explique peut-être largement la difficulté de cette profession à “monter dans le train” d’internet.

Aucune rédaction française de presse papier n’a réussi “la révolution bimédia” promise par Serge July. Le succès du monde.fr, par exemple, n’est pas celui de la rédaction du monde, puisque le site est réalisé par une équipe complètement différente de celle du quotidien papier, qui n’est même pas logée dans les mêmes locaux. La coexistence de ces deux équipes, sous la même “marque”, pose d’ailleurs toujours des problèmes. L’expérience Lepost.fr “renie” même quasiment sa filiation avec la marque Le Monde, qui n’apparaît pas sur le site.

D’où vient cette difficulté ?

Peut-être de ce qu’internet propose aujourd’hui au public des moyens d’exprimer ces fonctions “miroir” et “communautaire” autrement plus efficaces que la presse traditionnelle ne sait le faire, et que l’on se passe largement des journalistes pour y parvenir…

Le blog, par exemple, remplit la fonction miroir de manière bien plus efficace que l’adhésion à un quotidien et la publication éventuelle de quelques “courriers des lecteurs”. Il offre un accès potentiel à une audience large, il le fait rapidement et quasiment gratuitement. Surtout, il le fait sans intermédiaire, sans médiateur.

Les réseaux sociaux, autre exemple, remplissent la fonction communautaire avec une puissance et une efficacité que n’ont jamais osé imaginer les médias traditionnels. Là encore, ils donnent accès rapidement, gratuitement, et sans intermédiaire, à une large audience potientielle, avec des possibilités de communication et d’interaction inconnues auparavant.

Peut-être les journalistes pourraient-ils jouer dans ces processus un rôle utile, en raison de leur… compétences. Encore faut-il qu’ils renoncent à leur… mission.

Le besoin de “techniciens du traitement de l’information” se fait en effet ressentir sur internet. Autant au niveau de la sélection et de la hiéarchisation d’une information qui se déverse désormais à profusion, alors qu’elle était rare jadis. Autant au niveau de la documentation de cette information (mise en perspective, mise en relation des informations).
Le journaliste comme “technicien du traitement de l’information” est certes en concurrence sur internet avec les algorythmes comme celui de Googgle, mais il peut (peut-être encore ?) apporter une valeur-ajoutée, à côté de ce qu’offre la machine…

Le besoin d’animateur de communauté se fait également sentir sur internet et le journaliste peut apporter aussi dans ce domaine une compétence utile. Même s’il s’agit là vraiment d’un nouveau métier, sa connaissance de l’audience et de son fonctionnement, sa connaissance des publics et de leurs spécificités, font du journaliste un bon candidat pour ce rôle nouveau…

Mais il ne reste évidemment plus aucune place dans cet avenir pour la “mission civilisatrice” du journaliste ;-)

Il ne reste pas plus de place, d’ailleurs, pour l’existence des grosses rédactions centralisées et fortement hiérarchisées de la presse traditionnelle, fonctionnant sur un principe de division fordiste du travail, calqué sur un processus de fabrication industriel, qui ne laisse guère de place à l’initiative, à l’interaction et à la réactivité…

Le métier de journaliste n’est peut-être pas mort, s’il s’adapte en profondeur. L’existence des grosses rédactions me semble en revanche fortement menacée.

Le problème me semble très mal posé actuellement, quand les journaux s’interrogent sur le modèle économique qui permettrait de maintenir sur internet les grosses rédactions “industrielles” (fort coûteuses) qui existent actuellement.

La question pertinente, à mon sens, est de savoir s’il y a réellement une place sur internet pour de telles structures ? Ne pas se demander “comment on va pouvoir les financer sur internet quand le papier aura disparu ?” mais plutôt “De telles structures servent-elles à quelque chose sur internet, ou bien existe-t-il des formes d’organisation plus appropriées ?”

Qu’en pensez-vous ?

Par Narvic

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18 Responses to “Quelles fonctions pour la presse: l’avis d’un lecteur”

  1. Manuel Vila Says:

    Sacré « commentaire » en effet. Cela me renvoie à une réflexion que j’ai eu à propos d’Arrêt sur images (ASI). Au moment de la pétition, j’ai voté pour ce qu’était ASI mais je suis assez déçu par ce qu’il est en train de devenir. ASI passe d’un support TV à un support blog et ce n’est pas du tout la même chose. À la TV il y avait toujours un panel d’invités permettant d’apporter (plus ou moins) la contradiction. Sur son « blog », ASI est tout seul à s’exprimer ou presque (si on met de côté les « commentaires »), ses véritables contradicteurs sont ailleurs, sur d’autres sites, d’autres blogs. Or je n’ai pas l’impression que ce soit très clair pour tout le monde, et surtout, ce n’est pas exactement le message qu’ASI a voulu faire passer en annonçant leur « retour ». Même équipe, même thème mais support (très) différent. En soit, le « nouvel ASI » est légitime, tout comme les blogs sont légitimes. Mais les lecteurs/téléspectateurs doivent en avoir conscience afin de prendre le recul nécessaire. Daniel Schneidermann se « lâche », il n’a plus de garde fou et il devient très facile de prendre n’importe qu’elle image pour lui faire dire ce que l’on veut. ASI a perdu son objectivé, c’est devenu un blog engagé, je respecte cela mais il faut bien comprendre que ça ne correspond pas exactement à la promesse de départ, ce pour quoi les gens ont voté.

  2. Cedric Says:

    Bonjour Emmanuel… heu, Narvic :)

    A la dernière question « existe-t-il des formes plus appropriées [que celles adoptées actuellement par les sites médias]« , la réponse est oui. Yahoo, AOL à une époque, Google dans un autre genre sont les vrais médias sur le net : ce sont eux qui font passer l’information au plus grand nombre.

    Le rôle des journalistes sur ces sites est très différent de celui admis dans la presse. Au point d’ailleurs qu’on ne les appelle pas des journalistes mais des éditeurs ou producteurs.

    Sur ces sites, on leur demande d’apporter un service en utilisant l’information. Sur les sites de presse, on leur demande de faire de l’information.

    Historiquement il n’y aucune raison pour que les sites d’information ne deviennent les leaders du web. Leur métier ne leur permet pas de répondre aux besoins primaires des internautes qui restera l’échange de pair à pair, d’où, outre l’email, le succès des blogs puis des réseaux sociaux.
    Mais leur mémoire est bien courte : combien de journaux papier ont réussi à lancer une radio ? Combien de radio ont essayé de créer des chaines de télé ? Finalement assez peu, alors que tous essaient de gagner une caduque course à l’audience sur internet.
    Les quelques qui ont réussi ont changé leur métier. Skyrock est un succès sur le web non par son site radio mais bien par les skyblogs.

    Il est temps que les médias « classiques » comprennent qu’ils ne seront jamais devant les pure players, car ils ne sont pas conçus pour faire le même métier.
    A moins, comme le tente de LeMonde, de s’adapter au média. Certes la qualité journalistique y est « mauvaise », mais la qualité de contenu internet est bonne : réactions à chaud, vidéos piquées ici ou là illustrant un fait, synthétisation d’un événement… et appartenance à une communauté de lecteurs, mais aussi de contributeurs. On fait rentrer le lecteur dans le miroir :)

  3. Richard Says:

    Bonjour,

    tout à fait d’accord avec les commentaires de Narvic. Comme bien d’autres professions, les journalistes (je le suis moi-même depuis 20 ans) ne se remettent pas assez en question. Mais cela évolue avec la nouvelle génération. L’ancienne (je veux dire celle qui a plus de 50 ans – loin de moi l’idée de faire dans l’anti vieux puisque j’ai 43 balais…) n’a riencompris. Et ne veux rien comprendre. Récemment, je discutais de sujets avec le canard enchainé et évidemment on me rétorque (je proposais un sujet) : « oui, ton sujet est intéressant, mais coco, cette info n’est sortie que sur internet, pas dans la presse ! » Ah bon !!!???, les journalistes pros qui travaillent dans certains sites (j’en connais qui font très bien leur boulot) apprécieront d’apprendre qu’ils ne font pas partie de la presse !!!
    L’avenir des journaux ? Les deux mon colonel : à la fois, le support papier fait par des rédactions compétentes et prêtes à faire des analyses (pour élever le débat pas pour donner des lecons) et en face des commondos sur le net c’est-à-dire des petites structures dynamiques et ouvertes.
    De toutes facons, les barons de la presse écrite (mais aussi de la TV et de la radio; je me rappelle de Le lay qui crachait sur les sites internet en disant que c’était de la merde…) vont devoir vite bouger car les commerciaux (les régies publicitaires mondiales) ont compris que le net avait beaucoup d’avenir (je veux dire du potentiel éco) et qu’elles vont mettre plein de bannières et autres nouveaux supports publicitaires (google se met maintenant aux pub interactives) sur les sites qui ont de l’audience ou une réputation.

  4. narvic Says:

    On trouve un très bon exemple de cette « pensée totalement de travers » de journalistes déboussolés au sujet de l’avenir de la presse et de leur profession dans le tout récent livre de Emmanuel Schwartzenberg, « Spécial dernière. Qui veut la mort de la presse quotidienne française ? » (Calmann-Lévy)…

    L’auteur témoigne d’une méconnaissance d’internet assez sidérante. Sachez par exemple, Emmanuel que votre blog, comme tous les autres d’ailleurs, n’est qu’un « journal intime » qui « renvoit chaque bloggueur à son propre miroir » (p.14), que « le blog, tel un substitut du divan freudien, est devenu essentiel à l’affirmation de la personnalité des internautes, mais il ne remplit pas la mission d’un site d’information » (p.276) (le but de mon commentaire, que mettez gentiment en valeur (merci), était précisément de dire le contraire… Notez d’ailleurs l’usage du terme de « mission » ;-) )

    Je passe sur les énormités proférées sur YouTube et Dailymotion (« Leur essor entraîne l’explusion de tous les contenus écrits du net » (p.260) ?!?), sur le référencement, l’achat de mots-clés sur Google, etc.

    Il est surtout symptomatique que ce journaliste, qui s’alarme à juste titre de l’état de la presse quotidienne française, et annonce sa disparition pure et simples dans « les quelques années » à venir (ce qui met, selon lui, « en péril » « l’avenir de la nation », rien de moins), ne voit l’avenir de sa profession que dans « la théorie du trapèze » (chapitre 19) et encore, il ne croit même pas que ça va marcher.

    Cette théorie consiste pour les journaux à basculer du papier vers le net (« un transfert intégral »), quand les ressources publicitaires seront suffisante pour assurer la rentabilité de l’entreprise. Et l’auteur ne croit pas que ça arrivera jamais, car le méchant Google capte à son profit le profit généré par la pub et personne ne peut rien y faire (« un tableaux apocalyptique » reconnait-il). Donc c’est l’impasse.

    C’est la mort de l’information et de la démocratie, nous serons tous décérébrés sous la domination de Google. Rien de bon ne pourra sortir d’internet, qui n’est qu’un monstre qui nous avalera tous… (je caricature à peine, je vous assure)

    Voilà donc bien l’exemple de l’un de ces journalistes de l’ancien temps, qui voit son monde s’écrouler, mais se révèle incapable de se projeter dans l’avenir, ne serait-ce que pour observer et analyser.

    Aucune analyse sérieuse de ce qui se passe sur internet en matière d’information, mais seulement quelques exemples picorés ça et là (souvent mal compris et mal digérés) qui ne sont sélectionnés que pour un nourir un procès à charge…
    Aucune remise en cause de sa propre pratique professionnelle…

    Si je pense pour ma part qu’il y a un avenir sur internet pour les journalistes qui sauront s’adapter, j’ai peur en effet qu’il n’y en ait aucun pour Emmnauel Schwartzenberg…


  5. Je n’ai pas lu son livre mais j’en ai reçu quelques echos similaires. Mes seuls souvenir de lui remontent à son emission tardive sur TF1, consacrée au médias et qui relevait déjà du plus grand comique.
    Je finis de lire mes trois tomes sur l’histoire des croisades et je m’attaque à l’ouvrage, pour me détendre.

  6. nico. Says:

    « je ne cherche pas tant à ce que la presse m’apporte des informations, des “nouvelles”, qu’elle ne me dise plutôt ce que je sais déjà. »

    Tout à fait d’accord. Sauf qu’offline, la presse est quand même la source d’information, de faits, la plus accessible. Pour approfondir un sujet, il faut aller à la bibliothèque.

    En ligne, lorsqu’un article suscite un besoin de background, le lecteur passe directement à la case Google. Résultat, les meilleurs en SEO fournissent le plus gros de l’info, pas la presse.

    Par exemple, lorsque le lecteurs ici se demandent « mais pourquoi diable se bigornent-ils au Liban? », ce sont les visites vers Wikipédia qui explosent. Pas celles vers les sites de presse.

  7. cathy nivez Says:

    Je travaille moi aussi sur les 2 versants de la montagne : le media traditionnel avec sa grande rédaction nationale, et le blog personnel (nous sommes 2).
    Je suis d’accord avec tout ce qui est écrit ici par narvic, j’ai l’impression de lire mes pensées (la fonction miroir), du coup, j’adhère à la communauté d’Ecosphère ;-)

    Mais contrairement a narvic, (ah quand même!) je pense que la grande rédaction hiérarchisée n’est pas le problème. Je connais bien les grosses rédac’ et leurs limites. Mais si les medias traditionnels « montent dans le train » internet, de facto ils changeront de structure et les grosses rédac’ deviendront une foule de petites rédactions dédiées à une audience morcelée (les communautés).
    La structure n’est qu’une conséquence…
    la prise de conscience est l’essentiel, C’est lent, je suis d’accord mais les choses commencent enfin à bouger parce que l’argent de la pub arrive. Et les medias vont suivre pour survivre.
    En tous cas, moi j’y crois, c’est d’ailleurs pour ça que j’ai commencé ma migration…


  8. La lecture du billet de Narvic (Emmanuel, tu dois pouvoir le localiser par son IP) m’a fait pensé à cette phrase de Marshall McLuhan, qui dit que nous avançons vers le futur en regardant dans un rétroviseur.

    Dans une note intitulée « Le pic de Hubbert de l’information traditionnelle ? », je constatais (d’autres l’ont fait avant moi, je n’ai pas la prétention de cette ‘découverte’) que la presse papier avait frontalement subi la concurrence d’internet, initialement en « full text », et n’avait que trop tardé à se réinventer.
    Le tort de la presse a été de sous-estimer internet (y voyany uniquement un ramassis de pages web où les internautes parlaient de leur dernière soirée, leur animal familier, ou de la façon d’overcloquer leur PC) mais surtout de ne pas tenir compte de son rôle croissant, alors que les journalistes eux-mêmes accédaient dorénavant à leurs flux d’agence via accès numérique sur leur ordinateur.

    La problématique du journalisme d’aujourd’hui se résume en 2 volets :
    - la production d’information (quel que soit le média)
    - la diffusion de l’information, et c’est ce point qui fait débat.
    Il fut annoncé, lors de la journée « portes ouvertes » de Libé, il y a un an, que le nombre de lecteurs papier diminuait alors que celui cumulé papier + web augmentait. Je schématise, mais l’absence de rentabilité résultait d’une incapacité ou d’une impossibilité à vendre la publicité web au prix du papier.
    A cette même journée, j’ai entendu des journalistes (il y en avait beaucoup ce jour là, tous titres confondus) tenir des propos du type « Travailler sur le web est du sous-journalisme ». Il est vrai que la gratuité de consultation et le « copié-pillé » du web n’a pas aidé à modifier leur conception d’internet.

    Mais cette approche va nécessairement changer. Comme le dit Richard, « les régies publicitaires mondiales vont mettre plein de bannières sur les sites qui ont de l’audience ou une réputation ». Seuls les titres de presse (tous médias confondus) qui ont mis en place une réelle stratégie web en bénéficieront.

    Autrement, l’effet miroir est primordial (« Meet your audience » comme disent les Angosaxons), et l’approche communautaire nécessaire. Il est d’ailleurs intéressant de constater que sur Internet, les sites communautaires (ou niches) ont l’audience la plus régulière.

  9. jlc Says:

    Article brilliant, ca change des idées toutes faites …que l’on trouve dans la presse écrite, sur Internet et tous médias; la facilité et la paresse d’esprit ne sont malheureusement pas réservés à une technologie ou à une autre …

    Effectivement quand on se voit en missionnaire on fait une promesse (terme marketing) qui est tout simplement intenable et donc plus crédible pour nombres de lecteurs (cf sondage).
    Je rejoins le post, il y a donc une remise en question à faire de la promesse et dès lors une logique de segmentation à adresser (et remise en question très forte de l’organisation des rédactions: effectifs, compétences, role, travail individuel/collectif, rythme de production, répartition enquete/analyse/production…).

    Mais je veux ajouter qu’il ya aussi un problème économique, c’est d’ailleurs une question stratégique récurrente lors d’une rupture. Comment changer sans fortement détruire de la valeur? Il est légitime de comprendre qu’une direction hésite avant d’engager un bouleversement qui est peut être la bonne solution du futur et surement une perte nette d’activité à court terme.
    Je pense que la responsabilité revient en premier lieu aux directions de ces journaux qui doivent amener au changement leurs équipes (journalistes et autres).
    je pense que la seule issue pour ces acteurs de profiter de leur domination actuelle est de ne pas perdre la manne publicitaire (qui va se déplacer massivement sur internet, TV adsl…). Pour ceci il faut changer la logique de la pub: no plus offrir des encarts qui sont donc tous cocurents mais de l’audience qualifiée (peu importe sur quels médias précis…). Cela consiste à complètement inverser le modèle et proposer des offres publicitaires globales.

    Cette petite révolution de modèle économique est totalement liée à l’organisation interne des acteurs médias. Pour pouvoir faire des offres publicitaires globales, il faut être un vrai groupe multi-médias (audiovisuel, papier, interenet…);

    Je pense que la vraie rupture est là: Il faut faire des médias segmentés et adaptés à chaque support technologique (web, TV, papier, epaper…) mais dans un même groupe avec une offre pub globalisée.
    D’ou l’organisation des rédactions en de multiples petites équipes spécialisées (avec des producteurs de contenus, des éditeurs …) et avec de très forts échange obligatoires entre équipes. Le contenu appartenant au groupe et non à chaque titre de médias segmentés…

    les directions doivent donc faire travailler ensemble ces équipes pour apprendre mutuellement et en même temps spécialiser ces équipes pour sortir des offres qui tiennet leurs promesses !

    Rude challenge!

    Est-ce que les acteurs en place seront faire cette évolution par eux-même ou devront-ils être absorbés par des acteurs externes ? that’s the question?


  10. Pas grand chose à ajouter à tous vos commentaires, décidemment j’ai des lecteurs en or !

    > Jean-Pierre: beaucoup de journalistes de grandes rédaction ont mal jugé les rédactions en ligne parce qu’ils y voient essentiellement un desk de news cantonnés à la réécriture de dépêches. Ils ont souvent eu raison. Elles ont souvent joué le rôle de bouche-trou faute de moyens ou faute d’ambition.
    Seulement ils ont aussi une bien trop haute opinion de la situation dans les rédactions traditionnelles qui depuis longtemps sont aussi gangrénées par l’exigence de remplissage des pages.

    Le problème c’est que les jeunes journalistes qui enquillent les stages à côté d’eux ont largement eu le temps de comprendre ce qui restait du mythe du journaliste de terrain. Ca n’impressionne plus personne je le crains. Ceux là n’ont pas d’illusion et sont prêts à inventer autre chose. Patino et Fogel avait un peu décrit ce phénomène dans le livre « La presse sans Gutenberg ». L’internet a provoqué une révolution culturelle mais au sein des rédactions il ouvre un vrai conflit de générations.

    Si dès le début les meilleurs journalistes avaient été affectés au web on aurait gagné plusieurs années dans la maturité de la presse en ligne.

  11. JM Salaun Says:

    Personnellement, je ne suis qu’à demi convaincu par les arguments développés ici. En effet, la grande différence que produit l’ouverture du NYT n’est pas la gratuité, mais sa conséquence : la transformation du site en une bibliothèque ou un centre d’archives. La question alors est beaucoup plus dans la gestion du temps de l’actualité. Comment témoigner d’une question à un moment et faire en sorte que ce témoignage ait du sens sur la durée ?

    Réduire le rôle du journaliste à animateur de communauté, c’est lui enlever une part de sa responsabilité dans la réalisation de contenu qui sera capitalisé par la bibliothèque et donc à terme appauvrir sérieusement le site, sauf à en faire un autre Wikipédia. C’est un peu le même débat que dans l’éducation entre animation et transmission des savoirs. Même si c’est à la mode, c’est une erreur de renoncer à l’expertise, car à moyen terme c’est là que se construit la valeur.

    Néanmoins, je suis d’accord sur la transformation du modèle économique. La valorisation de la publicité est radicalement différente dans un modèle de diffusion et dans un modèle d’accès. Ceci pose de redoutables problèmes d’adaptation.


  12. JM> attention, personne ne parle de réduire le rôle du journaliste à celui d’animateur, et certainement pas moi. Disons que c’est une dimension que l’on attend désormais d’un media et que l’engagment du lecteur suppose en contrepartie celle des journalistes. J’ai deja développé ce sujet dans d’autres billets et ce serait un peu fastidieux de tout reprendre ici.

  13. JM Salaun Says:

    OK, j’ai forcé le trait sur le rôle du journaliste, mais mon propos était de souligner que la question posée par la nvelle politique du NYT n’avait pas grand chose à voir avec l’évolution de celui-ci.

    Les éditions quotidiennes des journaux, pour la plupart, sont déjà gratuite sur le net. Il n’y a pas de chgt de ce côté. Par contre, il s’agit bien d’une intégration d’un nouveau modèle : celui de la bibliothèque avec l’accès direct à la collection rétrospective. Là le chgt est radical, y compris dans la relation publicitaire et l’équilibre budgétaire entre un modèle de diffusion et un modèle d’accès.

    J’ai déjà développé le sujet dans d’autres billets et.. ;-).
    Vous pouvez commencer ici et suivre les liens :

    http://blogues.ebsi.umontreal.ca/jms/index.php/2007/09/20/331-la-rentabilite-par-les-archives

  14. Cedric Says:

    Re,
    effectivement Emmanuel tes lecteurs sont en or :)

    Quelque chose me chiffonne cependant dans tous les commentaires. On ne parle pas de temps passé sur internet et de sa répartition. Or, à l’inverse d’un kiosque limité à quelques centaines de titres de presse, le net permet une infinité d’usage. Infos, musique, rencontres, achats… La difficulté de la presse n’est pas de trouver l’information, mais de réussir à intégrer sa diffusion dans ce flot d’usage très divers.

    A partir de là se pose la question économique. Je reviens sur ce point à mon commentaire (le 3eme) : les sites web réalisant le plus de marge sont ceux qui combinent l’ensemble des usages car c’est la somme des sources de revenus (pub, emailing, affiliation, etc) qui permet à un site d’étre bénéficiaire, et non la pub uniquement.


  15. Cedric, si tu veux mon avis les sources de revenus sont loin d’être égales. L’affiliation par exemple est plutôt marginale (sans parler du duplicated content qui la rend contre productive). Pour moi les trois piliers pour le moment sont la pub CPM, l’emailing (marketing direct) et la vente (par pour tout le monde bien sur).
    Ensuite le CPC de façon marginale, je n’en ferais pas un « pilier ».

  16. Cedric Says:

    Elles sont bien sûres inégales mais complémentaires. C’est leur somme qui permet d’obtenir les ressoruces suffisantes pour produire du contenu de qualité.

    Quant à l’affiliation, il y a incompréhension : je parlais d’une affiliation avec des sites marchands. Autant placer un lien « affilié » vers amazon apporte peu pour un blog moyennement lu, autant le même lien sur un site qui réalise des dizaines de milliers de pages vues peut apporter un revenu non négligeable.

    Pour l’aspect duplication de contenu, j’ai un joli dossier en cours de préparation sur la syndication de contenu. Tu y es largement cité d’ailleurs :)

  17. narvic Says:

    Débat passionnant…

    J’en remets une louche ;-)

    Je relève deux remarques dans la discussion qui soulignent bien que l’enjeu de l’adaptation du monde de l’information à la situation nouvelle créée par internet ne se pose pas de la même manière pour les médias traditionnels (en tant qu’entreprises de presse) et pour les journalistes.

    Pour les entreprises de presse, JLC met le doigt dessus : « Comment changer sans fortement détruire de la valeur? Il est légitime de comprendre qu’une direction hésite avant d’engager un bouleversement qui est peut être la bonne solution du futur et surement une perte nette d’activité à court terme. »

    Je reviens juste un instant sur le mythe de la « théorie du trapèze », développé par Emmanuel Schwartzenberg dans son livre pas très intéressant, mais symptomatique d’un état d’esprit.

    Bon nombre des gens qui travaillent dans ces grosses entreprises de presse comptant des centaines ou des milliers de salariés se refusent à affronter réellement le problème, non pas qu’ils soient aveugles, mais parce que le problème fait très mal.

    Et l’on préfère vivre dans le fantasme de la « théorie du trapèze »… Quand le marché publicitaire sera mûr sur internet, les entreprises de presse opèreront un basculement, un « transfert intégral » ose même espérer Schwartzenberg, du papier vers le net, le tout restant égal par ailleurs, et rien de bien grave ne changeant pour personne…

    Ce n’est qu’un paravent, et au fond de lui même, chacun sait bien que ça ne se passera pas du tout comme ça.

    Du patron aux journalistes, et surtout aux salariés des secteurs de la fabrication et de la distribution, chacun voit bien que les journaux courrent après une rentabilité qu’ils ne retrouveront plus avec le papier. Chacun voit bien qu’internet offre des perspectives de développement, mais tout le monde s’interroge sur le fait de savoir s’il y aura de la place pour tout le monde… et singulièrement pour les personnels de fabrication (imprimerie) et de distribution (routage, portage, messageries), pour lesquels les perspectives sur internet restent très obscures, si ce n’est… carrément inexistantes.

    Il y a bien là un potentiel de « destruction de valeur » considérable, comme dit JLC, et par voie de conséquence un germe de conflit social grave et, à mon sens, insoluble. Insoluble au point qu’il n’est pas dit que les entreprises de presse y survivront…

    L’adaptation de la presse papier à des technologies nouvelles telles que la photocomposition, la mise en page à l’écran, la photographie numérique, a détruit beaucoup d’emplois et entraîné des conflits sociaux graves et coûteux pour les entreprises de presse, mais ils ont été gérés finalement (même si ce fut au prix fort) par des reclassements internes permis par un effort de formation, et par une très coûteuse politique de pré-retraites, largement financée par le contribuable.

    Le même shéma ne pourra pas être appliqué à la transition vers internet. Il n’y a pas assez de temps et le morceau est bien trop gros à avaler ! Il ne s’agit plus de (di)gérer sur plusieurs dizaines d’années une réduction progressive du nombre de salariés et un reclassement. C’est la moitié des emplois restant, ceux du secteur (fabrication et distribution) qui est menacée de supression brutale, sans perspective de reclassement, sans perspective d’accompagnement par l’Etat (vu la situation de ses propres finances).

    D’autant que la pyramide des âges a été largement « purgée » ces dernières années dans ces secteurs (comme disent si joliment les DRH des journaux), et que les salariés dont les journaux n’auront plus besoin sur internet sont aujourd’hui bien loin de la retraite…

    Je ne vois pas comment ces salariés « sacrifiés » vont accepter de se laisser manger tout cru sans se battre pour leur avenir ! Et ce combat aura un coût très lourd, vraisemblablement intenable (à mon avis) pour la survie de ces entreprises, qui préfèreront aller au dépôt de bilan, pour tenter de préserver les actifs qui conservent une valeur sur internet…

    Quels sont ses actifs ? Il y en a deux, et uniquement deux : la marque du journal (c’est à dire son titre) avec la notoriété et le public qui vont avec (la « communauté » qui est attachée au titre…), et le savoir faire de sa rédaction.

    Nous en venons aux rédactions. C’est la seconde remarque que je relève dans notre discussion : « L’internet a provoqué une révolution culturelle mais au sein des rédactions il ouvre un vrai conflit de générations » pointe fort justement Emmanuel.

    Le basculement sur internet met littéralement les rédactions sens dessus dessous. Ces rédactions sont fortement hiéarchisées, mais cette pyramide qui s’est construite « historiquement » ne correspond plus à la répartition des compétences nécessaires au développement sur internet. En bref, ce sont les jeunes qui comprennent et maîtrisent internet, mais ce sont les vieux qui tiennent les places (et les postes de décision) et ils n’y comprennent rien.

    Pire même, ils ont peur ! Ce dont témoigne fort bien le tropisme des rédacteurs en chef et des éditorialistes installés à attaquer systématiquement internet, ce ramassis de nazillons sexopathes, conspirationnistes et menteurs.

    On pourra noter au passage que si la promotion interne dans les rédaction avait été organisée sur des critères de compétence professionnelle, plutôt que sur un système de clientélisme (loyauté de clan et de renvoi d’ascenceurs), comme c’est le cas depuis des dizaines d’années, les rédactions de presse pourraient s’appuyer aujourd’hui sur un encadrement de meilleure qualité. Mais il est trop tard pour pleurer là-dessus maintenant qu’il y a le feu au lac…

    Donc, même s’il existe des perspectives de conserver un emploi pour les journalistes dans le transfert vers internet des titres de journaux (des marques de presse, si ce n’est des entreprises elle-mêmes), les rédactions ne sont pas en état de le faire. Il n’y a pas de travail pour tous ces journalistes sur internet, en particulier pour les chefs de service !

    Les rédactions sont donc bel et bien menacées de dislocation. Et je ne vois guère d’autre solution, pour les propriétaires des titres, que de profiter du dépôt de bilan pour virer la moitié des journalistes en même temps que tous les ouvriers du livre…

    Finalement, une telle réduction de voilure pour les entreprises survivantes permettrait peut-être de ne pas attendre que le marché publicitaire soit « mûr »… Il l’est peut-être déjà, ou alors c’est pour très bientôt…

    Le papier, l’impression et la distribution représentant 85% du prix de vente du quotidien, et le prix de vente représentant désormais moins de la moitié de son chiffre d’affaire. On peut peut-être envisager de retrouver un équilibre économique en ne conservant que 15% des coûts (rédaction, administration et régie pub) et en maintenant 50% des recettes (la pub).

    Ce shéma est caricatural, bien entendu… mais mon petit doigt me dit que c’est bien ce genre de calculs qui trottent dans la tête de certains patrons de presse aujourd’hui… Enfin, de ceux qui comprennent quelque chose à internet… et mon intuition m’incite à penser que le fameux basculement sur internet des rédactions de presse traditionnelle se fera dans la douleur…


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