Crise au Monde: Dumay cible LePost.fr et l’activité web

janvier 18, 2008

Interrogé par Daniel Schneidermann sur Arretsurimages.net, Jean-Michel Dumay président de la société des rédacteurs du quotidien aborde la question de l’activité du Monde interactif et de la relation avec le quotidien papier. L’accès à l’émission suppose d’être abonné. Je transcris l’essentiel à la volée:

- Sur Lepost.fr: « en deux clics on tombait sur une video d’un joueur argentin qui se masturbait devant une webcam. [...] Nous souhaitons débattre (pour savoir) si ce site avait sa place dans un groupe avec  des journaux de qualité. [...] Ce n’est pas mon univers, je m’interroge. Il y a des groupes de presse qui pour survivre dans un coin de leur groupe avaient développé à l’époque du minitel rose des sites qui permettaient de rapporter de l’argent (NDLA: Le Nouvel Obs). Je pense qu’il y a d’autres moyens de se développer que celui-ci d’autant plus que celui-ci n’est pas rentable avant un certain délai or nous avons besoin de fonds dès aujourd’hui. [...] Je préfererais l’information de qualité. »

arretsurimages-dumay.gif 

- Daniel S. « combien de journalistes du Monde ont des blogs? [...] Ils se comptent sur les doigts d’une main, pourquoi? »
JM Dumay: « parce que je pense qu’au niveau de la direction le signal a été donné de nous maintenir séparés. Nous sommes un des seuls quotidiens à vivre séparément à qlq km (NDLA: de la redac du site). Au début il y a eu une distance que les journalistes prenaient par rapport à ce site mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. On est conscients qu’il y a une nouvelle politique de l’offre à proposer sur le papier de même qu’il y a un developpement sur le numérique , on souhaite que les deux se fassent de front. [...] Ceux qui ont permis le développement du  Net ont l’impression qu’on veut coloniser le Net. Ce n’est pas la question. » 

- « Des anomalies financieres »: « on ne peut pas prendre de décision sur la filiale interactive sans l’accord de Lagardère » (NDLA: qui détient 34% de la filiale).[...] Problème la filiale achète la production du Monde à un prix qui nous paraît démesurément petit.  Ce n’est pas équitable. [...] Par ailleurs aucun produit des abonnements sur le site ne revient à la maison mère. On souhaite que les choses soient remises à plat. Nous nous sommes opposés au budget du Monde interactif sur cette question là.  
On nous avait dit qu’une nouvelle organisation éditoriale serait possible avec la possibilité pour le directeur du Monde d’assumer la production éditoriale (du site). Dans les faits ce n’était pas le cas ».

D’autres aspects de la crise sont abordés dans l’entretien je ne les transcris pas mais Daniel Schneidermann aborde aussila question du manque d’intérêt de la rédaction pour le web. Un échange plus critique que ma transcription ne le laisse penser.

Difficile pour moi de commenter ces propos, d’abord parce que je suis très partagé sur la question. Je respecte et comprends la volonté de conserver une stratégie cohérente en matière de production éditoriale, d’un autre côté j’apprécie LePost.fr et sa nature expérimentale, qu’on rencontre trop rarement dans les groupes de presse institutionnalisés. Je coince enfin sur les propos « Au Monde  on n’est pas dans cette logique de rentabilité. Chez Lagardère les journaux on leur demande 12% de rentabilité. C’est une aberration, les journaux doivent rentrer dans le domaine de l’intérêt général ».

> Lire aussi la chronique de Daniel, critique sur la Société des Rédacteurs du Monde tout en saluant la démarche de Dumay.

Au passage je suis heureux de payer mon abonnment à Arretsurimages.net pour accéder à des échanges aussi francs où l’on prend le temps de développer les idées. Le regrette simplement le découpage inutile des videos en plusieurs parties alors qu’on pourrait envisager une navigation au sein du flux video.

14 Responses to “Crise au Monde: Dumay cible LePost.fr et l’activité web”

  1. LucB* Says:

    Merci Emmanuel !
    (Même si moi aussi je suis un heureux abonné payant de @si.net ;-)

    Deux remarques :

    – le Minitel rose, Libé aussi (surtout ?) en a croqué, non ? (tu ne cites que LeNouvelObs ; rapport au postérieur charnu récemment vu en ‘une’, et qui a pas mal fait causer, notamment chez @si.net ? ;-)

    – Que Dumay soit fidèle à l’esprit de Beuve-Méry en soulignant qu’un journal doit être davantage guidé par l’intérêt général que par la loi du profit, ça me gêne nettement moins que toi, à ce que je comprends (et de toute façon oui, 12% c’est beaucoup…)


  2. Ce n’est pas moi qui cite le Nouvel Obs, c’est Dumay qui le dit, j’ai juste raccourci le propos. Ceci dit ce n’est pas un grand secret. Et en effet ils ne sont pas les seuls.

    Je comprends qu’imposer 12% de rentabilité ne soit pas une approche très motivante pour quelqu’un qui pense travailler pour l’intéret général (aux US 12% c’est plutôt le seuil où on commence à s’inquiéter). Mais l’intérêt général ne finance pas la presse c’est l’Etat qui le fait et ce n’est pas forcement un scénario salutaire. Surtout en ce moment.

  3. LucB* Says:

    Vaste et vieux débat, évidemment, mais « intérêt général » et « intérêt de lecteurs prêts à payer pour une info indépendante et de qualité » (ce que nous manifestons toi et moi en tant qu’abonnés à @si.net, non ? ;-) ), ça me semble aller plus facilement dans le même sens que « intérêt général » et « exigence d’un taux de rentabilité à 2 chiffres »… (au fait, c’est de quoi, d’un ROI, qu’on parle, d’un EBITDA ? lol )

  4. vlad Says:

    Et quand il n’y aura plus de papier, ou si peu ?

    Ben on virera ceux qui ne veulent pas écrire pour le Net. Enregistrer leurs interviews, prendre des photos si jamais un photographe n’est pas avec eux, etc. On peut trouver ça triste, mais c’est ça la révolution. Un peu virtuelle la révolution dans leur esprit, mais numérique, ça c’est certain. Tout comme les droits d’auteur.

    Hey, les gars!

    Aujourd’hui on peut multiplier un objet, une création, à très peu de coût, très très peu. Si, si. Ton journal dont le papier est si précieux, hop des « 1 » et des « 0 » et le tour est joué: je t’en fais autant que tu veux et c’est pas bien compliqué de le rendre disponible depuis un peu partout dans le monde.

    Tiens, justement « Le Monde », rigolo ça.

    Bref, il va falloir en prendre conscience. L’ennui pour ceux-là, c’est surtout que ça les oblige à sortir un peu de leur tour d’ivoire. Tant mieux, c’est une chance. Faisons un peu le ménage dans la presse. Voyons quels intérêts elle sert, disséquons comment. Cela donnera d’autant plus de valeur à une information de qualité, dont on connait les limites, mais qui néanmoins nous apporte un éclairage pertinent.

    Partage de connaissances ?

    Quelle cause défendent ces journalistes ? Peut être celle d’une information pour une élite, ou juste leur poste comme aujourd’hui, une vie mine de rien assez réglée. Un système, en somme. Qui est obsolète. Vous vouliez éduquer, transmettre l’information, le savoir, allez-y : vous avez un nouvel outil fabuleux.

    Ne vous forcez pas !

    Sinon, c’est pas bien gênant, c’est juste que vous ne portez pas cet idéal de connaissance. Pas grave, d’autres s’en chargeront pour vous. Les rédactions qui séparent le Net de l’imprimé se trompent ou elles ont renoncé.

    Houps

    Pardon, je m’emporte un peu. Pour moi cet exemple illustre parfaitement une chose : le numérique impose des changements qui ébranlent les édifices en place.

  5. narvic Says:

    Bonjour,

    Petite info complémentaire : Bruno Patino fait le point dans la Revue des Deux Mondes de janvier 2008 sur l’actualité de son livre « Une presse sans Gutenberg », deux ans après sa parution (l’article est en ligne actuellement sur le site de la revue, mais je ne sais pas pour combien de temps : http://www.revuedesdeuxmondes.fr/francais/actuellement.htm )

    La mise en parallèle de la « vision » de Patino (qui se révèle toujours assez juste deux ans après) et celle de Dumay (qui témoigne bien de l’état d’esprit vis à vis du net de bien des journalistes de presse écrite) est très intéressante.

    Sur les extraits de l’entretien de Dumay que tu reprends ici :

    – d’un côté Dumay met bien en évidence certaines des réticences et des incompréhensions du web, de la part de bien des journalistes de presse écrite.

    Il exige du site lepost.fr une sorte de rentabilité immédiate et ne semble pas voir son caractère expérimental. Il ne semble pas vraiment réaliser que, pour le moment, il n’y a de rentabilité immédiate à peu près nulle part sur le net pour l’information. Il ne semble pas considérer que tout cela est encore extrêmement fragile et demande avant tout à être considéré comme un investissement en recherche et développement, et vraiment pas (pas encore?) comme une vache à lait.

    Cela traduit, à mon sens, une méconnaissance de la situation économique réelle de l’info sur le net (qui est toujours à la recherche d’un modèle économique) et une réaction de « journaliste-papier » aux abois, qui cherche de l’argent n’importe où pour sauver le papier (quitte à tuer une poule aux oeufs d’or largement fantasmée, car elle n’est encore que potentielle).

    A propos des blogs de journaliste, il me parait symptomatique que Dumay réponde largement à côté de la question qui lui est posée. Schneidermann l’interroge sur les journalistes du Monde eux-mêmes (pourquoi sont-ils si peu à tenir des blogs, en effet?), il répond « signal » donné par « la direction » et distance géographique entre la rédaction du Monde et celle du monde.fr ! Il ne répond pas : initiatives prises par les journalistes, défrichage volontaire, curiosité, expérimentation, etc. Alors que la question porte, à mon sens, sur le rapport individuel des journalistes aux blogs (et au net en général), il ne voit la question qu’en terme d’organisation des rédactions. C’en est presque pathétique…

    – D’un autre côté, Dumay met bien le doigt sur les enjeux fondamentaux, si on pose le problème comme celui de la transition des journaux du papier vers le net (et il reste à prouver que c’est là que se situe l’enjeu de l’information sur le net : il n’est pas dit en effet que les journaux parviendront à gérer une telle « transition », et l’avenir pourrait très bien se faire sans eux, dans un « mix » entre les grands portails généralistes et les moteurs (autant Google, que des Digg et autres wikio…) d’un côté, des sites de niche pure-player comme Rue89, Mediapart, Lepost.fr, et toute la blogosphère de l’autre…).

    Sur la transition, Dumay pose clairement la question du prix auquel lemonde.fr achète la production du Monde-papier et l’utilisation de sa marque (dont le Monde interactif, éditeur du monde.fr et du post.fr a l’exclusivité de l’utilisation sur les supports électroniques, alors qu’il est une filiale nettement séparée du Monde, dans laquelle Lagardère possède une participation importante (34%).)

    Le Monde interactif affiche une « légère rentabilité », mais sans l’utilisation du titre « Le Monde » et la reprise en ligne du contenu papier… il ne vaut rien. Cette question du prix de l’info va, bien entendu, très au-delà du simple enjeux des droits d’auteurs des journalistes papiers dans la reprise de leurs articles sur le web. Le monde.fr n’emploie que quelques dizaines de journalistes, mais le site bénéficie du contenu généré par plusieurs centaines de journalistes de la rédaction papier.

    De plus, l’utilisation de la marque « Le Monde » est un très puissant attracteur d’audience pour le site et donc de ressources publicitaires.

    Les relations entre Le Monde et lemonde.fr sont donc bel et bien une interdépendance. Poser au web la question d’un partage de la charge financière nécessaire à la survie du papier est légitime, puisque le web ne vit pas sans le papier.

    Dumay pose aussi une question plus cruciale encore : l’utilisation de la marque Le Monde sur le net ne nuit-elle pas à l’image de la marque ? On sent bien la gêne des créateurs du post.fr, qui ont tenu à quasiment masquer sur le site lui-même sa filiation avec le groupe Le Monde. On a connu aussi des tiraillements certains entre la rédaction du Monde et celle du monde.fr quand il leur est arrivé (plusieurs fois déjà) de diffuser chacun de leur côté des informations contradictoires sur le même sujet au même moment.

    La question de la qualité de l’info proposée par lemonde.fr par rapport à celle du Monde papier mérite d’être posée. lemonde.fr tente de proposer un contenu supplémentaire par rapport au papier dans des conditions d’immédiateté et avec des moyens inférieurs. Peut-il le faire avec la même qualité ? Si ce n’est pas le cas, ne dévalorise-t-il pas la marque Le Monde ?

    Il est probablement très significatif que la crise que traverse actuellement le Monde ait éclaté précisément sur le sujet des relations entre le monde papier et le monde web (par le refus de la Société des rédacteurs du Monde de voter le budget de la filiale Le Monde Interactif, à la fin décembre).

    Le débat sur « la question de la gouvernance », voire la suspicion d’une tentative d’entrisme politique de Sarkozy, ne font que se surajouter à un problème bien plus important (et contribue très opportunément à le masquer ou à le détourner !) : quelle est la réalité de la stratégie de la transition du Monde du papier vers le web ? Y en a-t-il une vraiment ? Combien de journalistes et d’employés mordront la poussière dans cette opération ? Et accessoirement, quel jeu joue exactement Lagardère dans cette affaire (quel jeu économique, et non quel jeu politique !).

    Beaufils, patron de la rédaction de Challenges, est l’un des seuls, me semble-t-il, à mettre le doigt sur CETTE question en évoquant la convoitise de Lagardère pour « la pépite du Monde » (lire ici: http://www.challenges.fr/actualites/business/20080114.CHA6052/la_pepite_du_monde__internet_par_vincent_beaufils_chall.html ).

    En tout cas, cette crise éclate bien sur un enjeu de fond, et la position de Dumay est bien loin d’être un combat d’arrière garde. L’ensemble des journalistes serait bien inspiré de se pencher sur cet enjeu-là, plutôt que se focaliser sur le rôle supposé de Sarkozy !

    La manière dont cette crise va se dénouer pourrait bien indiquer à quelle sauce va être mangée dans les années qui viennent l’ensemble des rédactions issues du papier…


  6. Narvic, si tu bosses pour moi un jour, saches que tu ne seras jamais payé au nombre de signes…

    L’article de Challengesest intéressant. Toutefois il y a un paradoxe que personne ne semble avoir relevé. Si le Monde.fr est une pépite mais bénéficie de certains « avantages financiers » il les perdra une fois réintégré dans la maison mère.
    On peut aussi douter de la capacité des équipes à conserver leur autonomie et leur créativité dans de telles conditions, c’est un peu je crois ce que sous entend Daniel en interrogeant Dumay à plusieurs reprises sur le manque d’implication individuelle des journalistes (du papier) sur le net.

  7. narvic Says:

    @ Emmanuel

    écrire court… c’est long ;-)


  8. [...] via Ecosphère. Interrogé par Daniel Schneidermann sur Arretsurimages.net, Jean-Michel Dumay [...]

  9. narvic Says:

    Au fait, je ne sais pas si c’est une erreur ou pas (aucun renseignement trouvé sur le site à ce sujet) mais actuellement l’entretien avec Dumay sur @si est intégralement en accès gratuit. C’est Fabius qui est payant ;-))
    Toujours aussi satisfait de ton abonnement ?

  10. Zaugg Michel Says:

    Je suis abonné au Monde depuis l’EPOQUE Hubert Beuve-Méry abonné Suisse, ce journal doit rester la sérénité même et une image de la France de la communication moderne ! Il se doit de traverser avec honneur, les époques de notre temps.

  11. Romain Says:

    Un point de vue intéressant autour de ces problématiques et notamment du payant/gratuit : http://www.wordyard.com/2008/01/22/david-simon-news/ – Does news has any value ?


  12. Excellent article Romain, en effet


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