Mon camarade blogueur consultant Joël Ronez (special copinage: on s’est connu il y a près de vingt ans, brrrr, dans JPresse une association de fous furieux qui défendait les droits de la presse à l’école) aime le risque et s’attaque à la formation à l’écriture sur le web. Il vient de publier « L’écrit Web, traitement de l’information sur internet » (leçon numéro 1: miam les backlinks…) aux éditions du CFPJ. L’exercice n’est pas facile parce que s’il existe beaucoup de conseils d’écriture sur le web il reste à accomplir la synthèse ultime avec le corpus déjà acquis de l’écriture journalistique.

couv-lecritweb-160.gifOn est encore loin de la somme universitaire, heureusement, il s’agit plutôt d’un guide pratique, synthétique, dans la tradition du CFPJ. On y retrouve d’ailleurs une bonne part des conseils éprouvés destinés aux journalistes débutants preuve qu’en matière d’efficacité les deux mondes se rejoignent assez naturellement. Les conseils de base sur l’organisation du contenu et l’écriture synthétique ne dépayseront personne, le guide y consacre prés d’une moitié de ses pages avant de passer à l’initiation aux tags, l’enrichissement et les indispensables conseils pour l’optimisation et le référencement qui constituent la vraie nouveauté pour ceux qui passent de la culture papier au web. Une bonne idée: les captures d’écran des outils de publication (CMS) pour se familiariser avec les interfaces qui accompagnent notre travail quotidien. Finalement Joël réalise un bon ouvrage d’initiation complémentaire d’une session de formation professionnelle.

Comme j’aime bien chipoter j’ai relevé un point sur lequel j’aurais une vision différente, en particulier pour affirmer une rupture avec l’approche traditionnelle d’un projet éditorial. Il s’agit de l’organisation des contenus. Dans son ouvrage, Joël prend soin, à juste titre d’insister sur la notion de navigation en profondeur afin de marquer la différence avec l’approche linéaire ou horizontale qui caractérise la lecture sur support papier. Mais d’un autre côté il passe rapidement sur l’élaboration du rubriquage finalement très comparable au découpage d’un magazine. Du coup, il n’aborde la question des tags et de la taxonomie qu’en fin d’ouvrage. Conséquence, il dissocie les deux: le découpage du site et la définition du périmètre sémantique du projet éditorial.

Ceux qui me connaissent savent que cette question est mon dada et c’est précisément là que j’enfoncerais le clou. Le projet éditorial ne commence pas par le choix des rubriques (pour faire court) mais justement sur le périmètre sémantique. Le reste en découle. Mon obsession personnelle c’est le site sans rubrique, entièrement structuré par la combinaison de mots clés. Une approche que j’ai pu expérimenter en une seule occasion sur Businessmobile.fr un site que j’ai lancé en 2005.

Quel est le principe? On élabore les grandes lignes du positionnement éditorial et on liste l’ensemble des mots clés qui désignent le champ thématique. A ce stade on peut lister des centaines de mots puis on sélectionne les mots clés pivots qui identifient les thématiques principales du moment. Ces mots serviront à créer ce qui apparaitra comme des « rubriques » sous la forme d’onglets ou de menus.

Quelle différence me direz-vous? C’est que le matériau de base qui servira à structurer les contenus n’est pas le rubriquage mais la liste de mots clés qui définit le champ sémantique. Ces mots seront tout simplement ceux qui seront utilisés pour marquer (les tags) des articles et les indexer, optimiser le référencement et pourquoi pas, plus tard, acheter des mots clés. La base de données qui est la véritable infrastucture du site n’est plus constituée d’une arborescence fixe mais d’une collection de contenus aux attributs nombreux choisis dans une liste fermée.

L’avantage est énorme: le site est consituée d’une arborescence virtuelle que l’on peut modifier à tout moment. Une rubrique n’est plus un tiroir dans lequel on « range » les contenus au risque de devoir tout défaire au prochain remaniement du site. Une rubrique est très exactement un mot clé qui filtre l’affichage des contenus par combinaison de plusieurs mots clés. Plus il y en a plus le filtre est précis. Mais surtout on gagne la possibilité de modifier à tout moment et quasi instantanément le nom des rubriques et leur contenu.

Bref le site est malléable à volonté, on crée autant de rubriques qu’on le souhaite (ou on les supprime) avec une réactivité optimale vis à vis de l’actualité et les tendances du moment. Ce n’est finalement rien d’autre que la technique popularisée par les nuages de tags et les plateformes de blogs (WordPress par exemple a fusionné la notion de rubrique avec celle de tags).

Cette approche à aussi un intérêt pédagogique majeur : le projet éditorial est conçu d’emblée en phase avec l’économie d’échange des contenus qui caractérise les sites de dernière génération. Une logique qui mène naturellement aux tags et au RSS (on génère une infinité de flux RSS à partir d’un volume fixe de contenus). Le journaliste considère ensuite naturellement le site comme un espace réorganisable à volonté et conçoit plus facilement la redéfinition de son rôle autour de l’animation des contenus et leur réexploitation toujours renouvellée.

Bref si je devais donner des cours je commencerais par les tags…

Club de réflexion ou « think tank », l’association En Temps Réel vient de publier un cahier sur le thème « Presse et internet – Une chance, un défi: enjeux économiques, enjeux démocratiques » (A télécharger ici). Rédigée par Antoine de Tarlé, Directeur Général Adjoint de Ouest-France et patron des activités multimedia du groupe, cette analyse a l’immense mérite d’aborder la question de l’organisation et du modèle économique des groupes de presse. Les patrons de presse français s’expriment trop rarement sur le sujet pour qu’on ne prête attention à ce document. Danielle Attias m’a d’ailleurs devancé dans le décryptage de ce document (bon sang tu n’étais pas sensée finir ta thèse ?) .

Le propos d’Antoine de Tarlé est somme toute assez logique: en finir avec la mise en concurrence des supports et bâtir les fondations de nouveaux groupe smultimédia, ce qu’il appelle des « agences multi supports ». Evidemment pour celà il faut commencer par tuer le père:  

« Les dirigeants des entreprises de presse ont tendance encore maintenant, à n’y voir qu’un prolongement du journal, une concession faite à un public qui ne fait pas son devoir en s’informant en priorité par le papier mais dont on espère qu’il y reviendra, l’âge aidant, en faisant amende honorable. « 

Parce que la logique des supports ne peut se réduire à la republication des contenus de l’un à l’autre mais qu’elle reflète aussi des audiences et une pyramide des âges différentes, l’organisation des nouveaux groupes doit  gagner en souplesse:

« Les directions des entreprises de presse doivent donc s’adapter à une réalité nouvelle qui transforme progressivement leurs publications en agences de communication multi supports. «  

La stratégie payant/gratuit doit également gagner en souplesse rien ne justifiant à ces yeux la gratuité totale des contenus. Il prend sur ce point en exemple Ouest France  et Les Echos (merci…) pour le choix de la mixité des modèles. Côté revenus publicitaires il pointe très justement la guerre pour le contrôle de la publicité locale, la prochaine bataille du net, ce qui place le contenu local au coeur de la stratégie. Je partage cet avis l’information nationale et internationale ayant tendance à se dévaloriser sur internet par la multiplicité des sources (Jeff Mignon se penche justement sur le sujet). Je crois d’ailleurs qu’un des succès des Echos où j’officie provient de la capacité à offrir un maillage géographique et sectorielle du territoire.

« Aux Etats-Unis et dans la plupart des pays européens, notamment la France, l’Allemagne et les pays scandinaves, les journaux tirent la majorité de leurs ressources publicitaires des marchés locaux. [...] En 2005, les journaux ne représentaient plus que 41% des recettes de publicité locale sur Internet contre déjà 25% pour ce qu’on appelle les « pure players », c’est-à-dire les entreprises qui ne sont présentes que sur le Web. « 

Enfin Antoine de Tarlé emploie des mots qu’on aimerait lire depuis longtemps et brise ce qui me paraît le dernier tabou: le journal doit devenir l’excroissance du web.  

« Pour tenir compte de la demande du public, on inverse ainsi l’ordre des priorités, le journal, pour se sauver économiquement, devient l’auxiliaire d’Internet. Une évolution inimaginable il y a seulement cinq ans mais qui apparaît inéluctable aujourd’hui. »

A chaque support son modèle économique, la gratuité peut accompagner le payant, le stock et l’archive peut côtoyer le flux. L’affaire des groupes est au fond une affaire d’orchestration: 

« Encore faut-il, pour qu’elle puisse peser, qu’elle survive : c’est l’enjeu de la transformation de son modèle économique, non pour abandonner purement et simplement le papier ou faire le choix de la seule gratuité, mais pour trouver un nouveau modèle reposant sur l’articulation de plusieurs supports ayant chacun son économie propre, et pouvant, ensemble, financer une rédaction dont la mission restera de collecter, vérifier et mettre en forme l’information. « 

Un seul regret dans cette analyse: la place de l’interactivité et du contenu des utilisateurs (le sujet à la mode) qui reste à mon avis trop facilement réduite aux commentaires sur l’actualité et l’expression libre dont la nécessaire excroissance chaotique nourrit les frayeurs des rédactions. Je crois chaque jour un peu plus qu’il y a un malentendu sur l’application des préceptes du Web 2.0 aux sites de presse. On croit par erreur que toute la pression de l’interactivité doit nécessairement porter sur l’information, les articles  d’actualité.  Je ne crois pas que l’enjeu se résume à celà, au contraire on fait porter le risque de la dispersion sur le coeur du métier d’informer alors que l’enjeu se situe plus généralement dans la capacité d’associer le lecteur au media, de permettre à l’audience d’interagir non avec les seuls journalistes mais surtout en son sein. Les lecteurs entre eux, avec les journalistes. Sur ce plan de nombreuses pistes restent à explorer par exemple en matière d’actualité culturelle, de services, de réseaux sociaux autour du media. Sans parler bien sûr de l’interaction du media avec son ecosystème, hors du périmètre de son site.

> « Presse et internet – Une chance, un défi: enjeux économiques, enjeux démocratiques » (A télécharger ici)

Google Story, le livre

février 13, 2006

google-story.jpgEn avant-première j’ai pu lire ce week-end la traduction française de Google Story, l’enquête de deux journalistes américains du Washington Post, David Vise et Mark Malseed. Il est plutôt surprenant d’écrire l’histoire d’une entreprise alors que celle-ci n’a même pas huit ans d’existence mais après tout c’est bien d’une épopée fulgurante dont il s’agit et il n’est pas inutile de fixer pour la postérité les anecdotes qui ont accompagné la création de Google. C’est un peu la limite de cet ouvrage d’ailleurs que de s’attacher aux anecdotes et je constate que si le récit est assez documenté, l’histoire récente des deux dernières années, aprés l’introduction en bourse de l’été 2004 en fait, est plutôt décousue et très partielle. On touche probablement à la limite de l’exercice dont le principal mérite est avant tout de tenter d’apprécier la personnalité des deux fondateurs Larry Page et Sergey Brin et, par ricochet, la philosophie de l’entreprise.Il est difficile de résumer un récit linéaire mais je retiens quelques moment de cette courte histoire de Google: la naissance façon étudiants dans leur labo/garage, la mise en place de l’entreprise, l’entrée en bourse et la marche vers la maturité et la diversification, toujours d’actualité. A chaque phase ses anecdotes. Il y a beaucoup de similitude entre la naissance de Google et celle de Yahoo tous les deux issus des réflexions d’étudiants mais ce qui frappe chez Google est avant tout l’aspect profondément universitaire et expérimental de la démarche. Alors que Yahoo est un projet d’annuaire qui évoluera rapidement en bouquet de services, Google est avant tout une expérience scientifique, l’indexation du web, menée jusqu’à validation. Il est frappant de découvrir que le modèle économique, les mots clés sponsorisés, n’interviendra que tardivement, qu’il sera même “emprunté? à Overture avec lequel il faudra transiger pour ne pas compromettre l’introduction en bourse. La nuance est importante pour comprendre comment Google a pu heurter avec certains projets comme la numérisation des livres, l’indexation des disques durs, la pub dans le courrier électronique. C’est le fil rouge de ce livre, cette idée que Google est un projet universitaire qui se déroule avec ingénuité et entêtement.

Facéties et googleries
Difficile de mettre en cause la sincérité de la démarche des fondateurs de Google, l’enquête des deux journalistes, ne la prend en tout cas pas en défaut. Certaines anecdotes la servent particulièrement: le recrutement du PDG, Eric Schmidt, ex patron de Novell accueilli par Larry et Sergey par une tirade sur “la stupidité de sa stratégie?. La mise en concurrence des investisseurs pour ne dépendre d’aucun. L’entrée en bourse enfin, point culminant de l’aventure Google où l’on refuse les règles des banques de Wall Street en particulier en refusant les prévisions financières et en privilégiant les petits investisseurs. Avec le recul certains y voient la marque d’une stratégie brillante, à la lecture du livre on y voit surtout les caprices assumés des deux fondateurs. La vie quotidienne de l’entreprise, de la cantine aux recrutements, est d’ailleurs rythmée par ces caprices loufoques. Le culte des logos Google, déclinés sous toutes les couleurs à l’occasion des fêtes est directement issu des facéties du couple d’amis qui bidouillaient le logo Google sur leur PC. Que dire enfin de la comptabilité de la société qui était gérée jusqu’à l’arrivée du PDG Eric Schmidt sous le logiciel Quicken, plutôt destiné à la comptabilité personnelle ou des PME…

Do no evil
On l’a compris le fil rouge du livre tient dans ce message: Google c’est cool, Google c’est sympa, bref Google c’est “Do no evil?. J’aimerais bien trouver de quoi nourrir ma parano mais je crains que ce ne soit définitivement pas l’objet de l’enquête. Reste que le vrai message est peut être dans cette idée que Google est avant tout une boîte d’universitaires et d’ingénieurs qui composerait avec un marketing basé sur la communauté d’esprit avec ses utilisateurs. La puissance financière permettrait de passer en force là où le marketing de Microsoft ou de Yahoo acheterait leur position, lentement comme dans une partie de jeu de Go. L’intervention brutale de Larry Page pour ravir le marché publicitaire d’AOL Europe à Yahoo qui croyait en avoir conclu l’exclusivité est un bon exemple de cette démonstration de puissance subite.

Microsoft, le duel
Il n’y a pas de conclusion au livre qui se disperse autour de trois pistes: la menace de la fraude en ligne sur le modèle du mot clé sponsorisé, la rivalité avec Microsoft pour le marché des services distribués en ligne (le vrai enjeu du Web 2.0 à mon avis) et l’investissement dans la génétique que j’avoue avoir mal saisi. Une chose est sûre, des trois pistes le combat entre Google et Microsoft est celui qui va retenir l’attention de toute l’industrie au cours des prochains mois.

Google Story, en librairie le 9 mars 2006 chez Dunod
Prix estimé: 23 euros

 google767.jpg

Je sors un peu du sujet de ce blog mais pas tant que ça en fait, l’enquête de Denis Robert (Son livre Revelation$) portait bien sur des réseaux financiers par voie … électronique. Denis Robert semble n’avoir pas fini de payer son enquête sur Clearstream. L’info est relayée par David Dufresne sur son site, il mentionne aussi la pétition en ligne sur http://www.liberte-dinformer.info. J’espère que la presse s’en fera l’echo, son enquête le mérite largement et le manque d’enthousiasme à s’offusquer de l’objet de ses révélations n’a pas grandi notre profession.

Alors que le quotidien Le Monde présente sa nouvelle formule, le patron du Monde Interactif publie un essai sur les mutations de la presse et l’impact de l’Internet. Au menu, cette affirmation : “Internet n’est pas un support de plus; c’est la fin du journalisme tel qu’il a vécu jusqu’ici?. Ca poutre !

Lire la suite sur ZDNet.fr

Il y a beaucoup de nervosité en ce moment dans l’industrie de la presse, c’était un peu l’objet de mon précédent billet. Alors que nos collègues anglo-saxons multiplient les annonces en fanfare (voir aussi la vente du deuxième groupe de presse américain), la plupart des professionnels se préparent à opérer une des plus importantes mutations industrielles qu’ait connu le secteur de la presse. En France les patrons de presse s’expriment peu sur le sujet. Pour cette raison le livre de Bruno Patino et Jean-François Fogel, “une presse sans Gutenberg? (Grasset), me paraît important.

Une presse sans Gutenberg Ma première réaction est plutôt positive. L’essai n’apprendra pas grand chose aux habitués du réseau mais son propos est surtout de clarifier les termes du débat. En particulier d’affirmer haut et clair : pour le presse il n’y a pas de voie de retour, son avenir se joue en ligne et le lecteur y est déjà. Un constat positif: la presse en ligne grignote sur le temps consacré à la télévision, c’est nouveau, et un vrai défi “la coexistence de deux mondes, réel et virtuel, que doivent couvrir les journalistes?. Pour enfoncer le clou j’aime bien aussi cette réflexion prêtée à Rupert Murdoch qui résume bien l’angoisse de la profession : “j’ai grandi dans un monde fortement centralisé où les nouvelles et l’information étaient étroitement contrôlées par quelques rédacteurs en chef qui jugeaient de ce que nous pouvionset devions savoir?. Autant jouer de franchise, la grande question au fond, c’est de savoir si la presse professionnelle pourra conserver son rôle pour le moins contesté d’intermédiaire légitime.

Les auteurs ont consacré de nombreuses pages à retracer l’histoire des faits marquants de l’Internet. La démarche est louable, il s’agit après tout de décrire cette galaxie “sans Gutenberg? qui peut fasciner le profane, mais du coup le propos se retrouve un peu dilué. Ceux qui aimeraient lire un mode d’emploi de la presse en ligne seront déçus. On décrypte avant tout. Parmi les passages les plus intéressants j’aime assez cette description franche et brutale de “l’irruption de l’audience?. Comprenez ce lecteur qui s’exprime, publie aussi, critique et témoigne. De nouvelles sources d’information qu’il faut prendre en compte au risque d’être submergé.

Certaines réflexions m’ont surpris comme celles consacrées au “payer pour lire?. Le tout payant est décrit comme un échec, et l’exemple du Wall Street Journal jugé “ambigu?. Evidemment c’est une façon de justifier le choix du modèle “mixte? (accès libre et archives payantes) du Monde. On affirme même que le Monde “a inventé le modèle? en 2002. J’ai toujours pensé que le tout payant affiché par certains quotidiens américains était une stratégie de façade, en particulier pour franchir les moments difficiles de la neteconomie (2001). A quelques exceptions près, dont le WSJ, la mixité a toujours été de mise afin de capter les revenus publicitaires. En fait cette stratégie se gère comme une écluse: quand on a besoin de plus de pages vues pour la publicité on libère des espaces gratuits, qu’on referme ensuite éventuellement. La vrai révolution c’est d’admettre que le payant n’est plus forcément le coeur du modèle économique. Même si les auteurs se gardent de l’affirmer (pour le Monde les deux types de revenus seraient équilibrés) le pas est franchi. Enfin quand le lecteur doit, gratuitement, s’enregistrer et fournir des données personnelles pour accéder au contenu, n’est-ce pas aussi une façon de payer?

Le livre s’achève sur quelques commentaires bien trop courts à mon avis, sur le nouveau journalisme, entre l’infomédiaire qui guide l’internaute dans le dédale des sources et le reporter affranchi des limites de la page. Tous les deux frustrés par une audience qu’on ne peut plus définir comme captive. Je ne peux repprocher à Bruno Patino de finir sur une note enhousiaste et positive mais j’aurais aimé creuser quelques pistes sur l’avenir de l’homo-journalisticus.

En fait, pour être franc, il y trois pistes de réflexion que j’aurais apprécié de voir traiter dans cet essai:

- La notion de “base de données? n’est pas utilisée une seule fois. Pas bien grave, ce n’est pas ce qu’il y a de plus passionnant dans la presse en ligne. Mais quand on parle de Gutenberg il me semble utile de savoir que la publication en ligne s’appuie sur la base de données. La structuration d’un site en ligne, son mode de publication, son économie interne, sa fabrication, tout en découle. En particulier la contextualité, le nouveau parcours du lecteur, la diffusion en flux etc… Bref la presse avec “Oracle?!

- La question des modèles économiques: l’organisation des campagnes publicitaires, le coût à la page, les types de revenus, les mots clés sponsorisés et la publicité à la performance, la réutilisation des contenus, la qualification de la base de lecteurs. Des sujets connus des seuls spécialistes mais qui dont la maîtrise décidera de la viabilité ou non de la presse en ligne. Opposer payant et gratuit ne suffit plus.

- Le corollaire: la presse en ligne, en particulier la presse généraliste, peut-elle seule supporter les coûts exigés par une couverture et un traitement de qualité de l’information? Rien n’est moins sûr et c’est probablement la vraie raison du modèle mixte papier-web, payant-gratuit. On peut s’extasier sur la mode des blogs, sur les portails d’infos mais il s’agit surtout d’accélérateurs de diffusion, voire de chambres d’échos. Certes c’est fondamental mais la question de la production – exclusive – d’informations reste entière. L’Internet sera-t-il le lieu ou un nombre toujours plus grand de lecteurs débattront, échangerons, des informations en provenance de sources toujours plus rares?

Une presse sans Gutenberg
Editeur: Grasset
Collection : Essais Français
Parution : novembre 2005
Prix : 14,00 €

 

Kelkoo, le livre

octobre 21, 2005

“Ils ont réussi leur start-up!?, le récit de la saga Kelkoo, vient de paraître et je l’ai lu. C’est l’occasion de revivre en accéléré six années d’une aventure exceptionnelle. Certains y retrouveront les émotions du temps des pionniers de la netéconomie, mais la saga Kelkoo vaut plus que ça, ce qu’elle nous raconte c’est l’histoire d’une nouvelle industrie. Et dire que tout a commencé chez Bull !

Lire la suite sur ZDNet.fr

 

J’attendais ce bouquin depuis plusieurs semaines, pas seulement par l’effet d’un buzz savamment orchestré mais parce que j’ai eu la chance d’avoir croisé certains des protagonistes de l’histoire. Je suis persuadé qu’il y a forcément quelque chose de précieux à retenir de l’aventure d’une équipe qui a su traverser les pires moments de la néteconomie pour s’imposer avec éclat. Et puis nous aussi nous avons conservé notre baby foot autour duquel s’affrontaient en 2001 les équipes de Yahoo, Kelkoo et CNET.

Kelkoo, ils ont réussi leur start-up J’ai dévoré le livre en une nuit avant de rédiger ce billet, et autant le dire tout de suite, ses auteurs Julien Cordoniou et Cyrille de Lasteyrie ont fait du bon boulot. Bon, c’est écrit dans un style qui me rappelle un peu Capital sur M6, carré, nerveux et peut être un peu trop linéaire mais les auteurs ont visiblement bénéficié de témoignages francs et honnêtes qui ne font pas l’impasse sur les doutes, les sentiments et même certains petits secrets des différents acteurs de la saga. Du coup c’est bien d’une histoire qu’il s’agit, racontée par ses acteurs, et non d’une pesante monographie. Les auteurs ne s’en cachent pas, leur récit vise à magnifier une certaine vision de l’entreprise, plus exactement le goût d’entreprendre. Ca tombe bien c’est aussi le credo de Pierre Chappaz, le chef d’orchestre de kelkoo, ce qui explique le ton complice.

Une rencontre réussie entre des experts en technologie et des marketeurs

En lisant ce livre je pensais reprendre ici les meilleures anecdotes mais une fois la dernière page passée j’ai réalisé que je retenais autre chose de la saga Kelkoo. En particulier qu’il s’agit d’une rencontre réussie entre des experts en technologie et des marketeurs. En général c’est le genre de cocktail qu’on réussit mal en France où malgré quelques brillantes réussites on ne compte plus les inventions sans débouché, les inventeurs sans banquier, les visions sans marché. eBay, lancé par un français, aurait-il pu se bâtir en France? L’importance stratégique es technologies est un sujet qui fait justement débat en ce moment, lisez par exemple cet article du magazine Fortune. Certains pensent que l’innovation et la réactivité face aux besoins du marché passe par la maîtrise interne de la technologie et la capitalisation au sein des équipes. Un discours qui peut étonner à l’heure des délocalisations, de l’?outsourcing? et des coquilles vides forgées par les cabinets de conseil. Kelkoo n’est pas Vivendi, c’est heureux.

Cette politique de capitalisation sur les équipes techniques est justement défendue par Pierre Chappaz qui a su préserver le pôle R&D de Kelkoo, basé à grenoble, après le rachat par Yahoo! La capacité de réagir vite, d’adapter la technologie de recherche à des environnements différents, c’est ce qui constitue le fil conducteur du récit par delà les péripéties financières. On oublie vite en effet que le modèle économique a changé plusieurs fois, de la bannière au clic payant, le contenu aussi, de l’annuaire marchand au catalogue de produits. On suivra avec intérêt et amusement les tâtonnements des stratégies de référencement sous Google qui sont à l’origine du vrai décolage de Kelkoo. Jusqu’à menacer à la dernière minute le rachat par Yahoo !

Google en embuscade

On apprend en effet que Google aurait modifié son algorithme au moment même des tractations avec Yahoo! provoquant ainsi une chute de trafic du comparateur de prix et compromettant la vente. Tactique, hasard, l’insinuation est lourde: un manager de Kelkoo aurait reçu un appel d’un dirigeant de Google, “On sait que vous négociez avec Yahoo! Si le deal ne se fait pas, venez nous voir?. Pour Chappaz c’est “limpide?. Google manipulerait-il ses algorithmes pour destabiliser le marché? On n’ose y croire …. Pour mémoire il y aurait aussi beaucoup à dire sur les techniques utilisées par kelkoo pour optimiser son référencement, mais le livre est plutôt discret sur la question.

Sur le registre des anecdotes on découvre aussi les exigences maniaques d’un Pierre Chappaz à l’affut de la moindre défaillance du comparateur de prix, nuit et jour sur le dos de ses techniciens jusqu’à l’hystérie quand il s’agit de logo ou de charte graphique. Je compatis sincèrement avec les équipes de kelkoo pour avoir vécu ce genre de scène à l’occasion d’un laborieux partenariat entre Kelkoo et ZDNet, qui fut aussi une joute épuisante entre deux amis : Pierre Chappaz d’un côté et Freddy Mini (à l’époque patron de ZDNet, maintenant à la tête de Allmusicbox). L’aspect financier était réglé depuis longtemps mais les deux marketeurs s’affrontaient des heures durant sur la taille respective des logos sur des pages co-brandés. Je crois bien les avoir vu mesurer les logos avec une règle sur l’écran du PC pour se prouver que l’un ne l’emportait pas sur l’autre … Quant à Chappaz je l’ai vu blême à la vue de son précieux logo Kelkoo posé sur une autre couleur de fond que celle, orangée, en vigueur à l’époque sur Kelkoo. Spectacle épuisant, mais finalement sympathique.

Le livre s’achève peu après le rachat historique par Yahoo! (475 millions d’euros), on n’y trouvera pas le récit de la démission de Pierre Chappaz, refusant fin 2004 de prendre la tête de Yahoo Europe. Dommage, même la raison se lit ça et là entre les lignes.

- Pour en savoir plus sur l’écriture du “Kelbook?, le site des auteurs
- Pierre Chappaz sur son blog
- Juste pour rire la requête “ils ont réussi leur start-up? sur Kelkoo.com –> un résultat plein de protéines -)

 

J’ai longtemps hésité à aborder le débat lancé par Jean-Noël Jeanneney et ce que l’on pourrait appeler la “Trés Grande Bibliothèque Numérique?. D’abord parce que l’introduire sur le mode du conflit avec Google me paraît dangereusement caricatural. Ensuite parce qu’il y a une grande confusion autour des différents projets de la BNF: numérisation des titres de presse, des fonds d’archives, du patrimoine littéraire, un très fumeux projet d’archivage du web et enfin un moteur de recherche européen, tout ça respire l’usine à gaz et les bons sentiments.

Du côté de Google je suis tout aussi mal à l’aise. La tentative d’habiller Google Print en projet humaniste me paraît assez grossière. J’ai entendu les explications sincères de Mats Carduner, patron de Google France, mais lui même peine à exposer la stratégie de Google Print sur le long terme. Ecartons tout de suite l’idée que le projet Google Print soit uniquement destiné à référencer la littérature mondiale et d’y accoler des liens marchands. Ceci pour une raison simple : il n’y a nul besoin de numériser les ouvrages dans leur intégralité pour réaliser un tel service. Je ne pense pas prendre beaucoup de risques en affirmant que Google Print n’est ni plus ni moins que l’ébauche d’une gigantesque plateforme de distribution autorisant aussi bien la vente que la consultation. De quoi faire frémir les éditeurs bien avant les bibliothèques…

Quand Google défie l Europe Il importe donc de distinguer les deux facettes du problème: la production et la mise à disposition d’un fond littéraire, scientifique et culturel sous forme numérisée d’un côté et de l’autre sa distribution, sous forme commercialisée ou non. Une situation finalement assez banale, mais l’évidence en matière de commerce heurte souvent notre conception transcendantale des affaires culturelles. L’erreur de Jean-Noël Jeanneney est probablement d’avoir choisi d’aborder les deux questions de front. La lecture de son livre “Quand Google Défie l’Europe? (Editions Mille et une Nuits) offre pourtant une vision plus nuancée. Son hommage au vénérable projet Gutenberg prouve qu’il ne considère pas la question sous un mode exclusivement conflictuel. Affirmer en particulier que “google n’est pas immortel? c’est reconnaître aussi qu’un monopole de distribution est difficilement envisageable sur le long terme.

Alors que chacun pourrait conclure qu’une bonne stratégie consisterait à protéger l’indépendance et la propriété de notre fond culturel des ambitions d’un distributeur omnipotent, Jean-Noël surprend en proposant de développer un nouveau moteur de recherche. Bref ni plus ni moins, sous couvert de service (et financement) public, qu’une plateforme de distribution concurrente. Rien de tel que l’avis d’un expert de la distribution comme Pierre Chapaz (fondateur de Kelkoo et bref patron de Yahoo France) pour clarifier la mission d’une Trés grance Bibliothèque Numérique. “On scanne les livres, ils les indexent? résume Pierre Chapaz sur son Blog. Je partage entièrement cet avis. Voir des bibliothèques céder à Google la tâche de numériser leur patrimoine contre un droit d’exploitation est un curieux paradoxe. Y répondre par le financement public d’un moteur-réseau de distribution en est un autre.

En résumé Jean-Noël Jeanneney a parfaitement le droit et peut être même le devoir de s’insurger face à un hypothétique impérialisme anglo-saxon mais son remède est discutable. Nous avons tout à gagner à disposer de fonds numérisés de qualité, partagés sur un plan européen, mais dont la distribution pourrait s’envisager de façon multiple, sans exclusive. Le rôle de la puissance publique, en la matière, serait plus de définir un cahier des charges pour tous les Google, Yahoo, Voilà et tous ceux qui restent à inventer. En clair se donner les moyen de définir une vraie politique d’accès au patrimoine culturel, de l’imposer éventuellement aux acteurs de la distribution, mais d’en conserver la maîtrise par le contrôle du fond.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.