Mon camarade blogueur consultant Joël Ronez (special copinage: on s’est connu il y a près de vingt ans, brrrr, dans JPresse une association de fous furieux qui défendait les droits de la presse à l’école) aime le risque et s’attaque à la formation à l’écriture sur le web. Il vient de publier "L’écrit Web, traitement de l’information sur internet" (leçon numéro 1: miam les backlinks…) aux éditions du CFPJ. L’exercice n’est pas facile parce que s’il existe beaucoup de conseils d’écriture sur le web il reste à accomplir la synthèse ultime avec le corpus déjà acquis de l’écriture journalistique.

couv-lecritweb-160.gifOn est encore loin de la somme universitaire, heureusement, il s’agit plutôt d’un guide pratique, synthétique, dans la tradition du CFPJ. On y retrouve d’ailleurs une bonne part des conseils éprouvés destinés aux journalistes débutants preuve qu’en matière d’efficacité les deux mondes se rejoignent assez naturellement. Les conseils de base sur l’organisation du contenu et l’écriture synthétique ne dépayseront personne, le guide y consacre prés d’une moitié de ses pages avant de passer à l’initiation aux tags, l’enrichissement et les indispensables conseils pour l’optimisation et le référencement qui constituent la vraie nouveauté pour ceux qui passent de la culture papier au web. Une bonne idée: les captures d’écran des outils de publication (CMS) pour se familiariser avec les interfaces qui accompagnent notre travail quotidien. Finalement Joël réalise un bon ouvrage d’initiation complémentaire d’une session de formation professionnelle.

Comme j’aime bien chipoter j’ai relevé un point sur lequel j’aurais une vision différente, en particulier pour affirmer une rupture avec l’approche traditionnelle d’un projet éditorial. Il s’agit de l’organisation des contenus. Dans son ouvrage, Joël prend soin, à juste titre d’insister sur la notion de navigation en profondeur afin de marquer la différence avec l’approche linéaire ou horizontale qui caractérise la lecture sur support papier. Mais d’un autre côté il passe rapidement sur l’élaboration du rubriquage finalement très comparable au découpage d’un magazine. Du coup, il n’aborde la question des tags et de la taxonomie qu’en fin d’ouvrage. Conséquence, il dissocie les deux: le découpage du site et la définition du périmètre sémantique du projet éditorial.

Ceux qui me connaissent savent que cette question est mon dada et c’est précisément là que j’enfoncerais le clou. Le projet éditorial ne commence pas par le choix des rubriques (pour faire court) mais justement sur le périmètre sémantique. Le reste en découle. Mon obsession personnelle c’est le site sans rubrique, entièrement structuré par la combinaison de mots clés. Une approche que j’ai pu expérimenter en une seule occasion sur Businessmobile.fr un site que j’ai lancé en 2005.

Quel est le principe? On élabore les grandes lignes du positionnement éditorial et on liste l’ensemble des mots clés qui désignent le champ thématique. A ce stade on peut lister des centaines de mots puis on sélectionne les mots clés pivots qui identifient les thématiques principales du moment. Ces mots serviront à créer ce qui apparaitra comme des "rubriques" sous la forme d’onglets ou de menus.

Quelle différence me direz-vous? C’est que le matériau de base qui servira à structurer les contenus n’est pas le rubriquage mais la liste de mots clés qui définit le champ sémantique. Ces mots seront tout simplement ceux qui seront utilisés pour marquer (les tags) des articles et les indexer, optimiser le référencement et pourquoi pas, plus tard, acheter des mots clés. La base de données qui est la véritable infrastucture du site n’est plus constituée d’une arborescence fixe mais d’une collection de contenus aux attributs nombreux choisis dans une liste fermée.

L’avantage est énorme: le site est consituée d’une arborescence virtuelle que l’on peut modifier à tout moment. Une rubrique n’est plus un tiroir dans lequel on "range" les contenus au risque de devoir tout défaire au prochain remaniement du site. Une rubrique est très exactement un mot clé qui filtre l’affichage des contenus par combinaison de plusieurs mots clés. Plus il y en a plus le filtre est précis. Mais surtout on gagne la possibilité de modifier à tout moment et quasi instantanément le nom des rubriques et leur contenu.

Bref le site est malléable à volonté, on crée autant de rubriques qu’on le souhaite (ou on les supprime) avec une réactivité optimale vis à vis de l’actualité et les tendances du moment. Ce n’est finalement rien d’autre que la technique popularisée par les nuages de tags et les plateformes de blogs (WordPress par exemple a fusionné la notion de rubrique avec celle de tags).

Cette approche à aussi un intérêt pédagogique majeur : le projet éditorial est conçu d’emblée en phase avec l’économie d’échange des contenus qui caractérise les sites de dernière génération. Une logique qui mène naturellement aux tags et au RSS (on génère une infinité de flux RSS à partir d’un volume fixe de contenus). Le journaliste considère ensuite naturellement le site comme un espace réorganisable à volonté et conçoit plus facilement la redéfinition de son rôle autour de l’animation des contenus et leur réexploitation toujours renouvellée.

Bref si je devais donner des cours je commencerais par les tags…

Club de réflexion ou "think tank", l’association En Temps Réel vient de publier un cahier sur le thème "Presse et internet – Une chance, un défi: enjeux économiques, enjeux démocratiques" (A télécharger ici). Rédigée par Antoine de Tarlé, Directeur Général Adjoint de Ouest-France et patron des activités multimedia du groupe, cette analyse a l’immense mérite d’aborder la question de l’organisation et du modèle économique des groupes de presse. Les patrons de presse français s’expriment trop rarement sur le sujet pour qu’on ne prête attention à ce document. Danielle Attias m’a d’ailleurs devancé dans le décryptage de ce document (bon sang tu n’étais pas sensée finir ta thèse ?) .

Le propos d’Antoine de Tarlé est somme toute assez logique: en finir avec la mise en concurrence des supports et bâtir les fondations de nouveaux groupe smultimédia, ce qu’il appelle des "agences multi supports". Evidemment pour celà il faut commencer par tuer le père:  

"Les dirigeants des entreprises de presse ont tendance encore maintenant, à n’y voir qu’un prolongement du journal, une concession faite à un public qui ne fait pas son devoir en s’informant en priorité par le papier mais dont on espère qu’il y reviendra, l’âge aidant, en faisant amende honorable. "

Parce que la logique des supports ne peut se réduire à la republication des contenus de l’un à l’autre mais qu’elle reflète aussi des audiences et une pyramide des âges différentes, l’organisation des nouveaux groupes doit  gagner en souplesse:

"Les directions des entreprises de presse doivent donc s’adapter à une réalité nouvelle qui transforme progressivement leurs publications en agences de communication multi supports. " 

La stratégie payant/gratuit doit également gagner en souplesse rien ne justifiant à ces yeux la gratuité totale des contenus. Il prend sur ce point en exemple Ouest France  et Les Echos (merci…) pour le choix de la mixité des modèles. Côté revenus publicitaires il pointe très justement la guerre pour le contrôle de la publicité locale, la prochaine bataille du net, ce qui place le contenu local au coeur de la stratégie. Je partage cet avis l’information nationale et internationale ayant tendance à se dévaloriser sur internet par la multiplicité des sources (Jeff Mignon se penche justement sur le sujet). Je crois d’ailleurs qu’un des succès des Echos où j’officie provient de la capacité à offrir un maillage géographique et sectorielle du territoire.

"Aux Etats-Unis et dans la plupart des pays européens, notamment la France, l’Allemagne et les pays scandinaves, les journaux tirent la majorité de leurs ressources publicitaires des marchés locaux. [...] En 2005, les journaux ne représentaient plus que 41% des recettes de publicité locale sur Internet contre déjà 25% pour ce qu’on appelle les « pure players », c’est-à-dire les entreprises qui ne sont présentes que sur le Web. "

Enfin Antoine de Tarlé emploie des mots qu’on aimerait lire depuis longtemps et brise ce qui me paraît le dernier tabou: le journal doit devenir l’excroissance du web.  

"Pour tenir compte de la demande du public, on inverse ainsi l’ordre des priorités, le journal, pour se sauver économiquement, devient l’auxiliaire d’Internet. Une évolution inimaginable il y a seulement cinq ans mais qui apparaît inéluctable aujourd’hui."

A chaque support son modèle économique, la gratuité peut accompagner le payant, le stock et l’archive peut côtoyer le flux. L’affaire des groupes est au fond une affaire d’orchestration: 

"Encore faut-il, pour qu’elle puisse peser, qu’elle survive : c’est l’enjeu de la transformation de son modèle économique, non pour abandonner purement et simplement le papier ou faire le choix de la seule gratuité, mais pour trouver un nouveau modèle reposant sur l’articulation de plusieurs supports ayant chacun son économie propre, et pouvant, ensemble, financer une rédaction dont la mission restera de collecter, vérifier et mettre en forme l’information. "

Un seul regret dans cette analyse: la place de l’interactivité et du contenu des utilisateurs (le sujet à la mode) qui reste à mon avis trop facilement réduite aux commentaires sur l’actualité et l’expression libre dont la nécessaire excroissance chaotique nourrit les frayeurs des rédactions. Je crois chaque jour un peu plus qu’il y a un malentendu sur l’application des préceptes du Web 2.0 aux sites de presse. On croit par erreur que toute la pression de l’interactivité doit nécessairement porter sur l’information, les articles  d’actualité.  Je ne crois pas que l’enjeu se résume à celà, au contraire on fait porter le risque de la dispersion sur le coeur du métier d’informer alors que l’enjeu se situe plus généralement dans la capacité d’associer le lecteur au media, de permettre à l’audience d’interagir non avec les seuls journalistes mais surtout en son sein. Les lecteurs entre eux, avec les journalistes. Sur ce plan de nombreuses pistes restent à explorer par exemple en matière d’actualité culturelle, de services, de réseaux sociaux autour du media. Sans parler bien sûr de l’interaction du media avec son ecosystème, hors du périmètre de son site.

> "Presse et internet – Une chance, un défi: enjeux économiques, enjeux démocratiques" (A télécharger ici)

Google Story, le livre

février 13, 2006

google-story.jpgEn avant-première j’ai pu lire ce week-end la traduction française de Google Story, l’enquête de deux journalistes américains du Washington Post, David Vise et Mark Malseed. Il est plutôt surprenant d’écrire l’histoire d’une entreprise alors que celle-ci n’a même pas huit ans d’existence mais après tout c’est bien d’une épopée fulgurante dont il s’agit et il n’est pas inutile de fixer pour la postérité les anecdotes qui ont accompagné la création de Google. C’est un peu la limite de cet ouvrage d’ailleurs que de s’attacher aux anecdotes et je constate que si le récit est assez documenté, l’histoire récente des deux dernières années, aprés l’introduction en bourse de l’été 2004 en fait, est plutôt décousue et très partielle. On touche probablement à la limite de l’exercice dont le principal mérite est avant tout de tenter d’apprécier la personnalité des deux fondateurs Larry Page et Sergey Brin et, par ricochet, la philosophie de l’entreprise.Il est difficile de résumer un récit linéaire mais je retiens quelques moment de cette courte histoire de Google: la naissance façon étudiants dans leur labo/garage, la mise en place de l’entreprise, l’entrée en bourse et la marche vers la maturité et la diversification, toujours d’actualité. A chaque phase ses anecdotes. Il y a beaucoup de similitude entre la naissance de Google et celle de Yahoo tous les deux issus des réflexions d’étudiants mais ce qui frappe chez Google est avant tout l’aspect profondément universitaire et expérimental de la démarche. Alors que Yahoo est un projet d’annuaire qui évoluera rapidement en bouquet de services, Google est avant tout une expérience scientifique, l’indexation du web, menée jusqu’à validation. Il est frappant de découvrir que le modèle économique, les mots clés sponsorisés, n’interviendra que tardivement, qu’il sera même “emprunté? à Overture avec lequel il faudra transiger pour ne pas compromettre l’introduction en bourse. La nuance est importante pour comprendre comment Google a pu heurter avec certains projets comme la numérisation des livres, l’indexation des disques durs, la pub dans le courrier électronique. C’est le fil rouge de ce livre, cette idée que Google est un projet universitaire qui se déroule avec ingénuité et entêtement.

Facéties et googleries
Difficile de mettre en cause la sincérité de la démarche des fondateurs de Google, l’enquête des deux journalistes, ne la prend en tout cas pas en défaut. Certaines anecdotes la servent particulièrement: le recrutement du PDG, Eric Schmidt, ex patron de Novell accueilli par Larry et Sergey par une tirade sur “la stupidité de sa stratégie?. La mise en concurrence des investisseurs pour ne dépendre d’aucun. L’entrée en bourse enfin, point culminant de l’aventure Google où l’on refuse les règles des banques de Wall Street en particulier en refusant les prévisions financières et en privilégiant les petits investisseurs. Avec le recul certains y voient la marque d’une stratégie brillante, à la lecture du livre on y voit surtout les caprices assumés des deux fondateurs. La vie quotidienne de l’entreprise, de la cantine aux recrutements, est d’ailleurs rythmée par ces caprices loufoques. Le culte des logos Google, déclinés sous toutes les couleurs à l’occasion des fêtes est directement issu des facéties du couple d’amis qui bidouillaient le logo Google sur leur PC. Que dire enfin de la comptabilité de la société qui était gérée jusqu’à l’arrivée du PDG Eric Schmidt sous le logiciel Quicken, plutôt destiné à la comptabilité personnelle ou des PME…

Do no evil
On l’a compris le fil rouge du livre tient dans ce message: Google c’est cool, Google c’est sympa, bref Google c’est “Do no evil?. J’aimerais bien trouver de quoi nourrir ma parano mais je crains que ce ne soit définitivement pas l’objet de l’enquête. Reste que le vrai message est peut être dans cette idée que Google est avant tout une boîte d’universitaires et d’ingénieurs qui composerait avec un marketing basé sur la communauté d’esprit avec ses utilisateurs. La puissance financière permettrait de passer en force là où le marketing de Microsoft ou de Yahoo acheterait leur position, lentement comme dans une partie de jeu de Go. L’intervention brutale de Larry Page pour ravir le marché publicitaire d’AOL Europe à Yahoo qui croyait en avoir conclu l’exclusivité est un bon exemple de cette démonstration de puissance subite.

Microsoft, le duel
Il n’y a pas de conclusion au livre qui se disperse autour de trois pistes: la menace de la fraude en ligne sur le modèle du mot clé sponsorisé, la rivalité avec Microsoft pour le marché des services distribués en ligne (le vrai enjeu du Web 2.0 à mon avis) et l’investissement dans la génétique que j’avoue avoir mal saisi. Une chose est sûre, des trois pistes le combat entre Google et Microsoft est celui qui va retenir l’attention de toute l’industrie au cours des prochains mois.

Google Story, en librairie le 9 mars 2006 chez Dunod
Prix estimé: 23 euros

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Je sors un peu du sujet de ce blog mais pas tant que ça en fait, l’enquête de Denis Robert (Son livre Revelation$) portait bien sur des réseaux financiers par voie … électronique. Denis Robert semble n’avoir pas fini de payer son enquête sur Clearstream. L’info est relayée par David Dufresne sur son site, il mentionne aussi la pétition en ligne sur http://www.liberte-dinformer.info. J’espère que la presse s’en fera l’echo, son enquête le mérite largement et le manque d’enthousiasme à s’offusquer de l’objet de ses révélations n’a pas grandi notre profession.

Alors que le quotidien Le Monde présente sa nouvelle formule, le patron du Monde Interactif publie un essai sur les mutations de la presse et l’impact de l’Internet. Au menu, cette affirmation : “Internet n’est pas un support de plus; c’est la fin du journalisme tel qu’il a vécu jusqu’ici?. Ca poutre !

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Il y a beaucoup de nervosité en ce moment dans l’industrie de la presse, c’était un peu l’objet de mon précédent billet. Alors que nos collègues anglo-saxons multiplient les annonces en fanfare (voir aussi la vente du deuxième groupe de presse américain), la plupart des professionnels se préparent à opérer une des plus importantes mutations industrielles qu’ait connu le secteur de la presse. En France les patrons de presse s’expriment peu sur le sujet. Pour cette raison le livre de Bruno Patino et Jean-François Fogel, “une presse sans Gutenberg? (Grasset), me paraît important.

Une presse sans Gutenberg Ma première réaction est plutôt positive. L’essai n’apprendra pas grand chose aux habitués du réseau mais son propos est surtout de clarifier les termes du débat. En particulier d’affirmer haut et clair : pour le presse il n’y a pas de voie de retour, son avenir se joue en ligne et le lecteur y est déjà. Un constat positif: la presse en ligne grignote sur le temps consacré à la télévision, c’est nouveau, et un vrai défi “la coexistence de deux mondes, réel et virtuel, que doivent couvrir les journalistes?. Pour enfoncer le clou j’aime bien aussi cette réflexion prêtée à Rupert Murdoch qui résume bien l’angoisse de la profession : “j’ai grandi dans un monde fortement centralisé où les nouvelles et l’information étaient étroitement contrôlées par quelques rédacteurs en chef qui jugeaient de ce que nous pouvionset devions savoir?. Autant jouer de franchise, la grande question au fond, c’est de savoir si la presse professionnelle pourra conserver son rôle pour le moins contesté d’intermédiaire légitime.

Les auteurs ont consacré de nombreuses pages à retracer l’histoire des faits marquants de l’Internet. La démarche est louable, il s’agit après tout de décrire cette galaxie “sans Gutenberg? qui peut fasciner le profane, mais du coup le propos se retrouve un peu dilué. Ceux qui aimeraient lire un mode d’emploi de la presse en ligne seront déçus. On décrypte avant tout. Parmi les passages les plus intéressants j’aime assez cette description franche et brutale de “l’irruption de l’audience?. Comprenez ce lecteur qui s’exprime, publie aussi, critique et témoigne. De nouvelles sources d’information qu’il faut prendre en compte au risque d’être submergé.

Certaines réflexions m’ont surpris comme celles consacrées au “payer pour lire?. Le tout payant est décrit comme un échec, et l’exemple du Wall Street Journal jugé “ambigu?. Evidemment c’est une façon de justifier le choix du modèle “mixte? (accès libre et archives payantes) du Monde. On affirme même que le Monde “a inventé le modèle? en 2002. J’ai toujours pensé que le tout payant affiché par certains quotidiens américains était une stratégie de façade, en particulier pour franchir les moments difficiles de la neteconomie (2001). A quelques exceptions près, dont le WSJ, la mixité a toujours été de mise afin de capter les revenus publicitaires. En fait cette stratégie se gère comme une écluse: quand on a besoin de plus de pages vues pour la publicité on libère des espaces gratuits, qu’on referme ensuite éventuellement. La vrai révolution c’est d’admettre que le payant n’est plus forcément le coeur du modèle économique. Même si les auteurs se gardent de l’affirmer (pour le Monde les deux types de revenus seraient équilibrés) le pas est franchi. Enfin quand le lecteur doit, gratuitement, s’enregistrer et fournir des données personnelles pour accéder au contenu, n’est-ce pas aussi une façon de payer?

Le livre s’achève sur quelques commentaires bien trop courts à mon avis, sur le nouveau journalisme, entre l’infomédiaire qui guide l’internaute dans le dédale des sources et le reporter affranchi des limites de la page. Tous les deux frustrés par une audience qu’on ne peut plus définir comme captive. Je ne peux repprocher à Bruno Patino de finir sur une note enhousiaste et positive mais j’aurais aimé creuser quelques pistes sur l’avenir de l’homo-journalisticus.

En fait, pour être franc, il y trois pistes de réflexion que j’aurais apprécié de voir traiter dans cet essai:

- La notion de “base de données? n’est pas utilisée une seule fois. Pas bien grave, ce n’est pas ce qu’il y a de plus passionnant dans la presse en ligne. Mais quand on parle de Gutenberg il me semble utile de savoir que la publication en ligne s’appuie sur la base de données. La structuration d’un site en ligne, son mode de publication, son économie interne, sa fabrication, tout en découle. En particulier la contextualité, le nouveau parcours du lecteur, la diffusion en flux etc… Bref la presse avec “Oracle?!

- La question des modèles économiques: l’organisation des campagnes publicitaires, le coût à la page, les types de revenus, les mots clés sponsorisés et la publicité à la performance, la réutilisation des contenus, la qualification de la base de lecteurs. Des sujets connus des seuls spécialistes mais qui dont la maîtrise décidera de la viabilité ou non de la presse en ligne. Opposer payant et gratuit ne suffit plus.

- Le corollaire: la presse en ligne, en particulier la presse généraliste, peut-elle seule supporter les coûts exigés par une couverture et un traitement de qualité de l’information? Rien n’est moins sûr et c’est probablement la vraie raison du modèle mixte papier-web, payant-gratuit. On peut s’extasier sur la mode des blogs, sur les portails d’infos mais il s’agit surtout d’accélérateurs de diffusion, voire de chambres d’échos. Certes c’est fondamental mais la question de la production – exclusive – d’informations reste entière. L’Internet sera-t-il le lieu ou un nombre toujours plus grand de lecteurs débattront, échangerons, des informations en provenance de sources toujours plus rares?

Une presse sans Gutenberg
Editeur: Grasset
Collection : Essais Français
Parution : novembre 2005
Prix : 14,00 €

 

Kelkoo, le livre

octobre 21, 2005

“Ils ont réussi leur start-up!?, le récit de la saga Kelkoo, vient de paraître et je l’ai lu. C’est l’occasion de revivre en accéléré six années d’une aventure exceptionnelle. Certains y retrouveront les émotions du temps des pionniers de la netéconomie, mais la saga Kelkoo vaut plus que ça, ce qu’elle nous raconte c’est l’histoire d’une nouvelle industrie. Et dire que tout a commencé chez Bull !

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J’attendais ce bouquin depuis plusieurs semaines, pas seulement par l’effet d’un buzz savamment orchestré mais parce que j’ai eu la chance d’avoir croisé certains des protagonistes de l’histoire. Je suis persuadé qu’il y a forcément quelque chose de précieux à retenir de l’aventure d’une équipe qui a su traverser les pires moments de la néteconomie pour s’imposer avec éclat. Et puis nous aussi nous avons conservé notre baby foot autour duquel s’affrontaient en 2001 les équipes de Yahoo, Kelkoo et CNET.

Kelkoo, ils ont réussi leur start-up J’ai dévoré le livre en une nuit avant de rédiger ce billet, et autant le dire tout de suite, ses auteurs Julien Cordoniou et Cyrille de Lasteyrie ont fait du bon boulot. Bon, c’est écrit dans un style qui me rappelle un peu Capital sur M6, carré, nerveux et peut être un peu trop linéaire mais les auteurs ont visiblement bénéficié de témoignages francs et honnêtes qui ne font pas l’impasse sur les doutes, les sentiments et même certains petits secrets des différents acteurs de la saga. Du coup c’est bien d’une histoire qu’il s’agit, racontée par ses acteurs, et non d’une pesante monographie. Les auteurs ne s’en cachent pas, leur récit vise à magnifier une certaine vision de l’entreprise, plus exactement le goût d’entreprendre. Ca tombe bien c’est aussi le credo de Pierre Chappaz, le chef d’orchestre de kelkoo, ce qui explique le ton complice.

Une rencontre réussie entre des experts en technologie et des marketeurs

En lisant ce livre je pensais reprendre ici les meilleures anecdotes mais une fois la dernière page passée j’ai réalisé que je retenais autre chose de la saga Kelkoo. En particulier qu’il s’agit d’une rencontre réussie entre des experts en technologie et des marketeurs. En général c’est le genre de cocktail qu’on réussit mal en France où malgré quelques brillantes réussites on ne compte plus les inventions sans débouché, les inventeurs sans banquier, les visions sans marché. eBay, lancé par un français, aurait-il pu se bâtir en France? L’importance stratégique es technologies est un sujet qui fait justement débat en ce moment, lisez par exemple cet article du magazine Fortune. Certains pensent que l’innovation et la réactivité face aux besoins du marché passe par la maîtrise interne de la technologie et la capitalisation au sein des équipes. Un discours qui peut étonner à l’heure des délocalisations, de l’?outsourcing? et des coquilles vides forgées par les cabinets de conseil. Kelkoo n’est pas Vivendi, c’est heureux.

Cette politique de capitalisation sur les équipes techniques est justement défendue par Pierre Chappaz qui a su préserver le pôle R&D de Kelkoo, basé à grenoble, après le rachat par Yahoo! La capacité de réagir vite, d’adapter la technologie de recherche à des environnements différents, c’est ce qui constitue le fil conducteur du récit par delà les péripéties financières. On oublie vite en effet que le modèle économique a changé plusieurs fois, de la bannière au clic payant, le contenu aussi, de l’annuaire marchand au catalogue de produits. On suivra avec intérêt et amusement les tâtonnements des stratégies de référencement sous Google qui sont à l’origine du vrai décolage de Kelkoo. Jusqu’à menacer à la dernière minute le rachat par Yahoo !

Google en embuscade

On apprend en effet que Google aurait modifié son algorithme au moment même des tractations avec Yahoo! provoquant ainsi une chute de trafic du comparateur de prix et compromettant la vente. Tactique, hasard, l’insinuation est lourde: un manager de Kelkoo aurait reçu un appel d’un dirigeant de Google, “On sait que vous négociez avec Yahoo! Si le deal ne se fait pas, venez nous voir?. Pour Chappaz c’est “limpide?. Google manipulerait-il ses algorithmes pour destabiliser le marché? On n’ose y croire …. Pour mémoire il y aurait aussi beaucoup à dire sur les techniques utilisées par kelkoo pour optimiser son référencement, mais le livre est plutôt discret sur la question.

Sur le registre des anecdotes on découvre aussi les exigences maniaques d’un Pierre Chappaz à l’affut de la moindre défaillance du comparateur de prix, nuit et jour sur le dos de ses techniciens jusqu’à l’hystérie quand il s’agit de logo ou de charte graphique. Je compatis sincèrement avec les équipes de kelkoo pour avoir vécu ce genre de scène à l’occasion d’un laborieux partenariat entre Kelkoo et ZDNet, qui fut aussi une joute épuisante entre deux amis : Pierre Chappaz d’un côté et Freddy Mini (à l’époque patron de ZDNet, maintenant à la tête de Allmusicbox). L’aspect financier était réglé depuis longtemps mais les deux marketeurs s’affrontaient des heures durant sur la taille respective des logos sur des pages co-brandés. Je crois bien les avoir vu mesurer les logos avec une règle sur l’écran du PC pour se prouver que l’un ne l’emportait pas sur l’autre … Quant à Chappaz je l’ai vu blême à la vue de son précieux logo Kelkoo posé sur une autre couleur de fond que celle, orangée, en vigueur à l’époque sur Kelkoo. Spectacle épuisant, mais finalement sympathique.

Le livre s’achève peu après le rachat historique par Yahoo! (475 millions d’euros), on n’y trouvera pas le récit de la démission de Pierre Chappaz, refusant fin 2004 de prendre la tête de Yahoo Europe. Dommage, même la raison se lit ça et là entre les lignes.

- Pour en savoir plus sur l’écriture du “Kelbook?, le site des auteurs
- Pierre Chappaz sur son blog
- Juste pour rire la requête “ils ont réussi leur start-up? sur Kelkoo.com –> un résultat plein de protéines -)

 

J’ai longtemps hésité à aborder le débat lancé par Jean-Noël Jeanneney et ce que l’on pourrait appeler la “Trés Grande Bibliothèque Numérique?. D’abord parce que l’introduire sur le mode du conflit avec Google me paraît dangereusement caricatural. Ensuite parce qu’il y a une grande confusion autour des différents projets de la BNF: numérisation des titres de presse, des fonds d’archives, du patrimoine littéraire, un très fumeux projet d’archivage du web et enfin un moteur de recherche européen, tout ça respire l’usine à gaz et les bons sentiments.

Du côté de Google je suis tout aussi mal à l’aise. La tentative d’habiller Google Print en projet humaniste me paraît assez grossière. J’ai entendu les explications sincères de Mats Carduner, patron de Google France, mais lui même peine à exposer la stratégie de Google Print sur le long terme. Ecartons tout de suite l’idée que le projet Google Print soit uniquement destiné à référencer la littérature mondiale et d’y accoler des liens marchands. Ceci pour une raison simple : il n’y a nul besoin de numériser les ouvrages dans leur intégralité pour réaliser un tel service. Je ne pense pas prendre beaucoup de risques en affirmant que Google Print n’est ni plus ni moins que l’ébauche d’une gigantesque plateforme de distribution autorisant aussi bien la vente que la consultation. De quoi faire frémir les éditeurs bien avant les bibliothèques…

Quand Google défie l Europe Il importe donc de distinguer les deux facettes du problème: la production et la mise à disposition d’un fond littéraire, scientifique et culturel sous forme numérisée d’un côté et de l’autre sa distribution, sous forme commercialisée ou non. Une situation finalement assez banale, mais l’évidence en matière de commerce heurte souvent notre conception transcendantale des affaires culturelles. L’erreur de Jean-Noël Jeanneney est probablement d’avoir choisi d’aborder les deux questions de front. La lecture de son livre “Quand Google Défie l’Europe? (Editions Mille et une Nuits) offre pourtant une vision plus nuancée. Son hommage au vénérable projet Gutenberg prouve qu’il ne considère pas la question sous un mode exclusivement conflictuel. Affirmer en particulier que “google n’est pas immortel? c’est reconnaître aussi qu’un monopole de distribution est difficilement envisageable sur le long terme.

Alors que chacun pourrait conclure qu’une bonne stratégie consisterait à protéger l’indépendance et la propriété de notre fond culturel des ambitions d’un distributeur omnipotent, Jean-Noël surprend en proposant de développer un nouveau moteur de recherche. Bref ni plus ni moins, sous couvert de service (et financement) public, qu’une plateforme de distribution concurrente. Rien de tel que l’avis d’un expert de la distribution comme Pierre Chapaz (fondateur de Kelkoo et bref patron de Yahoo France) pour clarifier la mission d’une Trés grance Bibliothèque Numérique. “On scanne les livres, ils les indexent? résume Pierre Chapaz sur son Blog. Je partage entièrement cet avis. Voir des bibliothèques céder à Google la tâche de numériser leur patrimoine contre un droit d’exploitation est un curieux paradoxe. Y répondre par le financement public d’un moteur-réseau de distribution en est un autre.

En résumé Jean-Noël Jeanneney a parfaitement le droit et peut être même le devoir de s’insurger face à un hypothétique impérialisme anglo-saxon mais son remède est discutable. Nous avons tout à gagner à disposer de fonds numérisés de qualité, partagés sur un plan européen, mais dont la distribution pourrait s’envisager de façon multiple, sans exclusive. Le rôle de la puissance publique, en la matière, serait plus de définir un cahier des charges pour tous les Google, Yahoo, Voilà et tous ceux qui restent à inventer. En clair se donner les moyen de définir une vraie politique d’accès au patrimoine culturel, de l’imposer éventuellement aux acteurs de la distribution, mais d’en conserver la maîtrise par le contrôle du fond.

Publié en mai 1996 – Planete Internet

Planète Internet : Est-ce que vous utilisez ou avez utilisé Internet ?

Philippe Breton
Philippe Breton : Non, quand j’ai commencé à travailler sur l’informatique, il y a 15 ans, j’avais une règle qui était ne pas, dans un premier temps, partager le savoir des gens pour pouvoir rentrer dans le domaine et, dans un deuxième temps d’y rentrer. C’était ma méthode. J’ai fait un premier travail, je ne connaissais rien à l’informatique, puis un deuxième sur la tribu informatique où j’étais un des experts dans le domaine. Pour Internet je garde pour l’instant la même démarche, c’est à dire que je garde un point de vue extérieur mais je vais probablement rentrer dedans cet été.

PI : Est-ce que le risquer n’est pas de réagir par rapport au discours sur Internet ou sur la communication en général plutôt que de rentrer au cœur du système.

PB : Il se trouve que pour comprendre un milieu, dans un premier temps il ne faut pas avoir les mêmes compétences sinon il y a des chances qu’on s’en barre l’accès. Il faut garder une certaine extériorité par rapport au milieu, dans un deuxième temps il faut savoir faire ce que les gens font.

PI : Comment est-ce que vous travaillez sur les acteurs ? Ce ne sont pas toujours eux que l’on voit s’exprimer au travers des médias.

PB : C’est vrai que je ne peux avoir qu’un aspect partiel, ce qui m’a intéressé c’est les discours d’accompagnement tel qu’ils étaient donnés au grand public au travers des médias auxquels le grand public a accès. Je suis dans la situation du grand public, dans une seconde phase j’irai voir dedans, cela dit je me renseigne (Rires). Je suis d’une ignorance relative puisque je sais comment ça marche, je sais ce qu’il y a dedans et je discute souvent avec les gens qui l’utilisent.

PI : Autour de vous, à l’Université, les gens l’utilisent ? C’est un phénomène nouveau ?

PB : Il y a une progression évidente dans les milieux où les gens travaillent internationalement, ou ont des collègues à l’autre bout du monde et participent à une communauté de travail déjà en place. Les autres, ceux qui travaillent localement avec des équipes déjà en place, zéro !

PI : Vous avez critiqué l’Internet lorsqu’il est représenté comme le temple de la communication. On a l’impression que l’Internet est l’aboutissement de l’univers de la communication

PB : Oui parce que lorsque l’Informatique démarre dans les années 50, l’idée de départ était de construire une seule machine, un grand ordinateur. J’ai des textes là dessus sur cette idée. Le futur de l’informatique pour ceux qui travaillent dans le domaine dans les années 40 c’est un grand centre de calcul mondial auquel tout le monde peut avoir accès. Dans un deuxième temps les administrations se sont équipées de grandes machines puis, dans un troisième temps, de micro-ordinateurs et enfin, dans un quatrième temps on les a mis en réseau. Et dans un cinquième temps certains disent qu’on n’aura plus besoin de micro ordinateur, on aura juste besoin d’un bidule connecté à Internet. C’est un retour à la machine de départ, donc le projet d’Internet était déjà accompli dans les débuts de l’informatique et dans l’imaginaire de l’informatique.

PI : Mais l’ordinateur, au départ, n’avait pas vocation de permettre la communication.

PB : Il y a deux choses différentes, le grand public et la communication. La véritable première grande utilisation de la micro informatique a été un système de communication. Ce projet est longtemps resté secret militaire mais il avait l’importance de la bombe atomique. C’était le réseau « « sedge » » qui se met en place dans les années 50 qui intèrconnecte entre eux une quarantaine de radars répartis sur le territoire américain. Les centres de commande concentrent les informations et produisent des plans de vol destinés aux avions qui iront intercepter les objets perçus par les radars. C’est un système qui donnera plus tard le système de réservation des avions, le système « sabre » qui donnera lui-même Internet. L’idée de réseau remonte bien avant Internet. Est-ce que l’ordinateur n’est pas conçu d’emblée comme une machine à communiquer ? Si on se reporte à l’idée du cerveau artificiel, on est déjà dans l’idée de communication, non pas dans le sens d’une communication grand public mais, dans les concepts de base, c’est une machine dans laquelle l’information circule et c’est la circulation qui fait son traitement.

PI : Comment se produit le basculement, qu’il faudrait peut-être dater, où l’on a commencé à développer l’idée que tous ces systèmes pouvaient servir à autre chose qu’à des tâches techniques ?

PB : L’informatique c’est déjà la mise en réseau. Ce qui nous perturbe c’est le passage par la micro-informatique, c’est à dire le moment où le grand public se l’est approprié. La micro-informatique s’est construite contre l’idée du temps partagé, c’est une étape intermédiaire qui a donné l’impression que chacun aurait sa machine pour lui. Quand on lit la littérature de science fiction de l’époque il y a déjà l’idée que chacun dispose de son petit ordinateur qui est relié aux autres.

PI : Comment appréciez-vous le l ‘appropriation de l’ordinateur par le grand public pour d’autres tâches que les tâches techniques ?

PB : C’est lié à des phénomènes extérieurs. Il y a une partie de notre société qui naviguait déjà dans un certain universalisme comme la musique, la mode ou le voyage. Ce sont ces gens là, comme les universitaires, qui ont investit ce médium. Le type de relation universaliste préexistait à Internet qui n’en est que l’outil.

PI : On a tendance à dire qu’il y a une certaine autonomisation qui s’est opérée pour arriver à la notion de village planétaire, que vous critiquez dans l’utopie de la communication. Est-ce qu’il s’agit d’une utopie, d’un fantasme commun aux utilisateurs ou se passe-t-il quelque chose de concret, c’est à dire susceptible d’avoir des conséquences dans la sphère du réel ?

PB : C’est un fantasme, d’abord celui du village, c’est curieux comme expression. Il y a quelque chose que nous n’avons pas résolu avec le mythe de la ruralité, de la petite communauté. C’est plutôt conservateur et ces fantasmes ont été à l’œuvre dans la musique rock ou dans le bucolisme des années 70, ce n’est pas nouveau. Quant aux conséquences je ne peux pas le prédire. Je crois qu’Internet peut aider des communautés qui existent déjà plutôt que créer des nouvelles communautés. Régis Debray a raison lorsqu’il dit : « Ce n’est pas avec de la communication qu’on fait de nouvelles communautés » . La communauté c’est quelque chose de plus fort, pour communiquer il faut de solides raisons.

PI : A partir du moment où des communautés dispersées de part le monde découvre qu’il existe un outil capable d’accélérer leurs communication, cela leur donne une importance, une audience qu’elles n’auraient pas pu gagner autrement. Est-ce que ce n’est pas la preuve que l’Internet aura des conséquences dans la sphère du réel ?

PB : Absolument, certaines communautés vont se trouver transformées dans leur rapport au monde et dans leur capacité d’influence.

PI : Vous avez-dit que ce n’est pas la technologie qui change le monde ?

PB : Le monde change, les communautés changent et la technologie aide et amplifie ce changement. Les deux notions que j’utilise sont la résonance et l’amplification. Une technologie est acceptée dans une société lorsqu’elle entre en résonance, au sens acoustique, et elle a une fonction d’amplification de ce qui existe déjà. Elle n’a pas de fonction de nouveauté. Un des immenses changement dans l’histoire de l’humanité a été le développement du christianisme. L’écrit a joué un rôle important dans ce développement mais le changement ce sont des gens qui se rassemblent autour d’un message qu’ils pensent partager. L’écrit a été un amplificateur. L’autre exemple c’est la Rennaissance, un formidable changement sur le plan du rapport au monde, des valeurs, amplifié par l’écrit. Donc Internet va amplifier un certains nombre de changements dans notre société. Ma crainte c’est que ça va amplifier des changements positifs mais aussi négatifs. Mais ce n’est pas Internet qui va renforcer l’individualisme. La position de Virilio, moi je ne marche pas. C’est trop facile. Par contre Internet risque d’amplifier certaines tendances individualistes.

PI : Par exemple ?

PB : La tendance à faire des choses de chez soi, séparé physiquement des autres. Internet, c’est tout faire mais chez soi. La technique, c’est ça, jusqu’au fantasme de la sexualité. Si notre société se replie de plus en plus sur son indvidualisme, Internet sera l’amplificateur de ce phénomène. Si la société maintien la diversité des rapports, des mouvements collectifs, Internet sera un mode de possibilité pour cela aussi.

PI : Est-ce que vous croyez au développement d’une forme de citoyenneté sur Internet ? Il y a un nouveau mot qui est apparu aux Etats-Unis c’est « Netizen », le citoyen du Net. Est-ce qu’il ne rend pas compte d’une nouvelle structure de pouvoir ?

PB : Je ne crois pas qu’Internet soit porteur d’un nouveau modèle de citoyenneté. Je ne crois pas que la citoyenneté prend une voie si riche, on est plutôt dans une période de déclin du débat, de la parole politique. Internet va peut-être permettre de colmater quelques brèches et sans doute encourager encore plus la désafection vis à vis du débat.

PI : Ne peut-on pas dire que c’est la chance ou l’illusion pour de nombreux citoyens de prendre la parole et de jouer le rôle de contre-pouvoir ? Ce serait une motivation pour réinvestir le champ du politique ?

PB : Oui mais le champ du politique c’est aussi le champ de l’activité collective. L’invention du politique c’est aussi l’idée que l’on prend en charge collectivement notre destin, nous-mêmes et nos représentants. Est-ce qu’Internet va aller dans ce sens là ? Si oui ce sera une nouvelle citoyenneté. S’il amplifie l’éclatement du lien social non. C’était le même discours en 1973 à propos du Macintosh, Steve Jobs disait « la démocratie c’est un ordinateur pour chaque personne ». Quand on lit l’équivalent de Planète Internet dans les années 70 le discours disait que l’on allait se réapproprier l’espace confisqué par les institutions. Je ne crois pas que cela a changé notre rapport au monde. On fait plus vite, mieux le bien ou le mal .

PI : Changeons de sujet, une chose m’étonne, pour un spécialiste de la communication vous êtes très discret sur la question de la langue.

PB : Très juste ! Je ne crois pas que cela soit très important. Il y a près d’une dizaine de langues qui disparaissent chaque jour, ce que je trouve dommage ; Mais ce qui compte c’est la parole. J’aime le français mais ce qui fait que j’argumente et que j’ai une parole ce n’est pas le français ou le chinois.

PI : C’est quand même la première des frontières. Sur l’Internet on utilise principalement l’anglais, n’y a-t-il pas un risque de nivellement. ?

PB : Je ne suis pas pour liquider le français. Il faut défendre la langue mais il y a quelque chose dans la communication qui n’a rien à voir avec la langue. Il n’y a pas une langue meilleure qu’une autre. Je comprend mal ce débat même si je pense qu’il faut défendre les serveurs en français. C’est à un autre niveau que cela se joue.

PI : Avec la langue on est pourtant au cœur de l’infrastructure de la société.

PB : Les vrais liens sont plutôt des communauté de paroles, ce qui dépasse la langue. Les communautés de sens, de valeurs, de travail. Avec mes collègues je suis dans une communauté de paroles avec des langues différentes.

PI : Une de vos principale critique, c’est que l’Internet privilégie la transmission de l’information au savoir. Umberto Eco soulignait que la langue anglo-saxonne et le mode d’écriture sur Internet avait tendance à hacher le discours en petits éléments qui se résument à de l’information plutôt que du savoir.

PB : Je n’ai rien contre Internet. Je comprend ce que dit Eco mais je travaille actuellement l’argumentation dans les textes de Shakespeare : il y a une conception instrumentale de l’anglais parce qu’il s’est dégagé une espèce se sous langage qui est cet anglais international coupé en tranches. Il n’y a rien dans la langue anglo-saxonne qui conduise à l’anglais fonctionnel qu’on utilise aujourd’hui. Si le français dominait le monde il y aurait un français fonctionnel. Il ne faut pas confondre l’anglais de cuisine que je peux employer avec un correspondant indien avec l’anglais littéraire.

PI : Est-ce qu’il n’y a pas un rapport avec une certaine culture universitaire anglo-saxonne pour laquelle le savoir se veut, non pas utilitariste, mais opérationnel, en opposition avec la culture universitaire allemande et française qui travaille plus sur le concept ? Laissons de côté la langue anglaise et est-ce qu’Internet peut être un lieu de savoir et de connaissance ?

PB : Dans mon livre(1) je propose de faire une distinction entre information et connaissance non pour les opposer mais pour retrouver ce que l’on a un peu perdu en France, l’objectivité de l’information. On a besoin de l’information mais la connaissance, c’est autre chose, dotée de propriétés singulières. L’information est détachable, transportable facilement. La connaissance n’est rien tant qu’elle n’a rien changé chez celui qui la porte, c’est ce qui vous transforme. La connaissance relève d’un désir et plus d’une médiation humaine là où l’information a un auditoire universel. Si je conçois bien mon information un chinois de la campagne peut se l’approprier. Ma critique porte sur le discours qui dit : « en accédant aux banque de données vous aurez accès au savoir ». En accédant aux banque de données, on a accès à de l’information et je trouve ça précieux. Dans la connaissance il y a quelque chose de l’ordre de la transmission individuelle, de l’acte intérieur, d’une certain rapport à l’ignorance. Il y a un rapport paradoxale à l’ignorance, il faut à la fois l’accepter et la refuser. C’est ce qui nous donne le désir de savoir et que l’on n’a pas avec l’information. L’information il faut l’avoir, c’est un domaine toujours positif. Internet me donne accès à la connaissance lorsque je discute avec un collègue. Internet est un outil supplémentaire pour transporter la parole. Je me refuse à dire qu’Internet va permettre de résoudre l’inégalité d’accès aux connaissances parce que cela donne accès aux banques de données et à l’information. Il y a escroquerie intellectuelle. On ne résoudra pas les problèmes d’inégalité scolaire en branchant les jeunes sur Internet. Il va se passer ce qui c’est toujours passé, ceux qui ont un désir de connaissances, ceux qui sont soutenus chez eux vont profiter très largement de cet outil formidable. Ceux qui sont coincés chez eux et qui ont un rapport fermé à la connaissance, on pourrait les mettre devant la connaissance entière du monde cela ne changera rien.

PI : Cela va donc amplifier les différences. Mais je remarque que vous utilisez le terme de médiation. Est-ce qu’il n’y a pas chez vous la pointe d’angoisse de l’universitaire qui voit lui échapper sa situation d’intermédiaire, qui est peut-être une situation de pouvoir, entre l’étudiant et la connaissance ? Il y a tout de même une réticence actuellement en France, dans les milieux enseignants, vis à vis de l’Internet ?

PB : Je vous trouve optimiste sur le rôle de l’universitaire parce que j’ai un point de vue plus critique. Je pense que l’université n’existe plus. Elle a implosé ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de bons enseignants ou étudiant mais est-ce que cela passe par elle ?

PI : Cela passe toujours par un intermédiaire… Est-ce que ce n’est pas l’image de l’enseignant qui a le monopole de la connaissance qui est en train de s’effriter ?

PB : Je pense que la connaissance passe moins par l’université qu’elle ne le faisait dans le temps. Quand Erasme développe le genre épistolaire à la Renaissance, il prend l’enseignement de la bouche de ceux qui donnent un cours direct pour dire que cela passe aussi par l’écrit. C’est l’écrit qui est devenu une sorte d’université. Il y a les éditeurs aussi qui ont pris une partie du pouvoir et maintenant les journalistes. Les plus intelligents savent que « peu importe par où ça passe ».

PI : Si on prend l’université comme une usine à connaissances qui passe par des structures de pouvoir, des monopoles de connaissances et d’enseignement, de réseaux d’informations -selon un schéma très bourdieusien-, est-ce qu’Internet ne peut pas destabiliser tout ce bel agencement ?

PB : J’espère bien puisque là on ne parle plus du savoir mais des carrières. Je suis peut-être élitiste mais les grands textes qui m’ont influencé ne sont pas universitaires. Le savoir vivant circule autrement, de manière multiforme. Bourdieu sait bien que cela ne passe pas forcément par l’université. Chacun doit se bagarrer pour que sa parole arrive à destination. Si Internet permet cela, tant mieux. Il faut être opportuniste. Je ne suis pas persuadé que cela changera quelque chose et que les vraies influences ne nécessitent pas un enseignement plus direct.

PI : Vous nous dites que l’Université n’existe plus mais que vous croyez à la transmission directe de la connaissance….

PB : Je parle de l’Université française, Jussieu, la Sorbonne, avec sa hiérarchie, ses carrières etc… Ce n’est plus par là que ça passe.

PI : Un autre sujet… Est-ce que le succès d’Internet auprès d’un certain nombres d’acteurs économiques ne provient pas du fait qu’Internet est la représentation quasi parfaite du mythe du marché tel que l’ont développé les économistes néo-libéraux, un modèle où l’offre rencontre la demande avec une parfaite élasticité ?

PB : Je suis assez d’accord avec cette idée. Le grand succès d’Internet est lié au fait qu’il y a un pacte provisoire entre des acteurs qui ont des intérêts divergents. Un pacte entre les ultra libéraux, les anarchistes, les cyberpunks des réseaux que j’ai décrit dans un bouquin (2), et une partie de la classe politique, en particulier des démocrates américains et l’équipe que Clinton a rassemblé. Pourquoi alliance ? Les anarchistes se sont rendus compte qu’ils avaient un bout de chemin à faire avec les libéraux parce qu’ils ont un point commun c’est qu’ils ne veulent pas d’Etat. Ils veulent créer un espace dans lequel ils ont confiance dans l’homme, le jeu des acteurs et l’autorégulation. Il y a une confiance dans l’homme chez Bakhounine. Vieille thèse anarchiste : « c’est la répression qui crée le bandit ». Supprimer le policier vous n’aurez plus de voleur. Tout d’un coup il y a convergence.

PI : Est-ce qu’il n’y a pas plutôt ce type d’anarchisme du côte de Hayek que de Bakhounine, ce que l’on a appelé l’anarchisme de droite?

PB : Absolument mais il y a un point d’opposition c’est que, chez les libéraux, la valeur de l’information va tenir à ce qu’elle est transformé en marchandise alors que pour les anarchistes la valeur de l’information tient à ce qu’elle échappe complètement à l’univers de la marchandise. Internet, actuellement et pour les quelques mois qui restent, a résolu ce point de contradiction puisqu’il s’est développé comme toutes les nouvelles technologies de communication depuis 50 ans dans les premières années, en dehors des lois du marché. Avec pour les uns, en visu, que cela bascule dans les lois du marché et pour les autres que cela permette d’y échapper. Il y a quelque chose de provisoire entre des gens qui savent bien que cela va éclater. Pour moi quelque chose va éclater dans les mois à venir.

PI : Lequel va gagner, beaucoup de gens disent que la marchandise vient de remporter largement la bataille d’Internet ?

PB : Il ne faut pas sous-estimer les possibilités de guerre civile si je puis dire. Il ne faut pas oublier que ce sont les anarchistes qui font tourner la machine. Leur pouvoir est immense.

PI : Tout à l’heure vous disiez que la notion de citoyenneté sur Internet n’était pas un bon concept et voilà que vous parlez maintenant de guerre civile …

PB : Oui mais ce sont deux conceptions du monde qui s’affrontent.

PI : Vous êtes en train de reconnaître tout de même qu’il y a de la politique sur Internet et qu’il y a un enjeu de citoyenneté…

PB : Dans ce sens là, oui. Au sens où Marx parlait de la machine. Mais c’est un danger extérieur à la technique.

PI : Même si l’inventivité est du côté des « anarchistes » est-ce que la bataille se fait à armes égales ?

PB : J’ai travaillé sur la sécurité informatique et c’est un sujet que je connais bien. A la fin de l’un des rapports que j’avais fait il y avait cette idée selon laquelle l’une des contradictions majeures du capitalisme libéral serait peut être dans la pression très forte qu’un certain nombre de gens feraient pour sortir du champ de la marchandise, de la communication, de la connaissance. Ce serait peut être un des points de contradiction de la société de demain. Les possibilités de nuisance de ceux qui font tourner la machine sont immenses. Quand les conducteurs de bus et de métro s’arrêtent les gens ne sont plus transportés. Quand les gens qui sont dans les réseaux décident que le réseau transportera gratuitement les usagers il y aura des conflits. Peut être que les conflits de demain seront moins des conflits de conducteurs d’autobus, comme la grève de décembre, que des conflits d’un nouveau genre.

PI : C’est effectivement le discours de beaucoup d’informaticiens, des pirates informatiques également, mais qui date du temps où la structure d’Internet était largement organisée au sein des universités. On voit que le pôle économique privé est en train de reprendre les choses en main, contrôlent-t-il toujours cette infrastructure ?

PB : C’est clairement le lieu d’une lutte qui n’est pas technologique mais qui oppose deux systèmes de valeurs. Je ne suis pas armé pour savoir qui gagnera. Tous les gauchistes de la micro-informatique se sont reconvertis dans le capitalisme et l’industrie.

PI : J’aurais voulu avoir votre avis sur tous les mythes de fin de siècle qui entourent l’Internet : terrorisme, pornographie…etc

PB : L’anthropologue n’est pas étonné. A partir du moment où l’on parle de communication entre les gens il n’est pas étonnant que l’on parle de sexualité, de violence. C’est la preuve d’une appropriation. Cela tient à notre inculture technique, en particulier en France. La difficulté de savoir évaluer ce qui est l’outil, ce qui est l’usage. On mélange tout et on dit que c’est la technique qui génère le monde. Bientôt on va dire que c’est Internet qui génère la pornographie, le révisionnisme.

PI : Cela ne pourrait être qu’anecdotique si le législateur ne se penchait pas actuellement sur la question.

PB : Il faut aussi réfléchir à des garde fous spécifiques. Sur l’histoire du livre de Gubler, on peut discuter la décision de justice mais elle doit être valable dans la totalité de l’espace public. Il n’y a pas un nouvel espace qui, par nature, devrait échapper à la justice.

PB :

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