Ce qu’on disait d’internet en 1996 …
décembre 23, 2005
J’ai retrouvé au fond de mon disque dur les archives du magazine Planète Internet, un des premiers magazines français traitant d’Internet où j’ai officié plus de 2 ans entre 1996 et début 1998. Que des bons souvenirs, du coup j’ai entrepris de republier sur ce blog quelques papiers et chroniques avec leurs dates d’origine. Quelques trucs méritent d’être relus :
Les nouvelles armes de la démocratie (1996) sur l’utilisation du réseau par des réseaux sociaux et politiques
Entretien avec Philippe Breton (1996) la vision critique d’un ethnologue, spécialiste de l’informatique et de la communication
Les zapatistes sur Internet (1996) les zapatistes, le premier délire utopiste du net, je me souviens encore de la grande presse qui pensait que les guerilleros se baladaient avec des PC portables dans la jungle… Souvenir émouvant aussi de l’auteur de cet article Maurice Najman, décédé depuis.
L’information partagée - la nouvelle frontière (1997) une de mes chroniques mensuelles, sur le partage de l’information, déja…
Interview de Scott Woelfel, Rédacteur en chef et Vice-Président de CNN Interactive (1997), un entretien qui m’a beaucoup marqué et influencé plus tard…
Les coulisses de CNN: au cœur de l’info industrielle (1997) le reportage chez CNN interactive à Atlanta
Interview de Paul Mathias, le rêve de la cité (1997), un entretien avec un philosophe passionné d’internet et qui enseigne toujours sur ce sujet. A l’époque je préferais largement ses analyses aux élucubrations d’un Virilio ou un Baudrillard..
L’esprit des temps modernes (1997) une de mes dernieres chroniques, coup de gueule contre Redeker qui avait commis un pamphlet d’une effroyable ringardise dans Le Monde (et la revue les Temps Modernes) et m’expliquait qu’il interdisait Internet à ses enfants …
Soros tisse sa toile à l’est (1996) Enquête sur la fondation Soros
Mise à jour : Francis Pisani sur Transnets, s’est livré à un exercice similaire sur ses souvenirs de 1996, c’est l’occasion d’y partager ses anecdotes…  Â
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L’esprit des temps modernes
décembre 10, 1997
Tout occupé à réagir aux assauts de la vulgarité, l’œil en coin sur les éditions de France Soir consacrées aux photos de Diana sur l’Internet, un débat lancé dans les colonnes du monde en septembre dernier nous avait échappé. On s’y interrogeait lourdement sur l’intérêt de « l’Internet à l’école » et on y retrouvait, comme dans une figure de style imposée, tous les termes du débat des années 80 sur l’introduction de la télévision à l’école. Pauvreté des images, culture de la consommation de masse, supermarché de l’information, grand bazar de la communication, tout y passe jusqu’à l’accusation suprême : la menace yankee, en l’occurrence l’ogre glouton Microsoft, dévoreur de nos belles âmes républicaines. Bref on y pointe l’Internet comme autrefois la télévision, en y désignant TF1 par un raccourci de pensée aussi commode que malhonnête. La conclusion coulait comme l’eau limpide de la source : laissons l’école loin de l’agitation technophile avec cet argument de fond que l’école n’est pas le lieu d’adaptation des enfants à un environnement mouvant mais le lieu des humanités, celui de l’apprentissage des savoirs fondamentaux, celui du berceau citoyen.
Le paradoxe du débat tient, quelle ironie, à ce que ces derniers arguments sont parfaitement fondés et tout à fait compatible avec une vision utopique de l’Internet. Reste à comprendre pourquoi l’Internet dont aucun des encyclopédistes n’aurait osé rêver, provoque autant de défiance dans un monde où la quête du savoir est une raison d’être. Faut-il revenir, au risque d’insulter l’intelligence des vrais utilisateurs de l’Internet, sur la richesse de ce réseau dont l’image, il est vrai, est brouillée par la médiocrité de certains marchands, la vulgarité des esprits pervers et la malhonnêteté de certains médias. L’Internet est un outil voilà tout. Un outil n’a rien d’indigent, de pauvre ou de vicieux. L’outil vaut pour ce que l’on veut bien en faire, et l’Internet est avant toute chose l’outil des communautés de chercheurs, d’enseignants, avant d’être celui des professionnels du marketing. Les Microsoft de l’Education Nationale ne vivent pas aux Etat-Unis, ce sont des marchands bien installés en France, ceci avant même que l’Internet ne soit inventé. Les grands éditeurs qui renouvellent tous les deux, trois ou cinq ans les manuels scolaires, les éditions de grands textes littéraires avec la caution éclairée des comités de lecture composés d’enseignants, ont inventé le business de l’éducation bien avant Microsoft. Pour l’internaute la découverte de ce business prend la forme de gifle cuisante : quand des étudiants ou des enfants reçoivent des lettres de mise en demeure de Gallimard pour retirer le texte du petit Prince, un poème de Queneau, de leur site web ce n’est pas Microsoft qui hante leurs cauchemars.
Mais en vérité si l’Internet est perçu comme une menace c’est peut être parce que les pratiques d’échange et de partage du savoir qui en font sa légitimité et ont guidé sa structuration (groupe de discussion, courrier électronique, outils de recherche) se heurtent frontalement à une certaine réalité de l’enseignement en France. Que l’école ait pour mission de former le citoyen, voilà une vérité qui ne coûte rien à avancer. Non l’apprentissage de l’Internet ne suppose pas de submerger les salles de classe d’ordinateurs. Non il n’impose pas l’enseignement académique de l’informatique. La meilleure des formations de l’internaute c’est le bagage minimal des savoirs fondamentaux : écriture, lecture, langues vivantes, mathématique élémentaire et, surtout, culture générale. Le reste c’est l’intendance. Elle implique tout de même que l’ordinateur ne reste pas un objet mystérieux. Merci de d’accepter que l’Internet ait sa place au moins dans un centre de documentation.
La mission de l’enseignement en France est peut être de former des citoyen, elle s’enlise en pratique dans la génération et la perpétuation d’une élite, mission sacrée et peut être pervertie de l’idéal républicain. Pour cette élite le savoir est avant tout un capital précieux, garant de la distinction, couronné par un savant échafaudage d’examens et concours. Le triomphe de l’élève, en France, se mesure à cette capitalisation jalouse d’un savoir qu’il dispute aux autres. Le modèle de la classe, avec son maître et sa chaleur, est trompeur. L’education est individualiste quand l’Internet, lui, propose un nouvel état d’esprit. Il n’y a qu’une seule et unique bataille de l’Internet : celle du contenu. C’est peut-être cela, l’esprit des temps modernes.
Interview 1997: Paul Mathias, le rêve de la cité
novembre 21, 1997
Publié en novembre 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)
Note rappel : Paul Mathias était à l’époque (1997) professeur agrégé de philosophie au lycée Henri IV (Paris) et maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris où il participait au groupe de réflexion sur les nouvelles technologies dans l’enseignements et la recherche. Il a publié en 1997 “la cité internet” (Presses de Sciences Po – La Bibliothèque du citoyen)
Je découvre à l’occasion de cette republication qu’il anime un site de réflexion sur différents aspects de l’internet dans le cadre de son enseignement universitaire
Berceau des nouvelles formes d’activismes le réseau Internet a gagné la réputation d’espace politique idéal. Paul Mathias, professeur de philosophie et auteur de l’essai « la cité Internet » s’attaque au mythe de la cité politique et de la nouvelle citoyenneté mondiale.
Planète Internet : - Vous utilisez la notion de « Cité Internet », considérez-vous que l’Internet abrite une communauté politique ?
Paul Mathias : Il ne s’agit pas d’une communauté mais d’un groupe d’utilisateurs, l’idéal d’un groupe politique sur l’Internet est à la limite de l’absurdité. La notion de communauté ne s’applique de manière plastique que pour désigner des rassemblements de personnes sur la base d’intérêts souvent fugitifs. L’idée de communauté est inadéquate pour l’Internet sauf si on touche à Aristote. On peut s’inspirer d’une de ses figures de l’amitié qui désigne la conjonction aléatoire des intérêts de personnes diverses. Aristote parle de l’intérêt des brigands, de l’amitié dans les affaires. Il parle d’une entente réciproque autour d’un projet objectif. Une fois le projet dissipé la communauté disparaît. Sur l’Internet on se rejoint autour d’intérêts divers, de communautés diverses. Et même plus, il y a des intérêts qui s’entrecroisent et des communautés qui se meuvent.
- Vous parlez d’une Acropole dissimulée, en fait vous titrez « la Cité Internet » pour mieux en démonter le concept.
C’est une approche critique du fantasme de la communauté des réseaux, comme s’il s’agissait d’un nouveau mode d’existence de la Cité. En fait j’ai deux objectifs : démonter le fantasme communautariste qui me paraît un idéal fumeux et dénoncer l’utilisation purement technique de l’Internet. Je trouve qu’il y a de bonnes idées dans le communautarisme et notamment qu’on peut se retrouver dans une communauté « d’intérêts désintéressés » c’est à dire autour d’un thème d’esthétique, de recherche , de plaisir, sans qu’il y ait des enjeux de pouvoirs, de connaissances, économiques, selon une véritable figure de l’amitié.
- Les partisans du fantasme peuvent objecter qu’il y a des forums , des espaces publics, des outils de vote, et tous les éléments permettant de décrire un espace politique. En plus les acteurs de l’Internet sont amenés à autogérer cet espace.
Je n’y crois pas car il n’y a pas de lieu politique sans l’exercice d’une contrainte. On me dira qu’on peut techniquement être éjecté d’un forum [ndlr : dans le cas du chat en IRC par exemple], il y a donc une sorte de contrainte objective. Cela dit, il y a des moyens techniques de court-circuiter la contrainte quand on est un utilisateur indélicat de l’Internet grâce à la faculté qu’on a de changer sa propre représentation en changeant de prestataire de fournisseur ou d’adresse, ou par l’anonymat. Ces contraintes n’offrent pas assez d’assurance pour permettre de définir la communauté des réseaux comme politique. La seule contrainte est celle du monde extérieure : la législation du monde réel. La netiquette a cette dimension optative - la formulation d’un souhait - elle est incontestablement efficace sans l’être autant que la police ou la Loi. Il y a une chose qui m’agace dans la Netiquette c’est la fait qu’il s’agit d’une coutume formellement érigée en règle. En ce sens, c’est une loi qui se dispense de sa légitimation, sinon par référence à la « bienséance ».
- Vous démontez la notion de « netizen », c’est pourtant une des tentatives de cerner un sujet politique sur l’Internet
Ce qui me gêne dans le mot c’est qu’en fait les réseaux sont employés comme des moyens techniques pour parvenir à des fins qui sont souvent extérieures au réseau. Le netizen c’est un citoyen auquel on a donné un outil informatique qui lui permet peut être de participer plus directement à la vie publique mais avant tout à la vie publique réelle. La connexion à l’Internet n’est au fond pas différente des outils dont disposent les citoyens comme le rassemblement, l’écriture, la publication. Evidemment cela facilite les choses par exemple dans l’intervention auprès des représentants mais il ne me semble pas que le netizen soit un sujet ou une réalité qui ne relève que des réseaux, c’est avant tout un citoyen et en l’occurrence surtout américain.
- Certains auteurs défendent l’idée qu’avec l’Internet les idées libertaires rejoignent celles des libéraux.
Les communatutaristes californiens rejoignent Gingrich. Dans mon livre Je renvoie en effet dos à dos les libertariens qui prônent une autogestion des réseaux et les libéraux qui à la manière de Gingrich et Al Gore sont pour une liberté totale de l’utilisation des réseau mais à condition que les réseaux soient un outils économiques.
- Je ne comprend pas : vous démontez l’Internet en tant que lieu politique, vous critiquez ceux qui l’utilise comme outil économique. Si vous critiquez les seconds c’est parce qu’au fond vous défendez la première idée.
On a deux modèles, un communautariste qui dit que l’Internet est un lieu à part et qu’il faut le laisser s’autoréguler. Je réponds qu’il n’est pas à part mais inscrit dans une réalité déterminée et soumise à des pouvoirs réels. Ce sont des législations réelles qui déterminent notre usage des réseaux par exemple sur la cryptologie, les textes révisionnistes. L’autre modèle, le libéral, dit qu’il faut réglementairement créer les conditions d’une totale liberté d’action, de procéder à des échanges économiques, de travailler à la prospérité de tous. Il faudrait donc considérer l’Internet comme un outil idéal attendu depuis des décennies pour faciliter les échanges. Le prisme de « l’intérêt bien compris » est réducteur. La réalité de l’Internet se situe dans une tension entre ces deux modèles. On a raison de dire qu’il va faciliter les échanges mais on fait abstraction de ce qu’est l’Internet comme réseau dans lequel sont en jeu des sujets et des pratiques de liberté.
- Ceux qui veulent faire de l’Internet un marché peuvent rétorquer qu’ils soutiennent le principe de la liberté d’expression et respectent les sujets.
Parfaitement, mais le problème est dans l’appropriation du réseau pour des intérêts économiques.
- Comment peut on s’approprier l’Internet ?
C’est d’abord une appropriation technique dans la mesure ou le réseau est encombré, qu’on y fait circuler n’importe quoi, les images, la publicité. Il y a aussi une manière idéologique de se l’approprier : le genre Wanadoo, c’est « connectez vous sur Le Monde », « surfez », c’est une présentation mièvre et ludique de quelque chose qui a beaucoup plus d’intérêt que ça..
- Vous avez une vision élitiste, le principe des services de Wanadoo c’est aussi d’attirer des gens qui n’ont pas les compétences techniques pour se lancer sur les réseaux.
Ce n’est pas vrai ! Pour faire fonctionner Wanadoo il faut les mêmes compétences que pour établir n’importe quelle connexion ppp. L’idée que l’utilisation des réseaux puisse se faire naturellement me paraît illusoire, la création d’une page Web, le paramétrage d’un ordinateur requièrent des compétences spécifiques. Il ne faut pas tomber dans le panneau qui consiste à dire « tout est immédiatement accessible à n’importe qui. Ce n’est pas vrai, c’est une imposture, c’est un emmerdement de se connecter sur les réseaux. Et une fois qu’on y est c’est un emmerdement d’en faire quelque chose. Si on a pas une approche culturelle ou technicienne de la chose on ne fait strictement rien. En soi l’Internet est un objet vide, bien pire que la télévision puisque ca ne bouge même pas autant. Je reprocherais à la version populiste de l’Internet de se présenter comme une télévision améliorée.
- Que pensez vous des systèmes de filtrage et de codification des sites ?
Si ca marche c’est terrifiant mais j’ai le sentiment qu’il y a toujours le moyen de contourner les interdictions sur le réseau. Sur le principe je trouve que c’est con. Il n’y a pas à s’émouvoir de la pornographie, il y a bien des films pornos sur Canal+. Le véritable palliatif à la bêtise, au révisionnisme, c’est de produire du contenu et d’attaquer sur le terrain. De plus les filtres n’atteignent pas ceux que cela devrait atteindre. Le type qui veut produire du contenu pornographique ou révisionniste peut le faire. C’est plus un problème d’éducation que d’Internet. Ce qui est préoccupant c’est qu’il ait pu y avoir des universitaires français pour défendre des thèses révisionnistes.
- C’est un outil qui intéresse moins les gouvernements que les communautés scolaires.
Je vais dire quelque chose d’horrible mais quand on est en classe ce n’est pas pour tapoter sur des ordinateurs. On ne fait pas cours avec des ordinateurs. On ne laisse pas des mômes cliquer pour cliquer. Le problème de la censure ne devrait donc pas se poser en classe. S’il se pose c’est que l’instit ne fait pas son boulot. Maintenant si des communautés veulent filtrer du contenu c’est leur problème. La censure privé ne nous concerne pas. Ce qui m’inquiète plus ce serait que le gouvernement impose un filtrage pour tous.
- Vous n’avez pas abordé la question des droits d’auteur.
Je voulais que mon bouquin soit sur le réseau dès sa sortie en librairie comme un appel de lecture. Je n’y vois pas de « danger » car personne n’a envi de lire un bouquin sur le réseau. Les éditeurs français sont hystériquement attachés à leurs privilèges actuels. Pour les faire bouger il faudra beaucoup de temps. Il faut s’attaquer au détournement et à la réutilisation industrielle des produits, comme pour les CD-Roms. Mais pas au prix de la liberté d’accès du plus grand nombre aux sources de la connaissance ou de la littérature.
Photo première page
Légende : Paul Mathias est professeur agrégé de philosophie au lycée Henri IV (Paris) et maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris où il participe au groupe de réflexion sur les nouvelles technologies dans l’enseignements et la recherche.
Encadré :
La cité Internet
Editeur : Presses de Sciences Po – La Bibliothèque du citoyen
L’insupportable légèreté de l’internaute
octobre 10, 1997
l se cache, il se glisse le long des murs, il se déguise, il est infidèle, il est méfiant, il mord, il aboie, il s’agite en permanence, c’est l’internaute et c’est le cauchemar des publicitaires. Au départ l’internaute est un lascar qui fait baver toute les légions du marketing : il est éduqué, il dispose d’un niveau de revenu confortable et il est curieux de tout. Après cinq millions d’années d’histoire et pas mal de temps perdu à ronger des racines, à bâfrer des noisettes et des myrtilles la race humaine a accouché du degré suprême de la civilisation : le consommateur urbain high tech. Les dernières avancées technologiques ont permis de mettre en place les filtres adéquats pour sélectionner le fin du fin de l’arbre généalogique. Non pas l’élite, les esprits brillants ne s’abaissent pas, c’est bien connu, à manier l’ordinateur, mais un produit normalisé par le passage du tamis social. Imaginons une chaîne de télévision qui ne toucherait que des téléspectateurs d’une tranche d’âge précise, au niveau de revenu homogène et au capital socio-culturel semblable. Cette chaîne ne bénéficierait pas du meilleur audimat mais elle gagnerait à la course aux annonceurs chacun pouvant mesurer précisément cet impact.
L’Internet c’est un peu de tout cela avec en plus la capacité technique de suivre les battements de cils du cobaye, ses mouvement, ses goûts et … son adresse. Après quelques tâtonnements la conception des outils de contrôles et d’analyse des comportements est en passe d’atteindre un niveau de sophistication et de vice tel que parler de respect de la vie privé est devenu une insulte à leur intelligence. De l’autre côté du trou de la serrure les spécialistes du marketing prennent fébrilement des notes, tracent les courbes et affinent les stratégies.
Seulement il y a un hic. L’internaute échappe aux éprouvettes des laborantins. On le connaît , on le décrypte mais l’immensité du réseau lui permet toutes les infidélités. Le piège des hyperliens se retourne contre les marchands. Le fabuleux audimat se dilue dans les centaines de milliers de sites. Les seuls qui peuvent prétendre à la fidélité des internautes sont les moteurs de recherche, passage obligé du voyage. La publicité s’y engouffre donc mais au delà , le néant.
Il fallait inventer autre chose pour canaliser l’intérêt des visiteurs. On a donc inventé le « push média ». Au départ le « push » est fondé sur un malentendu : on veut permettre à l’internaute de recevoir automatiquement sur son écran, l’information qu’il souhaite. Les premiers outils ont naturellement repris le concept du journal dont on choisirait les rubriques : Wall Street Journal, San José Mercury News, agence Reuter, sont devenus les pourvoyeurs d’informations. Ensuite sont venus les outils capable d’extraire les données, les textes des sites webs choisis par l’utilisateur. L’idéal peut être mais au prix d’un inconvénient de taille : le principe du libre choix revient à renoncer à suivre l’internaute dans ses pérégrinations. Le cauchemar de l’immensité incontrôlable qui recommence. Alors le « push » de transforme incidieusement en autre chose. Le concept de la chaîne de télévision se glisse dans la boîte à outils. Avec la dernière génération des navigateurs, un outil incontournable sur les micro des internautes, on propose une série de chaînes thématiques. Il s’agit toujours, sur le papier, d’informations « poussées » vers l’internaute, mais sa seule liberté consiste à choisir la chaîne et non le type d’information. Mieux, placé dans un serveur d’entreprise, e véritable marché de ce type de produit, c’est à l’administrateur du réseau que revient la tâche de choisir et distribuer l’information aux abonnés. Bien sûr tous les outils de contrôle des activités de ces abonnés sont inclus dans les logiciels.
Dur réveil, les outils de productivité sont aussi des outils de surveillance. Finalement le zapping, maladie naturelle de l’internaute, gagne en sympathie.
Cadavre exquis
juillet 21, 1997
Publié en juillet 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)
” Le temps vienne où elle [la poésie] décrète la fin de l’argent et rompe seule le pain du ciel pour la terre ! Il y aura encore des assemblées sur les places publiques, et des mouvements auxquels vous n’avez pas espéré prendre part. […] Qu’on se donne seulement la peine de pratiquer la poésie. “…
Manifeste du surréalisme (1924)
La fierté du poète est une folie qui résiste à toutes les écoles, mais elle fait sourire les marchands qui, eux, savent bien que les places publiques sont des boutiques. Le plus indomptable des poètes, devenu cadavre, laisse sa dépouille aux vers. C’est alors que s’opère la patiente alchimie du temps qui, à force de mastication, le transforme en auteur tandis que ses vers gagnent en crédit.
C’est que l’auteur, contrairement au poète, n’est pas à plaindre puisqu’on lui attribue des droits. Faut-il préciser qu’au temps du sacre de la marchandise le droit d’auteur mobilise plus de défenseurs qu’un poète n’oserait en espérer du temps de son vivant. Avec l’Internet, la reine des places publique, le temps de l’innocence n’aura duré qu’un bref été.
L’informatique, cette technologie vulgaire, pourrait provoquer la seconde révolution silencieuse attendue depuis l’irruption de l’imprimerie. Certains y pensent. Songez-y : après l’accès de la multitude au savoir, la possibilité pour chacun de communiquer vers tous, d’éditer, de publier. Balayé l’imprimeur, terrassé l’éditeur, oublié le censeur. Une place publique à l’échelle planétaire où les mots ont leur chance de résonner. D’aucun diront qu’il faut des murs pour résonner, mais enfin quel poète, quel artiste n’y serait sensible ? Pourtant le moment est venu de s’interroger sur le paradoxe grandissant d’une littérature qui, jour de son triomphe - l’électronique consacre bien l’écrit n’en déplaise aux marchands d’images- entreprend frileusement de bâtir des murailles.
D’abord les faits. Parce que des admirateurs honnêtes et zélés ont décidé un jour de reproduire sur leurs pages personnelles des textes de chansons, on découvre que l’art de la publication n’est pas Å“uvre de charité. Brel, Sardou valent à des étudiants ou des particuliers des procédures en référé de la part des ayants droits. Si vous êtes un fan de Serge Gainsbourg tremblez, car nous pouvons déjà vous avertir que vous êtes les prochaines cibles… Maisons de disque, éditeurs, famille, cousins, maîtresse cachée des auteurs, tous les ayants droits se réveillent face à la menace. Lorsqu’ils ne se réveillent pas se sont parfois les membres affamés de la tribut des avocats qui partent en chasse pour eux. Si les cibles sont pour le moment volontairement choisies dans le public sans défense des particuliers c’est pour mieux arracher une jurisprudence dans un domaine, les réseaux informatiques, où les tribunaux manquent de repères. Ceux-ci se sont d’ailleurs bien gardé, à ce jour, d’infliger de sévères dommages et intérêts mais on exigé le retraits des textes et documents concernés. Le seuil du grotesque a pourtant été atteint le jour ou ce sont les Å“uvres de Raymond Queneau, et en particulier son célèbre Cent Mille Milliards de Poèmes, qui ont fait l’objet de l’attention des chasseurs de primes.
Que les fantaisies créatrices des tenants du surréalisme et de la famille Oulipo puissent un jour faire l’objet d’une passe d’arme sur le droit d’auteur, voilà qui n’était pas prévu au programme. La nature même du poème de Queneau, qui se prête admirablement au traitement informatique, pourrait faire penser à une farce. Heureux l’étudiant maltraité que le tribunal n’ait pas décrété le franc symbolique pour chaque poème reproduit ! Nul ne contestera le principe même de la propriété intellectuelle mais il est peut être un dernier combat, digne des surréalistes, à mener au cÅ“ur de la société marchande : celui de l’abandon de cette propriété après la mort de l’auteur. Que les mots soient privés de liberté parce qu’un douteux héritage les tient en laisse, voilà l’ultime trahison du poète.
Emmanuel Parody
Interview 1997: Scott Woelfel, Rédacteur en chef et Vice-Président de CNN Interactive
juin 20, 1997
Publié en juin 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Scott Woelfel CNN interactive- Diplômé en journalisme de l’Université du Missouri et après plusieurs années de télévision locale aux USA, Scott Woelfel a rejoint CNN en 1985. Il y est devenu producteur d’émissions politiques comme “ Inside Politics � et responsable de programmes d’actualités dont un talk show durant la guerre du golf. Il a participé à la création de CNN Interactive en 1995. -
Planete Internet : En voyant l’échec de certains médias électroniques beaucoup de gens pensent qu’il est trop tôt pour y investir.
SW: Si on attend trop quelqu’un le fait à votre place. Il faut commencer tôt. La façon dont CNN le fait avec du son des images et de la vidéo est attrayante et je pense que c’est la direction que prendra ce type de media. C’est difficile pour les journaux de rivaliser parce qu’ils n’ont pas la vidéo. Mais c’est aussi une question de mentalité. Si vous pensez que “ c’est un nouveau marché, je vais y perdre 10 millions de dollars, vous allez perdre 10 Millions de dollars par an. Si vous pensez “ je dois prouver que c’est un business viable et je suis prêt à en payer le coût, alors vous le faites �.
PI : pensez-vous que vous auriez eu le même succès si vous ne vous étiez pas appelé CNN ?
Non, on doit une grande part à CNN. C’est la seconde marque la plus connue dans le monde après Coca Cola (aussi à Atlanta). C’est notre label et on doit en profiter.
PI : Qui est en face de vous dans ce marché ? MSNBC ?
Je ne pense pas qu’ils soient concurrents. Nous sommes plus rapides, plus à jour, même s’ils font un bon site. Les gens viennent sur notre site pour savoir ce qui se passe dans le monde parce que nous faisons un meilleurs un boulot.
PI : Avez-vous des statistiques en temps réel sur vos utilisateurs ?
On peut suivre l’activité des serveurs en temps réel pour analyser.
PI : l’utilisez-vous pour mesurer l’impact de chacun de vos papiers ?
On ne fait pas ca, on couvre les news et on laisse les gens trouver ce qu’il cherchent. On y pense pour les histoires qu’on met sur la page d’accueil.
PI : je suis surpris de voir la présence de nombreux journalistes confirmés ? En France le multimédia est souvent confié à des jeunes inexpérimentés.
On utilise des journalistes ayant une expérience de presse de télé, ou qui connaissent le boulot d’agence. Ils doivent être motivés. Certains sont ici parce qu’ils maitrisent ces technologies. C’est CNN ici, nous avons la culture des news, certains saississent l’opportunité de découvrir un nouveau média.
PI : Vous lancez bientôt un site suédois, vous avez d’autres projets étrangers ?
On recherche d’autres endroits ou aller. L’idée c’est d’avoir des équipes de journalistes locaux, pour produire du contenu en langage local en plus de l’anglais. On veut mettre en place des rédactions satellites. On ne veut par recréer tout le contenu du site US mais le résumer en langue locale et y ajouter du contenu local quitte à renvoyer ici ceux qui maîtrisent l’anglais.
PI : des projets pour l’Allemagne, la France …
On regarde, on cherche les pays d’où proviennent nos lecteurs, et là où l’informatisation est avancée. 35% des lecteurs sont étrangers.
PI : votre vision du média dans 10 ans.
Dans 10 ans CNN, et pas seulement la branche Interactive, sera devenu un média personnalisé, interactif. La vidéo prendra de plus en plus d’importance.
Les sites préférés : (ajouter en fin)
www.rotonews.com (baseball)
www.voxpop.org/jefferson (Jefferson Project, guide de la vie politique US)
Bonus interview x2
4- Bill Scott, directeur du marketing
PI : Connaissez vous le type d’utilisateur de CNN interactive ?
Non, parce que nous n’utilisons pas de système d’enregistrement. Nous avons des informations grâce à des questionnaires volontaires à partir d’une banière. La moyenne d’age est de 24-25 ans ce qui est plus jeune que pour CNN. C’est très bien parce que ca prouve que nous étendons l’audience de CNN. Ils sont diplômés et professionnels.
PI : Quel est l’objectif du nouveau service CNN Plus ?
75% du trafic de CNN interactive se fait le jour, durant les heures de travail. Avec CNN Plus on veut que chacun puisse trouver un produit adapté le soir ou le week end chez lui. On y traite de sujets personnalisés et plus familiaux. Il y a aussi moins de vidéo, d’images pour économiser la bande passante. Le service s’adresse aux utilisateurs de modems.
Les coulisses de CNN: au cœur de l’info industrielle
juin 20, 1997
Publié en juin 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)
Note décembre 2005: une enquête menée au siège de CNN à Atlanta où j’ai découvert les rouages d’une des rares rédactions en ligne structurée de façon professionnelle à l’époque (1997). Probablement le voyage qui a le plus influencé la suite de ma carrière, comme journaliste en ligne, quelques années plus tard.
Voir aussi plus bas l’interview de Scott Woelfel, Rédacteur en chef et Vice-Président de CNN Interactive
Figure emblématique des média d’information CNN s’est doté d’un site Web prolifique qui s’est vite imposé comme un modèle du genre. Le succès de CNN Interactive est aussi la démonstration cynique que le business de l’information est une affaire de rationnalité industrielle et de produit standardisé.
Avec une moyenne de consultation de plus de 20 millions de pages par semaine, le site Web de CNN se classe parmi les lieu de rendez-vous les plus populaires du web depuis sa création en 1995. C’est aussi un monstre protéiforme qui déverse en continu l’actualité nationale et internationale mise à jour. Avec ses quatre services distincts CNN.com, CNNfn.com pour l’actualité financière, All Politics pour l’actualité politique américaine et le tout nouveau CNN Plus destiné à un usage domestique, CNN Interactive est une machine de guerre à produire de l’information. Au total plus de 150 personnes composent l’équipe de CNN Interactive. 24h sur 24 les sites sont mis à jour grâce à la rotation de plusieurs équipes de journalistes professionnels et de graphistes spécialisés. Le siège du temple : Atlanta capitale de l’Etat de Georgie.
Un siège qui n’a rien de spectaculaire. Loin de l’effervescence new yorkaise la filiale du groupe Turner Broadcasting System est nichée dans un immeuble à l’allure modeste en bordure ouest de la ville d’Atlanta, près des quartiers défavorisés. Mille mètres plus au nord se trouve le siège de la multinationale Coca Cola. L’immeuble est lui-même un bloc creux abritant dans ses flancs restaurants, boutiques et les différentes rédactions de la nébuleuse CNN. Les éditions du matin ont leurs studios, ainsi que CNN International, CNN en espagnol (une nouvelle création) CNN Interactive et CNN Sports. Le visiteur qui circule dans les travées peut assiter au journaux télévisés en direct, une simple baie vitrée les séparant des journalistes du plateau. Le ton est donné CNN a construit son image dans cette savante mise en scène de l’information. En arrière plan, chaque plateau laisse entrevoir le cœur des différentes rédactions : les newsrooms, chambre d’écho des bruissements de la planète ou chaîne d’abattage de l’information selon l’humeur. CNN Interactive, qui a en charge le site Web de la chaîne, est conçue selon la même architecture. La newsroom rassemble journalistes, graphistes et secrétaires de rédaction. Un grand panneau fixe l’ordre de priorité des actualités à traiter. Le rédacteur compile l’information à partir de la base de donnée nourrie en temps réel des dépèches d’agence et des papiers en provenance des autres rédactions. Maquettistes et graphistes prépare les illustrations et animations qui iront compléter la publication sur le Web. Chaque poste est équipé d’un micro ordinateur et d’un écran de télévision pour suivre l’actualité en image et procéder aux captures d’image.
Le dispositif est conçu pour permettre la publication d’une information en quelques heures. “ On peut descendre à moins de 30 mn pour un texte sans image � explique Kerrin Roberts, le responsable de la communication. En fait le délai tombe à quelques seconde dans le cas d’un simple flash, publié grâce à une applet Java en tête de la page d’accueil du site Web. Le résultat est parfois spectaculaire comme le 27 mars dernier, alors que l’on apprenait le suicide collectif de la secte dite du “ heaven’s gate �, lorsque le site CNN présentait quelques heures après tous les détails de l’affaire, les interviews des témoins, les premières séquences vidéos et les liens vers le site web des adorateurs de comètes. Au même moment l’AFP publiait une dépêche faisant timidement l’hypothèse d’un lien avec l’Internet et citant…CNN.
Revers de la médaille, les journalistes sont plutôt des rédacteurs et ne réalisent jamais de reportage comme le confirme Scott Woelfel, rédacteur en chef mais aussi vice-Président de CNN Interactive : “C’est un réseau de production avant tout. […] C’est frustrant mais c’est comme ca que CNN s’est construite. On travaille de la même manière à la télévision. �.
Consécration suprême CNN Interactive est rentable : “ On a commencé en 95 et on a fait un peu d’argent l’année dernière. Ce n’est pas habituel de faire du profit parce que c’est une période d’investissement. La pub est une source de revenue, les licences en sont une autre � explique Scott Woelfel. “ La pub est volontairement discrète afin de préserver le confort de lecture � précise Bill Scott. Même si le groupe Turner a créé une division spéciale pour gérer la publicité des sites Web le TIMS (Turner Interactive and Marketing Sales) les revenus pourrait à peine couvrir les frais de fonctionnement de la machine.
En fait le secret de CNN Interactive tient dans sa capacité à traiter l’information pour en faire une matière première commercialisable à volonté. Avant d’être publiées les informations sont collectées au niveau de la chaîne CNN. Le système des News Source réunit plusieurs centaines de médias, télévisions locales, journaux, qui échangent leurs informations et leurs images. Ajoutées aux dépêches qui sont systématiquement réécrites, c’est cette matière première qui est recueillie au niveau du réseau interne de CNN. “ Les textes sont séparés des titres, des images et des vidéos � précise Miguel Garcia, le directeur du développement logiciel, qui assume la partie la moins connue de la machinerie : l’infrastructure réseau. Chaque élément peut ensuite être recomposé à volonté et surtout commercialisé sous des formes différentes. CNN Interactive revend ainsi ses actualités à Pointcast Network, le logiciel de push media, Air Media un tout nouveau service de dépêche par voie hertzienne mais également PageNet qui diffuse des brèves en continu sur des…pagers. “ On sépare la création du management et de la fabrication � explique avec un sourire entendu Miguel Garcia qui ne cache pas à quel point le systeme est lucratif. On parle dés lors de license. Un système qui peut se répéter à volonté avec des partenaires commerciaux intéressés par la renommée et le gage de sérieux que représente CNN.
Quant à CNN Interactive, elle garde le traitement de l’info en profondeur pour son propre site. La quantité d’archives déjà engrangées, plus de 100 000 pages Web, permet de concevoir des dossiers thématiques complets et illustrés. Des dossiers permettant de suivre l’actualité en longueur comme les péripéties de l’enquête sur l’explosion du vol TWA. On retrouve régulièrement ces traitements dans les rubriques du site ou sur le nouveau service CNN Plus réservé à une cible familiale mais également sur une gamme de CD-Rom qui compilent l’actualité de l’année.
La diversification de CNN Interactive suit celle de la chaîne CNN. Après le sport, la politique, CNN s’atttaque aux voyages. CNN Airport est ainsi diffusé dans les aéroports tandis que CNN Travel offre un service de réservation sur le Web en partenariat avec Internet Travel Network (www.itn.com). La météo n’est pas oubliée avec CNN Wheather une partie du serveur Web qui offre le bulletin météo de près de 2500 villes américains et 1100 étrangères avec une double mise à jour quotidienne. “ C’est une stratégie globale. Nous ferons bientôt de la réservation pour les hôtels. Là où les gens regardent les infos il y aura CNN. � explique Bill Scott, le directeur marketing. Reste que la diversité du contenu de CNN apparaît aussi comme contradictoire. Pourquoi en effet investir autant dans des contenus complémentaires pour passer des accords avec des diffuseur d’infos comme Poincast qui intègrent également leur propre service de météo ou les cours de la bourse qui concurrencent CNNfn (Financial Network) ?
Paradoxe éclatant : CNN ne dispose pas de service de push média pour expédier automatiquement à l’abonné son information personnalisée, la grande folie du moment sur Internet. “ Poincast est un bon produit qui occupe une bonne part du marché. Il permet de présenter l’info de la manière dont les gens l’attendent de CNN. Beaucoup de professionnels ont choisi Pointcast. Mais le fond du problème c’est que ce n’est pas à nous de réinventer la roue et de refaire Poincast. Ca a plus de sens pour nous de nous concentrer sur le contenu pour le vendre par exemple sur des pagers ou sur Pointcast et de tirer profit de ces partenariats. � explique sans trop convaincre Bill Scott. “ Notre business n’est pas de développer des logiciels mais de donner des informations. Si c’est économiquement intéressant de faire ça on le fera. � ajoute Sardy Bernard, le directeur des opérations, la sentinelle qui veille sur les choix technologique au sein de CNN Interactive. Un petit bémol qui cache en fait un projet encore dans les cartons comme le confirme sobrement Scott Woelfel : “ On travaille dessus�.
Il est vrai que CNN Interactive compte peu de concurrent sérieux d’autant que pour Scott Woelfel dénigre gentiment le plus visible des challenger : MSNBC fruit de l’accord entre Microsoft et la chaîne NBC. “ Je ne pense pas qu’ils soient concurrents. Nous sommes plus rapides, plus à jour, même s’ils font un bon site. Les gens viennent sur notre site pour savoir ce qui se passe dans le monde parce que nous faisons un meilleur boulot. � précise-t-il. Curieusement la suprématie de CNN ne tient pas seulement ar son traitement de l’actualité internationale. En effet l’actualité locale est supportée de façon originale par 60 partenaires américains, des chaînes de télévision locales pour la plupart. CNN Interactive offre des liens vers leurs site Web tandis qu’eux disposent d’une fenêtre internationale grâce au site de CNN. Une complémentarité plus souple que la méthode de MSNBC qui importe tout le contenu des agences locales de NBC sur son propre site Web. “ Nous on dispose ainsi d’un contenu local. MSNBC met tout sur son site et toutes les pages se ressemblent. � ricane Scott Woelfel.
L’expansion de CNN ne devrait pas s’arrêter à des accords de licence si l’on en croit les ambitions des responsables. Première brique visible de l’édifice Svenska CNN est la toute dernière édition suédoise du site Web conçu en suédois à partir d’infos locales et d’extraits de CNN version US. Fruit d’un partenariat avec la compagnie de télécommunication suédoise Télia le site devrait ouvrir d’ici l’été 97 pour être animé par des journalistes locaux. “ L’idée c’est d’avoir des équipes de journalistes locaux, pour produire du contenu en langage local en plus de l’anglais. On veut mettre en place des rédactions satellites. � explique Scott Woelfel. Pour les projets européens le développement est pour le moment compromis par la sous informatisation des foyers et des entreprises. “ Nous réflechissons à un système de multicast pour éviter la consultation du site US et la saturation des lignes. Il ne s’agit pas de sites miroirs mais d’exporter l’info du site US pour en personnaliser la présentation selon les pays ou les continents. � décrit, schéma à l’appui, Miguel Garcia. Un système qui, prudence oblige, laisserait la charge de traduire le site en langue indigène à d’éventuels partenaires locaux.
Emmanuel PARODY
Photos
Miguel Garcia, directeur du développement logiciel
“ On sépare la création du management et de la fabrication �
Sardy Bernard, directeur des opérations.
“ On essaye de maintenir le temps de téléchargement d’une page de 30 à 40 secondes même avec la pub. �
Breves (colonne) : Harry Motro le Vice-Président en chef de CNN Interactive a démissionné le 23 avril dernier pour prendre la présidence de Infoseek. Il n’a pas été remplacé à ce jour.
Captures : site web de cnn (voir jérome) et magnifi.jpg (légende : CNN Plus innove avec un moteur de recherche dédié aux fichiers multimédias : on obtient ainsi des extraits des séquences vidéos pour juger du contenu.)
Encadrés :
1- CNN.com en chiffres
Liaisons : 2 liaisons T3 (45 Mbps) bientôt portées à 3
Nb de pages Web : 100 000+
Nb d’images : 120 000+
Nb de fichiers sons : 21 000+
Nb de fichiers vidéos : 3 800+
Croissance : 50 Ã 100 pages / jour
Trafic : 20 millions de pages vues /semaine
Nb d’employés : 150+
2- Evolution du trafic sur le site Web de CNN
Les pics d’évolutions correspondent aux jeux olympiques (avec l’attentat et l’explosion du Boeing TWA) et les élections américaines.
Interview
3- Scott Woelfel, Rédacteur en chef et Vice-Président de CNN Interactive.
(petit caractères en colonne ?) - Diplômé en journalisme de l’Université du Missouri et après plusieurs années de télévision locale aux USA, Scott Woelfel a rejoint CNN en 1985. Il y est devenu producteur d’émissions politiques comme “ Inside Politics � et responsable de programmes d’actualités dont un talk show durant la guerre du golf. Il a participé à la création de CNN Interactive en 1995. -
PI : En voyant l’échec de certains médias électroniques beaucoup de gens pensent qu’il est trop tôt pour y investir.
Si on attend trop quelqu’un le fait à votre place. Il faut commencer tôt. La façon dont CNN le fait avec du son des images et de la vidéo est attrayante et je pense que c’est la direction que prendra ce type de media. C’est difficile pour les journaux de rivaliser parce qu’ils n’ont pas la vidéo. Mais c’est aussi une question de mentalité. Si vous pensez que “ c’est un nouveau marché, je vais y perdre 10 millions de dollars, vous allez perdre 10 Millions de dollars par an. Si vous pensez “ je dois prouver que c’est un business viable et je suis prêt à en payer le coût, alors vous le faites �.
PI : pensez-vous que vous auriez eu le même succès si vous ne vous étiez pas appelé CNN ?
Non, on doit une grande part à CNN. C’est la seconde marque la plus connue dans le monde après Coca Cola (aussi à Atlanta). C’est notre label et on doit en profiter.
PI : Qui est en face de vous dans ce marché ? MSNBC ?
Je ne pense pas qu’ils soient concurrents. Nous sommes plus rapides, plus à jour, même s’ils font un bon site. Les gens viennent sur notre site pour savoir ce qui se passe dans le monde parce que nous faisons un meilleurs un boulot.
PI : Avez-vous des statistiques en temps réel sur vos utilisateurs ?
On peut suivre l’activité des serveurs en temps réel pour analyser.
PI : l’utilisez-vous pour mesurer l’impact de chacun de vos papiers ?
On ne fait pas ca, on couvre les news et on laisse les gens trouver ce qu’il cherchent. On y pense pour les histoires qu’on met sur la page d’accueil.
PI : je suis surpris de voir la présence de nombreux journalistes confirmés ? En France le multimédia est souvent confié à des jeunes inexpérimentés.
On utilise des journalistes ayant une expérience de presse de télé, ou qui connaissent le boulot d’agence. Ils doivent être motivés. Certains sont ici parce qu’ils maitrisent ces technologies. C’est CNN ici, nous avons la culture des news, certains saississent l’opportunité de découvrir un nouveau média.
PI : Vous lancez bientôt un site suédois, vous avez d’autres projets étrangers ?
On recherche d’autres endroits ou aller. L’idée c’est d’avoir des équipes de journalistes locaux, pour produire du contenu en langage local en plus de l’anglais. On veut mettre en place des rédactions satellites. On ne veut par recréer tout le contenu du site US mais le résumer en langue locale et y ajouter du contenu local quitte à renvoyer ici ceux qui maîtrisent l’anglais.
PI : des projets pour l’Allemagne, la France …
On regarde, on cherche les pays d’où proviennent nos lecteurs, et là où l’informatisation est avancée. 35% des lecteurs sont étrangers.
PI : votre vision du média dans 10 ans.
Dans 10 ans CNN, et pas seulement la branche Interactive, sera devenu un média personnalisé, interactif. La vidéo prendra de plus en plus d’importance.
Les sites préférés : (ajouter en fin)
www.rotonews.com (baseball)
www.voxpop.org/jefferson (Jefferson Project, guide de la vie politique US)
4- Bill Scott, directeur du marketing (photo)
PI : Connaissez vous le type d’utilisateur de CNN interactive ?
Non, parce que nous n’utilisons pas de système d’enregistrement. Nous avons des informations grâce à des questionnaires volontaires à partir d’une banière. La moyenne d’age est de 24-25 ans ce qui est plus jeune que pour CNN. C’est très bien parce que ca prouve que nous étendons l’audience de CNN. Ils sont diplômés et professionnels.
PI : Quel est l’objectif du nouveau service CNN Plus ?
75% du trafic de CNN interactive se fait le jour, durant les heures de travail. Avec CNN Plus on veut que chacun puisse trouver un produit adapté le soir ou le week end chez lui. On y traite de sujets personnalisés et plus familiaux. Il y a aussi moins de vidéo, d’images pour économiser la bande passante. Le service s’adresse aux utilisateurs de modems.
Cadavre exquis
mai 10, 1997
” Le temps vienne où elle [la poésie] décrète la fin de l’argent et rompe seule le pain du ciel pour la terre ! Il y aura encore des assemblées sur les places publiques, et des mouvements auxquels vous n’avez pas espéré prendre part. […] Qu’on se donne seulement la peine de pratiquer la poésie. “…
Manifeste du surréalisme (1924)
La fierté du poète est une folie qui résiste à toutes les écoles, mais elle fait sourire les marchands qui, eux, savent bien que les places publiques sont des boutiques. Le plus indomptable des poètes, devenu cadavre, laisse sa dépouille aux vers. C’est alors que s’opère la patiente alchimie du temps qui, à force de mastication, le transforme en auteur tandis que ses vers gagne en crédit.
C’est que l’auteur, contrairement au poète, n’est pas à plaindre puisqu’on lui attribue des droits. Faut-il préciser qu’au temps du sacre de la marchandise le droit d’auteur mobilise plus de défenseurs qu’un poète n’oserait en espérer du temps de son vivant. Avec l’Internet, la reine des places publique, le temps de l’innocence n’aura duré qu’un bref été.
L’informatique, cette technologie vulgaire, pourrait provoquer la seconde révolution silencieuse attendue depuis l’irruption de l’imprimerie. Certains y pensent. Songez-y : après l’accès de la multitude au savoir, la possibilité pour chacun de communiquer vers tous, d’éditer, de publier. Balayé l’imprimeur, terrassé l’éditeur, oublié le censeur. Une place publique à l’échelle planétaire où les mots ont leur chance de résonner. D’aucun diront qu’il faut des murs pour résonner, mais enfin quel poète, quel artiste n’y serait sensible ? Pourtant le moment est venu de s’interroger sur le paradoxe grandissant d’une littérature qui, jour de son triomphe - l’électronique consacre bien l’écrit n’en déplaise aux marchands d’images- entreprend frileusement de bâtir des murailles.
D’abord les faits. Parce que des admirateurs honnêtes et zélés ont décidé un jour de reproduire sur leurs pages personnelles des textes de chansons, on découvre que l’art de la publication n’est pas Å“uvre de charité. Brel, Sardou valent à des étudiants ou des particuliers des procédures en référé de la part des ayants droits. Si vous êtes un fan de Serge Gainsbourg tremblez, car nous pouvons déjà vous avertir que vous êtes les prochaines cibles… Maisons de disque, éditeurs, famille, cousins, maîtresse cachée des auteurs, tous les ayants droits se réveillent face à la menace. Lorsqu’ils ne se réveillent pas se sont parfois les membres affamés de la tribut des avocats qui partent en chasse pour eux. Si les cibles sont pour le moment volontairement choisies dans le public sans défense des particuliers c’est pour mieux arracher une jurisprudence dans un domaine, les réseaux informatiques, où les tribunaux manquent de repères. Ceux-ci se sont d’ailleurs bien gardé, à ce jour, d’infliger de sévères dommages et intérêts mais on exigé le retraits des textes et documents concernés. Le seuil du grotesque a pourtant été atteint le jour ou ce sont les Å“uvres de Raymond Queneau, et en particulier son célèbre Cent Mille Milliards de Poèmes, qui ont fait l’objet de l’attention des chasseurs de primes.
Que les fantaisies créatrices des tenants du surréalisme et de la famille Oulipo puissent un jour faire l’objet d’une passe d’arme sur le droit d’auteur, voilà qui n’était pas prévu au programme. La nature même du poème de Queneau, qui se prête admirablement au traitement informatique, pourrait faire penser à une farce. Heureux l’étudiant maltraité que le tribunal n’ait pas décrété le franc symbolique pour chaque poème reproduit ! Nul ne contestera le principe même de la propriété intellectuelle mais il est peut être un dernier combat, digne des surréalistes, à mener au cÅ“ur de la société marchande : celui de l’abandon de cette propriété après la mort de l’auteur. Que les mots soient privés de liberté parce qu’un douteux héritage les tient en laisse, voilà l’ultime trahison du poète.
Le soleil des Pyrénées
avril 10, 1997
Un jeune normalien agrégé d’histoire m’expliquait un jour sans rire que la société française était conçue comme une pyramide. Son schéma était d’une cruelle simplicité : au sommet se trouve l’élite intellectuelle issue des Grandes Ecoles de la République, au milieu s’agrippe une frange hautement éduquée qui n’a pu accéder au degré suprême d’initiation et en dessous tente de survivre … tout le reste. Le finaud se plaçait bien entendu dans la première catégorie et il voulu bien me concéder un strapontin dans l’étage inférieur au vu de ma condition de journaliste. Ce principe géométrique est peut être profondément vexant, qu’il puisse être énoncé par un fat un poil plus culotté que les autres nous rappelle qu’il tapisse généreusement l’inconscient de notre élite. Appliquez le principe au domaine de l’information du citoyen et vous obtenez le genre de restriction qui interdit la publication des sondages dans la semaine qui précède une élection. Notez bien qu’il ne s’agit pas d’interdire les sondage mais d’en bloquer la publication. La base de la pyramide est en effet, dans ce schéma, un magma indécis et vulgaire dont le moindre aboiement de roquet peut faire basculer les certitudes. Il importe donc de contrôler la diffusion de l’information dans le plus paraît mépris de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
La frange intermédiaire, gratifiée du statut de complice, peut, elle, bénéficier de l’information à la condition d’en respecter le privilège c’est à dire la confidentialité. En pratique cela signifie que les sondages réalisés durant la fameuse semaine sont transmis aux différentes rédactions par les agences de presse, assortis d’une interdiction de publication. Il ne reste plus qu’à vous vendre, chers lecteurs, nos sourires entendus sous la forme de subtils éditoriaux. Une démonstration de complicité qui conforte chaque année davantage la structure de la pyramide. Cette fois ci pourtant l’Internet est venu perturber le petit jeu médiatique. Non que la publication d’un sondage préélectoral sur l’Internet bouleverse l’ordre des choses, après tout on pouvait déjà se procurer la Tribune de Genève avant la mode du Net, mais il donne accès du misérable petit secret à la multitude. En clair le vilain réseau court-circuite les canaux d’information traditionnels. Encore un effort pour que l’accès à l’Internet se démocratise et c’est le débat politique qui échappera à l’intermédiaire des média. Forums, groupes de discussion, site de propagande, tout est en place pour accueillir le débat citoyen sans que les lois les plus archaïques n’y puissent rien.
Pourtant la publication d’un dérisoire sondage sur Internet ne constitue pas le véritable acte de courage tant que chaque foyer français ne dispose pas, à portée de souris, d’un accès au réseau. Tout au plus s’agit-il d’un pied de nez à l’institution et au flagrant anachronisme législatif. Non le paradoxe vient de ce que le défi soit venu d’un quotidien de province, la République des Pyrénées, qui seul a osé publier les . Si l’on en croit Jean-Marcel Bouguereau et son éditorial du 23 mai, c’est par l’Internet qu’il s’est procuré le résultat du sondage. Rien ne nous prouvera jamais qu’il fut sincère puisque comme les autres rédactions il du recevoir sur son bureau les dépêches d’agence. Peu importe seul compte son hommage à l’Internet, un hommage qu’il faut pourtant retourner. En effet c’est d’un quotidien diffusé à 35000 exemplaire qu’est venu l’ honneur de tirer le premier, c’est à dire de publier sur le sol français les chiffres interdits. Il y a comme une morale dans cette histoire. L’esprit du Net, c’est peut être cela, quand l’information prime sur la taille, la légitimité, le pouvoir et l’institution.
Emmanuel PARODY
(joindre capture/scan de la dépêche AFP découpée pour faire apparaître l’interdiction)
(mettre en encadré en bas à droite)
Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (194 ![]()
Article 19
Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.
En quête de confiance
mars 20, 1997
Publié en mars 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)
« Le problème c’est d’avoir confiance dans la contrepartie » expliquait lors d’une récente conférence, Solange Van Der Maer, une consultante en marketing. « Il n’est pas permis à n’importe qui de faire de la monnaie » ajoutait Nicolas Oresme, un brillant universitaire qui joue le conseiller d’Etat. Après deux années de croissance débridée, le marché de l’Internet est en quête d’un second souffle. Peu ou prou le public envahit chaque jour un peu plus le cyberespace et une armée d’industriels et de commerçants dressent leurs campements sur le Web.
Le problème : comment transformer le terrain de jeu en marché de consommation de masse ? C’est que malgré le potentiel de millions de consommateurs les boutiques tardent à rentabiliser leurs investissements. Pour ces deux spécialistes qui s’efforcent de réfléchir aux moyens de transaction, la question se résume à une même équation : la confiance. Deux cultures les opposent mais également plus de six siècles d’histoire. Solange de Van Der Maer est une consultante préoccupée par les transactions électroniques, Nicolas Oresme est l’auteur du Traité des monnaies, le premier ouvrage scientifique consacré à la monnaie et datant du XIVème siècle. La première s’étonne de la confiance, au fond irrationnelle, du public pour la carte bleue et le second découvre que l’établissement de la monnaie est avant toute chose un problème de légitimité, donc du pouvoir de l’Etat.
La première tente de construire l’image de la confiance dans un monde énucléé, le second applique la marque du prince sur la pièce de monnaie, révélant du même coup, le lien symbolique entre les bases du commerce et l’autorité de la Loi.
Fascinant spectacle que celui, en cette fin de millénaire, du fer de lance des industries de haute technologie qui vient buter sur le même obstacle que les princes du moyen âge : la confiance. Pour le discours économique néo-libéral triomphant, le phénomène de l’Internet est venu à point nommé pour donner forme à son utopie, celle du marché le plus pur où offre et demande se rencontrent dans une parfaite élasticité, sans heurts. La monnaie y est un rouage complexe mais un rouage tout de même, parmi d’autres. Imposer une nouvelle monnaie électronique ou des porte-monnaie virtuels est une affaire de conviction et d’accords commerciaux. Dangereux pari, en vérité, qui fait fi du fragile lien symbolique qui nous a mené à passer de l’usage des pièces d’argent ou de bronze au rectangle de plastique fiché d’une puce électronique. L’Internet a beau être un espace domestiqué que s’approprient des millions d’utilisateurs inconnus, il restitue brutalement la distance et l’anonymat de la pratique commerciale. Un sentiment que le public avait oublié depuis longtemps. Une question de confiance qui débute lorsque les premières pièces frappées de l’effigie du prince sont apparues. Le poids en argent ou en or n’y suffisait plus, le commerce exigeait sa garantie.
Aujourd’hui, alors que l’on nous propose de pianoter le numéro de sa carte bleue sur la page Web d’un boutiquier asiatique ou californien, ou encore de traîner sur les milliers de kilomètres du cyberespace un porte-monnaie bâti sur un savant codage de bits, on hésite. Une timide et imperceptible angoisse nous paralyse. Elle pèse plusieurs siècles. Comme si l’on découvrait que rien nous garantie, derrière cette page Web, le devenir de cette belle mécanique commerciale, que ce cybercash ne vaut pas grand chose sans le rectangle de plastique bleu, lui même tributaire de la caution des centaines de banques dispersées sur la planète, elles mêmes suspendues aux aléas boursier et aux banques centrales.
Ce petit rien que l’on appelle la confiance.
Entre sabre et goupillon
mars 10, 1997
Que le prochain siècle soit religieux ou ne soit pas, nul ne se risquerait à parier le moindre écu sur la question. Une chose est sûre, la montée en puissance des réseaux d’information ébrèche sérieusement les fortifications de l’éducation laïque. L’éther du cyberespace est d’ores et déjà le théatre privilégié d’une lutte pour le contrôle des consciences. Le diocèse de Parthénia de Montseigneur Gaillot fait peut être figure de pied de nez sympathique et roublard, les missionnaires de l’ordre religieux n’en bâtissent pas moins, en silence, leur toile hypnotique. Les manœuvres, grandes ou petites, ont des faces cachées. Passons sur les figures les plus exotiques. La secte des amateurs de comètes peut s’abîmer dans sa folie suicidaire, elle n’a rien d’autre à offrir. Plus loin les raëliens gesticulent pour vendre leurs amitiés extra-terrestres. Sur l’Internet quelques sites colorés consacrés aux OVNI drainent un public curieux dans les méandres de leur théologie fantasque. Les OVNIS encore, décidément efficaces, servent de paravent à une multitude d’officines intéressées. Roswell, l’affaire du petit gris autopsié, a fait naître de vastes bibliothèques multimédias où des autorités de pacotille rivalisent dans la vulgate scientifique. Certaines de ces pages sont hébergées par des groupes qui y commercialisent voyages, sessions de formations ou séminaires.
Ailleurs, plus sérieux, ce sont les plus téméraires du clergé chiite iranien qui investissent le réseau pour y construire leur influence. Derrière un discours tour à tour provocant ou éclairé (voir Planète n°1
ils tentent discrètement d’imposer une autorité religieuse au sein de la communauté musulmane. En mettant à disposition les bases de données et les documents de référence du droit musulman, ils s’imposent comme des interlocuteurs incontournables pour les croyants, oulémas ou chercheurs. En prime ils tentent d’initier et contrôler un réseau qui relierait les pays musulmans. Chez les catholiques, l’Internet a suscité la méfiance, un réflexe dicté par un siècle de stratégie défensive et de recul idéologique. Seuls les plus modérés tentent timidement d’évangéliser le tourbillon tandis que les plus fanatiques, comme l’Opus Déi, plantent leur drapeau solitaire comme par défiance. Curieux renoncement qui a le parfum de la défaite. C’est oublier que pour les catholiques le combat se situe en périphérie de l’Internet, dans le grignotage patient des libertés. Code moral, censure, revendication faussement naïf d’une législation pour le monstre cybernétique, les catholiques se tiennent en dehors du cercle pour mieux le cerner et l’étouffer.
Plus pragmatique et en apparence moins agressive la logique protestante passe par la compréhension de l’outil technologique pour mieux de modeler. La création des outils de filtrage et leur généralisation est son chez d’œuvre. Le contrôle parental permet de d’établir, avec un culot sublime, la liste des péchés et des perversions qui condamnent l’âme humaine à l’errance. Cyber Patrol, Net Nanny, sont les noms sympathiques de deux logiciels de filtrage qui préserve l’internaute des sites Web qui traitent de l’érotisme, de la drogue, de la politique, de l’alcool, du mal. La lecture du menu de configuration de ces outils eut laissé pantois un Luther ou un Calvin. Quelles inventions géniales que celles qui préservent l’essentiel : la bonne conscience et le commerce. Là où les catholiques ou les musulmans ne renoncent pas à l’ambition de diriger la cité, le protestantisme renonce à s’attaquer au destin pour se contenter de désigner le mal. Celui qu’un bon protestant doit impérativement éviter pour gagner son salut. En somme, pour celui-là , l’information n’a pas de prix et l’Internet est justement un monde où l’information est la seule richesse.
Selon cette logique gentiment caricaturale un bon logiciel de filtrage vaut toutes les excommunications papales. Les mauvaises langues diront qu’après tout, le Web est né dans des laboratoires genevois, au cœur du fief calviniste. A l’heure où la nouvelle génération des navigateurs intègre en standard la technologie du filtrage, permettant à des millions de bien-pensants d’avancer dans la jungle le crucifix bien en main, il flotte un parfum de victoire dans les temples du monde entier
L’information partagée - la nouvelle frontière
mars 10, 1997
La mode est au local. Alors que les journaux télévisés du midi mise sur la fibre régionaliste on sent bien que ceux du soir vacillent doucement consacrant leurs premières minutes à la météo ou aux résultats sportifs plutôt qu’au remue ménage africain où il est si difficile de distinguer le milicien rebelle du soldat loyaliste. En presse écrite, le nombre de correspondants internationaux diminue chaque année et le public ne s’inquiète pas de savoir que les informations en provenance de l’immense continent asiatique sont rapportées par une poignée de professionnels et le plus souvent par une armée de copistes qui épluchent soigneusement la presse anglo saxone, ou locale. On ne s’étonne plus de savoir que l’envoyé spécial de tel grand quotidien, une fois son papier expédié endorse la panoplie de correspondant d’une radio nationale puis, le soir venu, enfile une veste de baroudeur ou un costume pour commenter en direct l’événement sur une chaîne de télévision.
Du coup, toute une frange de la société, ceux pour qui l’information est vitale ou simplement utile, ont recours à des médias parallèles. Depuis quelques années le marché de la lettre d’information est en pleine expansion, sa diffusion se démultipliant en parfaite illégalité dans le ronronnement des photocopieurs. Ainsi l’information utile se diffuse dans des cercles restreints, des cercles d’initiés. C’est peu dire que la lecture de la Lettre du Continent informe plus sûrement des dessous des affaires africaines que la plus volumineuse des liasses de dépêches de l’AFP. Les investisseurs désireux de pénétrer les marchés chinois ont le China Trade Report, lettre mensuelle issue de la Far Eastern Economic Review. La liste est longue et couvre tous les domaines des activités humaines. Un point commun : elles sont toutes pratiquement inconnues du grand public et elles exploitent le marché de « l’information confidentielle », c’est à dire à diffusion restreinte.
Dés lors une faille grandissante sépare les individus ayant accès à l’information et ceux prisonniers de la qualité aléatoire des médias généralistes.
A première vue on pourrait croire que l’Internet viennent bousculer cette belle ordonnance inégalitaire. La réalité est peut-être moins rassurante. Pour ceux qui ont appris à manipuler l’outil informatique et disposent du temps pour parcourir les arcanes du réseau, tout devient possible. Dans la quasi totalité des pays connectés les médias locaux ouvrent des éditions en ligne, transposent leurs archives. Un choc boursier, un tremblement de terre, un accident d’avion, et les témoins offrent leurs commentaires dans les forums de discussion, en temps réel. Pourquoi attendre le travail des correspondants de presse lorsque l’on a accès à la presse locale, aux images en temps réel ?
Le problème de la fiabilité ? L’internaute avisé apprend vite à sélectionner les bonnes sources, souvent en provenance de médias établis, de chercheurs bien identifiés. Cette année, l’AFP a été prise en faute plusieurs fois sur de simples questions de chiffres non-vérifiés, d’informations imprécises et reprises dans la presse française puis corrigées avec un, deux ou trois jours de retard. Les lettres d’informations électroniques ou les listes de diffusion regroupant des spécialistes offrent une information rapide et où l’émetteur peut être contacté dans l’instant pour confirmation ou correction.
Le revers de la médaille : la connaissance de ces points de ressources est l’apanage d’une minorité qui maîtrisent les langues étrangères, détentrice du meilleur du savoir scolaire ou universitaire. Ne bénéficient de l’information que ceux qui savent où la trouver et comment la trier. En clair, rien de nouveau sous le soleil.




