Alors que tout le monde a les yeux braqués sur l’Iran et l’usage de Twitter j’ai pu lire ça et là dans certains commentaires que beaucoup pensent  que le régime iranien et les factions religieuses qui le composent ne comprenaient pas Internet et en conséquence ne pouvait que subir son influence. Rien de plus faux.

Sur ce blog j’ai déjà publié quelques articles de mes archives personnelles et publiés sur le magazine Planete Internet entre 1996 et 1998. Je me suis souvenu que nous avions publié en 1997 un reportage étonnant sur l’Internet en Iran signé par deux journalistes de France 3 qui s’étaient rendus (à leurs frais) à Qom, la ville sainte interdite aux étrangers. L’objectif : y découvrir comment certaines factions religieuses avaient entrepris d’utiliser le réseau, alors tout juste naissant, pour en faire un instrument de propagande.

J’ai enfin retrouvé cet article (je le reproduis ici, j’espère que les auteurs ne m’en voudront pas, Internet en Iran, le dilemne des Ayatollahs déjà en 1997), il montre comment le réseau a été considéré très tôt par le régime iranien comme un instrument de propagande. Il montre aussi comment certaines factions religieuses s’y sont opposées. Enfin un encadré nous rappelle une anecdote méconnue: comment les USA ont tenté (et réussi un court laps de temps) de couper les liaisons Internet de l’Iran !

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internet-iran1997-pdf

Retrouvez les autres archives du magazine Planete Internet (1996-1998)  ici

internet-iran1997

J’ai retrouvé au fond de mon disque dur les archives du magazine Planète Internet, un des premiers magazines français traitant d’Internet où j’ai officié plus de 2 ans entre 1996 et début 1998. Que des bons souvenirs, du coup j’ai entrepris de republier sur ce blog quelques papiers et chroniques avec leurs dates d’origine. Quelques trucs méritent d’être relus :

Internet en Iran, le dilemne des Ayatollahs (avril 1997)  Utiliser le réseau Internet ou l’interdire tel est le débat qui oppose les différentes factions religieuses iraniennes.
Les nouvelles armes de la démocratie
(1996) sur l’utilisation du réseau par des réseaux sociaux et politiques
Entretien avec Philippe Breton (1996) la vision critique d’un ethnologue, spécialiste de l’informatique et de la communication
Les zapatistes sur Internet (1996) les zapatistes, le premier délire utopiste du net, je me souviens encore de la grande presse qui pensait que les guerilleros se baladaient avec des PC portables dans la jungle… Souvenir émouvant aussi de l’auteur de cet article Maurice Najman, décédé depuis.
L’information partagée – la nouvelle frontière (1997) une de mes chroniques mensuelles, sur le partage de l’information, déja…
Interview de Scott Woelfel, Rédacteur en chef et Vice-Président de CNN Interactive (1997), un entretien qui m’a beaucoup marqué et influencé plus tard…
Les coulisses de CNN: au cœur de l’info industrielle (1997) le reportage chez CNN interactive à Atlanta
Interview de Paul Mathias, le rêve de la cité (1997), un entretien avec un philosophe passionné d’internet et qui enseigne toujours sur ce sujet. A l’époque je préferais largement ses analyses aux élucubrations d’un Virilio ou un Baudrillard..
L’esprit des temps modernes (1997) une de mes dernieres chroniques, coup de gueule contre Redeker qui avait commis un pamphlet d’une effroyable ringardise dans Le Monde (et la revue les Temps Modernes) et m’expliquait qu’il interdisait Internet à ses enfants …

Soros tisse sa toile à l’est (1996) Enquête sur la fondation Soros

Mise à jour : Francis Pisani sur Transnets, s’est livré à un exercice similaire sur ses souvenirs de 1996, c’est l’occasion d’y partager ses anecdotes…

L’esprit des temps modernes

décembre 10, 1997

Tout occupé à réagir aux assauts de la vulgarité, l’œil en coin sur les éditions de France Soir consacrées aux photos de Diana sur l’Internet, un débat lancé dans les colonnes du monde en septembre dernier nous avait échappé. On s’y interrogeait lourdement sur l’intérêt de « l’Internet à l’école » et on y retrouvait, comme dans une figure de style imposée, tous les termes du débat des années 80 sur l’introduction de la télévision à l’école. Pauvreté des images, culture de la consommation de masse, supermarché de l’information, grand bazar de la communication, tout y passe jusqu’à l’accusation suprême : la menace yankee, en l’occurrence l’ogre glouton Microsoft, dévoreur de nos belles âmes républicaines. Bref on y pointe l’Internet comme autrefois la télévision, en y désignant TF1 par un raccourci de pensée aussi commode que malhonnête. La conclusion coulait comme l’eau limpide de la source : laissons l’école loin de l’agitation technophile avec cet argument de fond que l’école n’est pas le lieu d’adaptation des enfants à un environnement mouvant mais le lieu des humanités, celui de l’apprentissage des savoirs fondamentaux, celui du berceau citoyen.
Le paradoxe du débat tient, quelle ironie, à ce que ces derniers arguments sont parfaitement fondés et tout à fait compatible avec une vision utopique de l’Internet. Reste à comprendre pourquoi l’Internet dont aucun des encyclopédistes n’aurait osé rêver, provoque autant de défiance dans un monde où la quête du savoir est une raison d’être. Faut-il revenir, au risque d’insulter l’intelligence des vrais utilisateurs de l’Internet, sur la richesse de ce réseau dont l’image, il est vrai, est brouillée par la médiocrité de certains marchands, la vulgarité des esprits pervers et la malhonnêteté de certains médias. L’Internet est un outil voilà tout. Un outil n’a rien d’indigent, de pauvre ou de vicieux. L’outil vaut pour ce que l’on veut bien en faire, et l’Internet est avant toute chose l’outil des communautés de chercheurs, d’enseignants, avant d’être celui des professionnels du marketing. Les Microsoft de l’Education Nationale ne vivent pas aux Etat-Unis, ce sont des marchands bien installés en France, ceci avant même que l’Internet ne soit inventé. Les grands éditeurs qui renouvellent tous les deux, trois ou cinq ans les manuels scolaires, les éditions de grands textes littéraires avec la caution éclairée des comités de lecture composés d’enseignants, ont inventé le business de l’éducation bien avant Microsoft. Pour l’internaute la découverte de ce business prend la forme de gifle cuisante : quand des étudiants ou des enfants reçoivent des lettres de mise en demeure de Gallimard pour retirer le texte du petit Prince, un poème de Queneau, de leur site web ce n’est pas Microsoft qui hante leurs cauchemars.
Mais en vérité si l’Internet est perçu comme une menace c’est peut être parce que les pratiques d’échange et de partage du savoir qui en font sa légitimité et ont guidé sa structuration (groupe de discussion, courrier électronique, outils de recherche) se heurtent frontalement à une certaine réalité de l’enseignement en France. Que l’école ait pour mission de former le citoyen, voilà une vérité qui ne coûte rien à avancer. Non l’apprentissage de l’Internet ne suppose pas de submerger les salles de classe d’ordinateurs. Non il n’impose pas l’enseignement académique de l’informatique. La meilleure des formations de l’internaute c’est le bagage minimal des savoirs fondamentaux : écriture, lecture, langues vivantes, mathématique élémentaire et, surtout, culture générale. Le reste c’est l’intendance. Elle implique tout de même que l’ordinateur ne reste pas un objet mystérieux. Merci de d’accepter que l’Internet ait sa place au moins dans un centre de documentation.
La mission de l’enseignement en France est peut être de former des citoyen, elle s’enlise en pratique dans la génération et la perpétuation d’une élite, mission sacrée et peut être pervertie de l’idéal républicain. Pour cette élite le savoir est avant tout un capital précieux, garant de la distinction, couronné par un savant échafaudage d’examens et concours. Le triomphe de l’élève, en France, se mesure à cette capitalisation jalouse d’un savoir qu’il dispute aux autres. Le modèle de la classe, avec son maître et sa chaleur, est trompeur. L’education est individualiste quand l’Internet, lui, propose un nouvel état d’esprit. Il n’y a qu’une seule et unique bataille de l’Internet : celle du contenu. C’est peut-être cela, l’esprit des temps modernes.

Publié en novembre 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Paul MathiasNote rappel : Paul Mathias était à l’époque (1997) professeur agrégé de philosophie au lycée Henri IV (Paris) et maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris où il participait au groupe de réflexion sur les nouvelles technologies dans l’enseignements et la recherche. Il a publié en 1997 « la cité internet » (Presses de Sciences Po – La Bibliothèque du citoyen)
Je découvre à l’occasion de cette republication qu’il anime un site de réflexion sur différents aspects de l’internet dans le cadre de son enseignement universitaire

cite-internet-mathiasBerceau des nouvelles formes d’activismes le réseau Internet a gagné la réputation d’espace politique idéal. Paul Mathias, professeur de philosophie et auteur de l’essai « la cité Internet » s’attaque au mythe de la cité politique et de la nouvelle citoyenneté mondiale.

Planète Internet : – Vous utilisez la notion de « Cité Internet », considérez-vous que l’Internet abrite une communauté politique ?

Paul Mathias : Il ne s’agit pas d’une communauté mais d’un groupe d’utilisateurs, l’idéal d’un groupe politique sur l’Internet est à la limite de l’absurdité. La notion de communauté ne s’applique de manière plastique que pour désigner des rassemblements de personnes sur la base d’intérêts souvent fugitifs. L’idée de communauté est inadéquate pour l’Internet sauf si on touche à Aristote. On peut s’inspirer d’une de ses figures de l’amitié qui désigne la conjonction aléatoire des intérêts de personnes diverses. Aristote parle de l’intérêt des brigands, de l’amitié dans les affaires. Il parle d’une entente réciproque autour d’un projet objectif. Une fois le projet dissipé la communauté disparaît. Sur l’Internet on se rejoint autour d’intérêts divers, de communautés diverses. Et même plus, il y a des intérêts qui s’entrecroisent et des communautés qui se meuvent.

- Vous parlez d’une Acropole dissimulée, en fait vous titrez « la Cité Internet » pour mieux en démonter le concept.

C’est une approche critique du fantasme de la communauté des réseaux, comme s’il s’agissait d’un nouveau mode d’existence de la Cité. En fait j’ai deux objectifs : démonter le fantasme communautariste qui me paraît un idéal fumeux et dénoncer l’utilisation purement technique de l’Internet. Je trouve qu’il y a de bonnes idées dans le communautarisme et notamment qu’on peut se retrouver dans une communauté « d’intérêts désintéressés » c’est à dire autour d’un thème d’esthétique, de recherche , de plaisir, sans qu’il y ait des enjeux de pouvoirs, de connaissances, économiques, selon une véritable figure de l’amitié.

– Les partisans du fantasme peuvent objecter qu’il y a des forums , des espaces publics, des outils de vote, et tous les éléments permettant de décrire un espace politique. En plus les acteurs de l’Internet sont amenés à autogérer cet espace.

Je n’y crois pas car il n’y a pas de lieu politique sans l’exercice d’une contrainte. On me dira qu’on peut techniquement être éjecté d’un forum [ndlr : dans le cas du chat en IRC par exemple], il y a donc une sorte de contrainte objective. Cela dit, il y a des moyens techniques de court-circuiter la contrainte quand on est un utilisateur indélicat de l’Internet grâce à la faculté qu’on a de changer sa propre représentation en changeant de prestataire de fournisseur ou d’adresse, ou par l’anonymat. Ces contraintes n’offrent pas assez d’assurance pour permettre de définir la communauté des réseaux comme politique. La seule contrainte est celle du monde extérieure : la législation du monde réel. La netiquette a cette dimension optative – la formulation d’un souhait – elle est incontestablement efficace sans l’être autant que la police ou la Loi. Il y a une chose qui m’agace dans la Netiquette c’est la fait qu’il s’agit d’une coutume formellement érigée en règle. En ce sens, c’est une loi qui se dispense de sa légitimation, sinon par référence à la « bienséance ».

- Vous démontez la notion de « netizen », c’est pourtant une des tentatives de cerner un sujet politique sur l’Internet

Ce qui me gêne dans le mot c’est qu’en fait les réseaux sont employés comme des moyens techniques pour parvenir à des fins qui sont souvent extérieures au réseau. Le netizen c’est un citoyen auquel on a donné un outil informatique qui lui permet peut être de participer plus directement à la vie publique mais avant tout à la vie publique réelle. La connexion à l’Internet n’est au fond pas différente des outils dont disposent les citoyens comme le rassemblement, l’écriture, la publication. Evidemment cela facilite les choses par exemple dans l’intervention auprès des représentants mais il ne me semble pas que le netizen soit un sujet ou une réalité qui ne relève que des réseaux, c’est avant tout un citoyen et en l’occurrence surtout américain.

- Certains auteurs défendent l’idée qu’avec l’Internet les idées libertaires rejoignent celles des libéraux.

Les communatutaristes californiens rejoignent Gingrich. Dans mon livre Je renvoie en effet dos à dos les libertariens qui prônent une autogestion des réseaux et les libéraux qui à la manière de Gingrich et Al Gore sont pour une liberté totale de l’utilisation des réseau mais à condition que les réseaux soient un outils économiques.

- Je ne comprend pas : vous démontez l’Internet en tant que lieu politique, vous critiquez ceux qui l’utilise comme outil économique. Si vous critiquez les seconds c’est parce qu’au fond vous défendez la première idée.

On a deux modèles, un communautariste qui dit que l’Internet est un lieu à part et qu’il faut le laisser s’autoréguler. Je réponds qu’il n’est pas à part mais inscrit dans une réalité déterminée et soumise à des pouvoirs réels. Ce sont des législations réelles qui déterminent notre usage des réseaux par exemple sur la cryptologie, les textes révisionnistes. L’autre modèle, le libéral, dit qu’il faut réglementairement créer les conditions d’une totale liberté d’action, de procéder à des échanges économiques, de travailler à la prospérité de tous. Il faudrait donc considérer l’Internet comme un outil idéal attendu depuis des décennies pour faciliter les échanges. Le prisme de « l’intérêt bien compris » est réducteur. La réalité de l’Internet se situe dans une tension entre ces deux modèles. On a raison de dire qu’il va faciliter les échanges mais on fait abstraction de ce qu’est l’Internet comme réseau dans lequel sont en jeu des sujets et des pratiques de liberté.

- Ceux qui veulent faire de l’Internet un marché peuvent rétorquer qu’ils soutiennent le principe de la liberté d’expression et respectent les sujets.

Parfaitement, mais le problème est dans l’appropriation du réseau pour des intérêts économiques.

- Comment peut on s’approprier l’Internet ?

C’est d’abord une appropriation technique dans la mesure ou le réseau est encombré, qu’on y fait circuler n’importe quoi, les images, la publicité. Il y a aussi une manière idéologique de se l’approprier : le genre Wanadoo, c’est « connectez vous sur Le Monde », « surfez », c’est une présentation mièvre et ludique de quelque chose qui a beaucoup plus d’intérêt que ça..

- Vous avez une vision élitiste, le principe des services de Wanadoo c’est aussi d’attirer des gens qui n’ont pas les compétences techniques pour se lancer sur les réseaux.

Ce n’est pas vrai ! Pour faire fonctionner Wanadoo il faut les mêmes compétences que pour établir n’importe quelle connexion ppp. L’idée que l’utilisation des réseaux puisse se faire naturellement me paraît illusoire, la création d’une page Web, le paramétrage d’un ordinateur requièrent des compétences spécifiques. Il ne faut pas tomber dans le panneau qui consiste à dire « tout est immédiatement accessible à n’importe qui. Ce n’est pas vrai, c’est une imposture, c’est un emmerdement de se connecter sur les réseaux. Et une fois qu’on y est c’est un emmerdement d’en faire quelque chose. Si on a pas une approche culturelle ou technicienne de la chose on ne fait strictement rien. En soi l’Internet est un objet vide, bien pire que la télévision puisque ca ne bouge même pas autant. Je reprocherais à la version populiste de l’Internet de se présenter comme une télévision améliorée.

- Que pensez vous des systèmes de filtrage et de codification des sites ?

Si ca marche c’est terrifiant mais j’ai le sentiment qu’il y a toujours le moyen de contourner les interdictions sur le réseau. Sur le principe je trouve que c’est con. Il n’y a pas à s’émouvoir de la pornographie, il y a bien des films pornos sur Canal+. Le véritable palliatif à la bêtise, au révisionnisme, c’est de produire du contenu et d’attaquer sur le terrain. De plus les filtres n’atteignent pas ceux que cela devrait atteindre. Le type qui veut produire du contenu pornographique ou révisionniste peut le faire. C’est plus un problème d’éducation que d’Internet. Ce qui est préoccupant c’est qu’il ait pu y avoir des universitaires français pour défendre des thèses révisionnistes.

- C’est un outil qui intéresse moins les gouvernements que les communautés scolaires.

Je vais dire quelque chose d’horrible mais quand on est en classe ce n’est pas pour tapoter sur des ordinateurs. On ne fait pas cours avec des ordinateurs. On ne laisse pas des mômes cliquer pour cliquer. Le problème de la censure ne devrait donc pas se poser en classe. S’il se pose c’est que l’instit ne fait pas son boulot. Maintenant si des communautés veulent filtrer du contenu c’est leur problème. La censure privé ne nous concerne pas. Ce qui m’inquiète plus ce serait que le gouvernement impose un filtrage pour tous.

- Vous n’avez pas abordé la question des droits d’auteur.

Je voulais que mon bouquin soit sur le réseau dès sa sortie en librairie comme un appel de lecture. Je n’y vois pas de « danger » car personne n’a envi de lire un bouquin sur le réseau. Les éditeurs français sont hystériquement attachés à leurs privilèges actuels. Pour les faire bouger il faudra beaucoup de temps. Il faut s’attaquer au détournement et à la réutilisation industrielle des produits, comme pour les CD-Roms. Mais pas au prix de la liberté d’accès du plus grand nombre aux sources de la connaissance ou de la littérature.

Photo première page
Légende : Paul Mathias est professeur agrégé de philosophie au lycée Henri IV (Paris) et maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris où il participe au groupe de réflexion sur les nouvelles technologies dans l’enseignements et la recherche.

Encadré :

cite-internet-mathiasLa cité Internet
Editeur : Presses de Sciences Po – La Bibliothèque du citoyen

l se cache, il se glisse le long des murs, il se déguise, il est infidèle, il est méfiant, il mord, il aboie, il s’agite en permanence, c’est l’internaute et c’est le cauchemar des publicitaires. Au départ l’internaute est un lascar qui fait baver toute les légions du marketing : il est éduqué, il dispose d’un niveau de revenu confortable et il est curieux de tout. Après cinq millions d’années d’histoire et pas mal de temps perdu à ronger des racines, à bâfrer des noisettes et des myrtilles la race humaine a accouché du degré suprême de la civilisation : le consommateur urbain high tech. Les dernières avancées technologiques ont permis de mettre en place les filtres adéquats pour sélectionner le fin du fin de l’arbre généalogique. Non pas l’élite, les esprits brillants ne s’abaissent pas, c’est bien connu, à manier l’ordinateur, mais un produit normalisé par le passage du tamis social. Imaginons une chaîne de télévision qui ne toucherait que des téléspectateurs d’une tranche d’âge précise, au niveau de revenu homogène et au capital socio-culturel semblable. Cette chaîne ne bénéficierait pas du meilleur audimat mais elle gagnerait à la course aux annonceurs chacun pouvant mesurer précisément cet impact.
L’Internet c’est un peu de tout cela avec en plus la capacité technique de suivre les battements de cils du cobaye, ses mouvement, ses goûts et … son adresse. Après quelques tâtonnements la conception des outils de contrôles et d’analyse des comportements est en passe d’atteindre un niveau de sophistication et de vice tel que parler de respect de la vie privé est devenu une insulte à leur intelligence. De l’autre côté du trou de la serrure les spécialistes du marketing prennent fébrilement des notes, tracent les courbes et affinent les stratégies.
Seulement il y a un hic. L’internaute échappe aux éprouvettes des laborantins. On le connaît , on le décrypte mais l’immensité du réseau lui permet toutes les infidélités. Le piège des hyperliens se retourne contre les marchands. Le fabuleux audimat se dilue dans les centaines de milliers de sites. Les seuls qui peuvent prétendre à la fidélité des internautes sont les moteurs de recherche, passage obligé du voyage. La publicité s’y engouffre donc mais au delà, le néant.
Il fallait inventer autre chose pour canaliser l’intérêt des visiteurs. On a donc inventé le « push média ». Au départ le « push » est fondé sur un malentendu : on veut permettre à l’internaute de recevoir automatiquement sur son écran, l’information qu’il souhaite. Les premiers outils ont naturellement repris le concept du journal dont on choisirait les rubriques : Wall Street Journal, San José Mercury News, agence Reuter, sont devenus les pourvoyeurs d’informations. Ensuite sont venus les outils capable d’extraire les données, les textes des sites webs choisis par l’utilisateur. L’idéal peut être mais au prix d’un inconvénient de taille : le principe du libre choix revient à renoncer à suivre l’internaute dans ses pérégrinations. Le cauchemar de l’immensité incontrôlable qui recommence. Alors le « push » de transforme incidieusement en autre chose. Le concept de la chaîne de télévision se glisse dans la boîte à outils. Avec la dernière génération des navigateurs, un outil incontournable sur les micro des internautes, on propose une série de chaînes thématiques. Il s’agit toujours, sur le papier, d’informations « poussées » vers l’internaute, mais sa seule liberté consiste à choisir la chaîne et non le type d’information. Mieux, placé dans un serveur d’entreprise, e véritable marché de ce type de produit, c’est à l’administrateur du réseau que revient la tâche de choisir et distribuer l’information aux abonnés. Bien sûr tous les outils de contrôle des activités de ces abonnés sont inclus dans les logiciels.
Dur réveil, les outils de productivité sont aussi des outils de surveillance. Finalement le zapping, maladie naturelle de l’internaute, gagne en sympathie.

Publié en avril 1997, magazine Planete Internet n°18 (Groupe Lagardère).  Signé  par Joy Banerjee et Marie-Emmanuelle Guidée, à l’époque deux reporters de France 3 qui se sont rendus sur place, à Qom dans le cadre d’un reportage diffusé sur France 5 (selon mes souvenirs). Je republie ici le texte brut tel que publié dans le magazine à l’époque. Voir les autres archives du magazine.

Utiliser le réseau Internet ou l’interdire tel est le débat qui oppose les différentes factions religieuses iraniennes. Entre « pollution culturelle » et arme de propagande le choix n’est pas encore fait

Vendredi, treize heures trente. La prière collective à la mosquée de Qom s’achève. L’ayatollah Javade Amolli termine son prêche en fustigeant l’Amérique, Israël, et la justice allemande qui accuse l’Iran d’avoir commandité l’assassinat à Berlin de quatre opposants kurdes. Les caméras de télévision retransmettent en direct la prière. Discrètement, dans la foule, des étudiants notent et enregistrent dans les détails tous les propos de l’ayatollah, un des plus influents du pays.
La prière terminée ils courent rejoindre un petit local en sous-sol, le siège de leur association. Autour de cinq ordinateurs, une dizaine de personnes saisissent alors le prêche de l’ayatollah ainsi que les cours donnés par d’autres théologiens. L’intégralité est publié dans leur journal, « Faizié », et sur un site Internet créé depuis sept mois.

Au service des croyants

L’hodjatoleslam (*) Dadsetan, qui dirige l’association, nous donne quelques explications : « Les leçons de science islamique données par les ayatollahs sont chaque soir à la disposition de nos correspondants du monde entier. Nous avons aussi un système E-Mail. Si quelqu’un a une question par rapport à ces leçons, il nous l’envoie par courrier électronique. Nous posons les questions au maître, et nous expédions sa réponse également par le courrier électronique. » Les leçons consistent en des commentaires du Coran sur des sujets très concrets comme les erreurs judiciaires, les voyages pendant le ramadan, les ablutions avant la prière, l’héritage… Les questions posées viendraient surtout d’étudiants de pays musulmans, en particulier le Pakistan, et parfois de beaucoup plus loin, d’Afrique du sud par exemple. Sur la façon dont l’association est connectée avec Internet, l’hodjatoleslam reste très évasif. Ici, on se méfie des étrangers non musulmans.
Cette association d’étudiants est financée par le clergé. Chaque musulman chiite(*) doit en effet se choisir un marja-e taqlid, c’est-à-dire un « guide spirituel », parmi les ayatollahs, et lui payer une sorte d’impôt religieux. Cela représente des sommes importantes que certains ont choisi d’investir dans le développement de services Internet. Reste que derrière une unanimité de façade, ce type d’initiative doit s’apprécier à la lumière des rivalités entre les factions religieuses, les marja-e taqlid et les luttes d’influence entre les différents centres de recherche et fondations religieuses.
Pour certains universitaires scientifiques et des religieux plus traditionnels, qui se consacrent à l’étude approfondies du Coran, l’intérêt pour Internet ne se limite pas à ses possibilités de diffusion de la pensée islamique. Pour ceux-là l’enjeu est le libre accès aux banques de données du monde entier, et la capacité de communiquer facilement avec des universités étrangères.

Bibliothèque et bases de données

La bibliothèque fondée par l’ayatollah Marashi Najafi est un des hauts-lieux de Qom. A l’image de la ville des ayatollahs iraniens, elle est austère. Sur des rayonnages de métal gris sont conservés plus d’un million de volumes, dont 27 500 manuscrits. L’ayatollah, qui n’a cessé de travailler pour rassembler des livres et les mettre à la disposition de tous, est enterré sous sa bibliothèque. Tous les chercheurs et les étudiants passent ainsi près de son tombeau à chaque fois qu’ils traversent le hall. Dans la grande salle d’étude du rez-de-chaussée, ce samedi est réservé aux femmes.
Le vieil ayatollah est mort en 1991. Il n’a pas connu Internet. Mais son souci a toujours été de créer des liens avec l’extérieur. Sa bibliothèque a adopté la classification de la bibliothèque du Congrés américain afin de faciliter ses échanges avec 400 autres bibliothèques à travers le monde. Elle s’efforce de contourner l’embargo qui l’empêche d’acheter des livres aux Etats-Unis en échangeant des ouvrages iraniens contre des ouvrages américains. Les chercheurs du monde entier intéressés par un livre peuvent le recevoir rapidement sur microfiche.

Au troisième étage du bâtiment, une vingtaine d’étudiants saisissent sur ordinateur des milliers de résumés de livres et de biographies d’auteurs. Une trentaine d’informaticiens formés à l’étranger ont été engagés. « Nous réglons les derniers détails techniques qui nous permettrons de nous connecter sur Internet. Cela devrait encore prendre six mois. » explique Mohamad Baqer Moqaddam, responsable des relations extérieures de la bibliothèque. « Internet, c’est aussi l’échange. Nous sommes intéressés par tous les travaux disponibles sur les autres religions que pourront mettre à notre disposition les universités avec lesquelles nous travaillons. ».

Le « Computer research center of islamic sciences » est moins prestigieux. Un petit immeuble abrite cet éditeur de CD-ROM sur le Coran et les textes religieux de référence. On peut ainsi écouter différents lecteurs réputés psalmodier le Coran, et obtenir des traductions immédiates en anglais. Des calligraphies et des images s’affichent sur l’écran. Un poème sur le martyr d’Ali, le premier Imam, est illustré de façon très impressionnante. L’hodjatoleslam Moslemifar nous fait part de son intention de faire héberger sa base de données par le serveur d’une université américaine. Il affirme avoir déjà établi des contacts dans ce sens.
La bibliothèque Marashi Najafi et le Centre de recherche sur les sciences islamiques représentent ceux qui, au sein du clergé, pensent occuper le terrain sur l’Internet, et tirer parti des avantages du réseau sans trop souffrir du contact avec la culture occidentale « décadente ».

La tentation d’interdire

internet-iran1997Un point de vue que résume le responsable du projet Internet à la Fondation Golpaygani (qui a déjà édité un CD-Rom encyclopédique multilingue sur le droit musulman), l’hodjatoleslam Korani, petites lunettes rondes et regard malicieux : « Aucune personne intelligente, religieuse ou pas, musulmane ou chrétienne, ne peut être satisfaite du système Internet actuel. La solution n’est pourtant pas de l’interdire. C’est à l’Etat d’intervenir et de contrôler. A notre avis, il faut fabriquer pour Internet de bons produits, qui montrent les valeurs religieuses de l’Islam, du christianisme et du judaïsme. Peu à peu, ces programmes prendront la place des mauvais. Même si nos jeunes aiment bien s’amuser, s’il y a de bons programmes, ils les regarderont. »
« Les versets sataniques » de Salman Rushdie ou encore les déclarations des partisans du shah en exil accessibles sur le Web, l’ayatollah Syed Monirad Hosseiny ne peut même pas l’imaginer à Qom. Cet homme dirige l’ « Academy of islamic culture » qui emploie trente chercheurs pour travailler à une « révolution culturelle » islamique. L’ordinateur est un outil de travail quotidien, et l’ayatollah s’intéresse à Internet, mais il estime que la présence de son académie sur le Web est impossible. « Nous n’accepterons Internet que si le pouvoir de l’Islam est reconnu, et si nos principes sont respectés. C’est la première condition de notre collaboration. » explique-t-il d’un ton sévère.

Après l’interdiction des antennes satellites, celle d’Internet ?

A Téhéran, mégalopole de 12 millions d’habitants, les préoccupations sont différentes. Intellectuels, universitaires, et hommes d’affaire s’inquiètent d’un contrôle accru de l’Etat sur le réseau. Déjà, les antennes paraboliques ont disparu des toits, suite à une loi votée en 1996 par le Majlis, le Parlement iranien. Pourtant, de nombreux habitants continuent de regarder en cachette les programmes des télévisions étrangères. La nuit, ils ressortent discrètement les paraboles dans les maisons cossues du nord de Téhéran.
Les plus grands journaux iraniens, comme le « Tehran Times », publient de larges encadrés d’Irnet, l’opérateur mis en place par le Ministère des postes et télécommunications iranien, pour la souscription d’un abonnement à Internet. Contrairement à d’autres pays du Golfe, comme l’Arabie Saoudite, le réseau est accessible aux particuliers, même si l’abonnement est long et difficile à obtenir. On compte aujourd’hui 30 000 abonnés, et quelques sites autorisés comme celui du journal « Hamshahri » de la très active municipalité de Téhéran.
« Bien sûr, le gouvernement contrôle les abonnés et exerce une censure. », prévient un homme d’affaire. Les sites de Playboy ou des opposants au régime ne sont pas accessibles depuis l’Iran, à moins d’appeler un fournisseur d’accès à l’étranger, par exemple au Koweit. Un serveur un peu trop libéral, TCI, a même été fermé en août 1995.
Le débat se cristallise à l’approche des prochaines élections présidentielles prévues en août 1997. La question d’Internet pourrait être prochainement débattue au Majliss, le Parlement iranien. Faut-il au nom de la protection contre « l’invasion culturelle » sacrifier un outil technologique capable d’accroître le rayonnement de l’Islam « politique » des Iraniens ?
Certains parlent d’un réseau intranet destiné aux seuls pays musulmans, comme celui déjà imaginé par la Chine populaire pour se protéger des intrus. Pour l’ayatollah Janati, chef de file du clergé ultra-conservateur, Internet est un « poison dangereux ». Le 20 décembre dernier, il a demandé que l’accès au réseau soit réservé aux seuls chercheurs et scientifiques. « Malheureusement, certains responsables aussi sont pris de vertige et ne savent pas qu’Internet est en train d’empoisonner la population. » a-t-il ajouté.

Encadré 1:
Informaticien et soldat de l’Islam

« Nous voyons que le monde utilise Internet pour répandre son message inutile et matérialiste. Nous, les musulmans chiites, nous pensons que nous sommes dans le juste chemin. Il faut absolument que nous utilisions Internet pour communiquer notre message au monde entier. » : Buick Sharif est sûr de lui. Cet ingénieur informaticien, formé en Angleterre et en France, ancien conseiller du ministère de l’Intérieur iranien, s’intéresse à Internet depuis le début. Depuis que l’Iran s’est connecté sur le réseau en 1992, Buick Sharif a entrepris de convaincre les ayatollahs les plus influents de Qom d’utiliser l’Internet pour communiquer leurs travaux sur l’Islam au monde entier. Son ambition : maîtriser les techniques occidentales pour les mettre au service du pouvoir religieux. « Les débats au sein du clergé sont à venir, et ils aboutiront forcément à un contrôle plus fort de l’Etat, mais le système n’est pas encore assez développé pour que cela représente un danger immédiat » explique-t-il. Pour lui : « C’est l’Amérique et les impérialistes qui doivent avoir peur de nous, car nous avons un message à faire passer. Peut-être qu’un jour, ils vont nous couper l’accès au réseau Internet, en disant que nous y faisons de la propagande et que cela doit cesser. »

Encadré2 :
Le jour où l’Iran fut mis au ban de l’Internet

Ce pourrait être l’histoire d’une bavure : en 1996, un employé de la National Science Fundation (*) a demandé à l’université de Vienne, en Autriche, de cesser de servir de relais à l’Iran pour le connecter aux liaisons transatlantiques financées par les contribuables américains. A l’époque l’Iran disposait d’une maigre liaison à 9600 bps, établie entre l’Institut des mathématiques et des sciences de Téhéran et son équivalent en Autriche. L’intervention de la NSF a interrompu quelque temps les communications, privant les Iraniens établis à l’étranger de communications Internet avec leur famille et leurs amis en Iran. La NSF a ensuite fait machine arrière, et désavoué son employé. Les connexions par l’Autriche furent rétablies, et des lignes téléphoniques par satellite, entre l’Iran et le Canada, allouées à l’Internet iranien. Les liaisons gagnèrent ainsi en rapidité mais elle sont désormais payantes…
Aujourd’hui il paraît politiquement difficile, pour les Etats-Unis de priver durablement l’Iran d’un accès à l’Internet. Ce qu’illustre l’hodjatoleslam Moslemifar, qui projette d’installer sa banque de données sur le Coran sur un « site-miroir » aux Etats-Unis : « J’espère que les Américains ne nous créeront pas de problèmes, car s’ils le font, leur propagande se retournera contre eux. Beaucoup de gens, musulmans ou pas, leur demanderont: « Pourquoi voulez-vous créer des problèmes aux pays islamiques? » Et c’est une critique qu’ils préféreraient éviter. » »

Encadré 3
Dans les monarchies du Golfe par Olivier Da Lage

Le Koweït est le premier État de la Péninsule arabique a avoir ouvert un accès Internet, notamment par le réseau GulfNet. Il offre une connectivité complète, y compris avec des lignes à haut débit et un accès non censuré à l’ensemble des newsgroups. Pour un particulier, l’abonnement se monte à 180 dollars par mois.
Bahreïn a ouvert un accès Internet par l’intermédiaire de Batelco, la compagnie nationale de télécommunications, en novembre 1995. Le gouvernement verrouille au moyen de « proxies » l’accès à certains sites considérés comme antiislamiques ou antigouvernementaux, très actifs sur le réseau. Le courrier électronique, en revanche, n’est pas censuré, mais il est parfois contrôlé par la police secrète.
Le Qatar a ouvert en juin 1996 un accès par l’intermédiaire de la société nationale Q-tel.
Les Émirats arabes unis ont ouvert l’accès au public en août 1995 par l’intermédiaire de la compagnie nationale Etisalat, pour un coût mensuel de 27 dollars. On estime le nombre d’abonnés à près de 10 000. Depuis le 2 février, les abonnés ont l’obligation de configurer leur navigateur avec un « proxy » fourni par le gouvernement pour censurer certains sites jugés pornographiques ou anti-islamiques.
L’Arabie Saoudite n’a pour l’instant ouvert l’accès qu’aux universités, aux hôpitaux et à quelques grandes entreprises. Le débat qui divise les élites : certains estiment que l’Arabie Saoudite ne doit pas rester à la traîne et d’autres qu’il est nécessaire de protéger la société saoudienne et ses valeurs contre l’agression de la pornographie et des campagnes anti-islamiques (le fait que l’opposition saoudienne soit très active sur le réseau n’est sans doutes pas non plus étranger à cette prudence).
Le sultanat d’Oman a ouvert un accès Internet à la fin 1996, dans un premier temps limité aux universités et aux hôpitaux.

Cadavre exquis

juillet 21, 1997

Publié en juillet 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

 » Le temps vienne où elle [la poésie] décrète la fin de l’argent et rompe seule le pain du ciel pour la terre ! Il y aura encore des assemblées sur les places publiques, et des mouvements auxquels vous n’avez pas espéré prendre part. […] Qu’on se donne seulement la peine de pratiquer la poésie. « …
Manifeste du surréalisme (1924)

La fierté du poète est une folie qui résiste à toutes les écoles, mais elle fait sourire les marchands qui, eux, savent bien que les places publiques sont des boutiques. Le plus indomptable des poètes, devenu cadavre, laisse sa dépouille aux vers. C’est alors que s’opère la patiente alchimie du temps qui, à force de mastication, le transforme en auteur tandis que ses vers gagnent en crédit.

C’est que l’auteur, contrairement au poète, n’est pas à plaindre puisqu’on lui attribue des droits. Faut-il préciser qu’au temps du sacre de la marchandise le droit d’auteur mobilise plus de défenseurs qu’un poète n’oserait en espérer du temps de son vivant. Avec l’Internet, la reine des places publique, le temps de l’innocence n’aura duré qu’un bref été.
L’informatique, cette technologie vulgaire, pourrait provoquer la seconde révolution silencieuse attendue depuis l’irruption de l’imprimerie. Certains y pensent. Songez-y : après l’accès de la multitude au savoir, la possibilité pour chacun de communiquer vers tous, d’éditer, de publier. Balayé l’imprimeur, terrassé l’éditeur, oublié le censeur. Une place publique à l’échelle planétaire où les mots ont leur chance de résonner. D’aucun diront qu’il faut des murs pour résonner, mais enfin quel poète, quel artiste n’y serait sensible ? Pourtant le moment est venu de s’interroger sur le paradoxe grandissant d’une littérature qui, jour de son triomphe – l’électronique consacre bien l’écrit n’en déplaise aux marchands d’images- entreprend frileusement de bâtir des murailles.

D’abord les faits. Parce que des admirateurs honnêtes et zélés ont décidé un jour de reproduire sur leurs pages personnelles des textes de chansons, on découvre que l’art de la publication n’est pas œuvre de charité. Brel, Sardou valent à des étudiants ou des particuliers des procédures en référé de la part des ayants droits. Si vous êtes un fan de Serge Gainsbourg tremblez, car nous pouvons déjà vous avertir que vous êtes les prochaines cibles… Maisons de disque, éditeurs, famille, cousins, maîtresse cachée des auteurs, tous les ayants droits se réveillent face à la menace. Lorsqu’ils ne se réveillent pas se sont parfois les membres affamés de la tribut des avocats qui partent en chasse pour eux. Si les cibles sont pour le moment volontairement choisies dans le public sans défense des particuliers c’est pour mieux arracher une jurisprudence dans un domaine, les réseaux informatiques, où les tribunaux manquent de repères. Ceux-ci se sont d’ailleurs bien gardé, à ce jour, d’infliger de sévères dommages et intérêts mais on exigé le retraits des textes et documents concernés. Le seuil du grotesque a pourtant été atteint le jour ou ce sont les œuvres de Raymond Queneau, et en particulier son célèbre Cent Mille Milliards de Poèmes, qui ont fait l’objet de l’attention des chasseurs de primes.

Que les fantaisies créatrices des tenants du surréalisme et de la famille Oulipo puissent un jour faire l’objet d’une passe d’arme sur le droit d’auteur, voilà qui n’était pas prévu au programme. La nature même du poème de Queneau, qui se prête admirablement au traitement informatique, pourrait faire penser à une farce. Heureux l’étudiant maltraité que le tribunal n’ait pas décrété le franc symbolique pour chaque poème reproduit ! Nul ne contestera le principe même de la propriété intellectuelle mais il est peut être un dernier combat, digne des surréalistes, à mener au cœur de la société marchande : celui de l’abandon de cette propriété après la mort de l’auteur. Que les mots soient privés de liberté parce qu’un douteux héritage les tient en laisse, voilà l’ultime trahison du poète.

Emmanuel Parody

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