Alors que tout le monde a les yeux braqués sur l’Iran et l’usage de Twitter j’ai pu lire ça et là dans certains commentaires que beaucoup pensent  que le régime iranien et les factions religieuses qui le composent ne comprenaient pas Internet et en conséquence ne pouvait que subir son influence. Rien de plus faux.

Sur ce blog j’ai déjà publié quelques articles de mes archives personnelles et publiés sur le magazine Planete Internet entre 1996 et 1998. Je me suis souvenu que nous avions publié en 1997 un reportage étonnant sur l’Internet en Iran signé par deux journalistes de France 3 qui s’étaient rendus (à leurs frais) à Qom, la ville sainte interdite aux étrangers. L’objectif : y découvrir comment certaines factions religieuses avaient entrepris d’utiliser le réseau, alors tout juste naissant, pour en faire un instrument de propagande.

J’ai enfin retrouvé cet article (je le reproduis ici, j’espère que les auteurs ne m’en voudront pas, Internet en Iran, le dilemne des Ayatollahs déjà en 1997), il montre comment le réseau a été considéré très tôt par le régime iranien comme un instrument de propagande. Il montre aussi comment certaines factions religieuses s’y sont opposées. Enfin un encadré nous rappelle une anecdote méconnue: comment les USA ont tenté (et réussi un court laps de temps) de couper les liaisons Internet de l’Iran !

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internet-iran1997-pdf

Retrouvez les autres archives du magazine Planete Internet (1996-1998)  ici

internet-iran1997

J’ai retrouvé au fond de mon disque dur les archives du magazine Planète Internet, un des premiers magazines français traitant d’Internet où j’ai officié plus de 2 ans entre 1996 et début 1998. Que des bons souvenirs, du coup j’ai entrepris de republier sur ce blog quelques papiers et chroniques avec leurs dates d’origine. Quelques trucs méritent d’être relus :

Internet en Iran, le dilemne des Ayatollahs (avril 1997)  Utiliser le réseau Internet ou l’interdire tel est le débat qui oppose les différentes factions religieuses iraniennes.
Les nouvelles armes de la démocratie
(1996) sur l’utilisation du réseau par des réseaux sociaux et politiques
Entretien avec Philippe Breton (1996) la vision critique d’un ethnologue, spécialiste de l’informatique et de la communication
Les zapatistes sur Internet (1996) les zapatistes, le premier délire utopiste du net, je me souviens encore de la grande presse qui pensait que les guerilleros se baladaient avec des PC portables dans la jungle… Souvenir émouvant aussi de l’auteur de cet article Maurice Najman, décédé depuis.
L’information partagée – la nouvelle frontière (1997) une de mes chroniques mensuelles, sur le partage de l’information, déja…
Interview de Scott Woelfel, Rédacteur en chef et Vice-Président de CNN Interactive (1997), un entretien qui m’a beaucoup marqué et influencé plus tard…
Les coulisses de CNN: au cœur de l’info industrielle (1997) le reportage chez CNN interactive à Atlanta
Interview de Paul Mathias, le rêve de la cité (1997), un entretien avec un philosophe passionné d’internet et qui enseigne toujours sur ce sujet. A l’époque je préferais largement ses analyses aux élucubrations d’un Virilio ou un Baudrillard..
L’esprit des temps modernes (1997) une de mes dernieres chroniques, coup de gueule contre Redeker qui avait commis un pamphlet d’une effroyable ringardise dans Le Monde (et la revue les Temps Modernes) et m’expliquait qu’il interdisait Internet à ses enfants …

Soros tisse sa toile à l’est (1996) Enquête sur la fondation Soros

Mise à jour : Francis Pisani sur Transnets, s’est livré à un exercice similaire sur ses souvenirs de 1996, c’est l’occasion d’y partager ses anecdotes…

L’esprit des temps modernes

décembre 10, 1997

Tout occupé à réagir aux assauts de la vulgarité, l’œil en coin sur les éditions de France Soir consacrées aux photos de Diana sur l’Internet, un débat lancé dans les colonnes du monde en septembre dernier nous avait échappé. On s’y interrogeait lourdement sur l’intérêt de « l’Internet à l’école » et on y retrouvait, comme dans une figure de style imposée, tous les termes du débat des années 80 sur l’introduction de la télévision à l’école. Pauvreté des images, culture de la consommation de masse, supermarché de l’information, grand bazar de la communication, tout y passe jusqu’à l’accusation suprême : la menace yankee, en l’occurrence l’ogre glouton Microsoft, dévoreur de nos belles âmes républicaines. Bref on y pointe l’Internet comme autrefois la télévision, en y désignant TF1 par un raccourci de pensée aussi commode que malhonnête. La conclusion coulait comme l’eau limpide de la source : laissons l’école loin de l’agitation technophile avec cet argument de fond que l’école n’est pas le lieu d’adaptation des enfants à un environnement mouvant mais le lieu des humanités, celui de l’apprentissage des savoirs fondamentaux, celui du berceau citoyen.
Le paradoxe du débat tient, quelle ironie, à ce que ces derniers arguments sont parfaitement fondés et tout à fait compatible avec une vision utopique de l’Internet. Reste à comprendre pourquoi l’Internet dont aucun des encyclopédistes n’aurait osé rêver, provoque autant de défiance dans un monde où la quête du savoir est une raison d’être. Faut-il revenir, au risque d’insulter l’intelligence des vrais utilisateurs de l’Internet, sur la richesse de ce réseau dont l’image, il est vrai, est brouillée par la médiocrité de certains marchands, la vulgarité des esprits pervers et la malhonnêteté de certains médias. L’Internet est un outil voilà tout. Un outil n’a rien d’indigent, de pauvre ou de vicieux. L’outil vaut pour ce que l’on veut bien en faire, et l’Internet est avant toute chose l’outil des communautés de chercheurs, d’enseignants, avant d’être celui des professionnels du marketing. Les Microsoft de l’Education Nationale ne vivent pas aux Etat-Unis, ce sont des marchands bien installés en France, ceci avant même que l’Internet ne soit inventé. Les grands éditeurs qui renouvellent tous les deux, trois ou cinq ans les manuels scolaires, les éditions de grands textes littéraires avec la caution éclairée des comités de lecture composés d’enseignants, ont inventé le business de l’éducation bien avant Microsoft. Pour l’internaute la découverte de ce business prend la forme de gifle cuisante : quand des étudiants ou des enfants reçoivent des lettres de mise en demeure de Gallimard pour retirer le texte du petit Prince, un poème de Queneau, de leur site web ce n’est pas Microsoft qui hante leurs cauchemars.
Mais en vérité si l’Internet est perçu comme une menace c’est peut être parce que les pratiques d’échange et de partage du savoir qui en font sa légitimité et ont guidé sa structuration (groupe de discussion, courrier électronique, outils de recherche) se heurtent frontalement à une certaine réalité de l’enseignement en France. Que l’école ait pour mission de former le citoyen, voilà une vérité qui ne coûte rien à avancer. Non l’apprentissage de l’Internet ne suppose pas de submerger les salles de classe d’ordinateurs. Non il n’impose pas l’enseignement académique de l’informatique. La meilleure des formations de l’internaute c’est le bagage minimal des savoirs fondamentaux : écriture, lecture, langues vivantes, mathématique élémentaire et, surtout, culture générale. Le reste c’est l’intendance. Elle implique tout de même que l’ordinateur ne reste pas un objet mystérieux. Merci de d’accepter que l’Internet ait sa place au moins dans un centre de documentation.
La mission de l’enseignement en France est peut être de former des citoyen, elle s’enlise en pratique dans la génération et la perpétuation d’une élite, mission sacrée et peut être pervertie de l’idéal républicain. Pour cette élite le savoir est avant tout un capital précieux, garant de la distinction, couronné par un savant échafaudage d’examens et concours. Le triomphe de l’élève, en France, se mesure à cette capitalisation jalouse d’un savoir qu’il dispute aux autres. Le modèle de la classe, avec son maître et sa chaleur, est trompeur. L’education est individualiste quand l’Internet, lui, propose un nouvel état d’esprit. Il n’y a qu’une seule et unique bataille de l’Internet : celle du contenu. C’est peut-être cela, l’esprit des temps modernes.

Publié en novembre 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Paul MathiasNote rappel : Paul Mathias était à l’époque (1997) professeur agrégé de philosophie au lycée Henri IV (Paris) et maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris où il participait au groupe de réflexion sur les nouvelles technologies dans l’enseignements et la recherche. Il a publié en 1997 "la cité internet" (Presses de Sciences Po – La Bibliothèque du citoyen)
Je découvre à l’occasion de cette republication qu’il anime un site de réflexion sur différents aspects de l’internet dans le cadre de son enseignement universitaire

cite-internet-mathiasBerceau des nouvelles formes d’activismes le réseau Internet a gagné la réputation d’espace politique idéal. Paul Mathias, professeur de philosophie et auteur de l’essai « la cité Internet » s’attaque au mythe de la cité politique et de la nouvelle citoyenneté mondiale.

Planète Internet : – Vous utilisez la notion de « Cité Internet », considérez-vous que l’Internet abrite une communauté politique ?

Paul Mathias : Il ne s’agit pas d’une communauté mais d’un groupe d’utilisateurs, l’idéal d’un groupe politique sur l’Internet est à la limite de l’absurdité. La notion de communauté ne s’applique de manière plastique que pour désigner des rassemblements de personnes sur la base d’intérêts souvent fugitifs. L’idée de communauté est inadéquate pour l’Internet sauf si on touche à Aristote. On peut s’inspirer d’une de ses figures de l’amitié qui désigne la conjonction aléatoire des intérêts de personnes diverses. Aristote parle de l’intérêt des brigands, de l’amitié dans les affaires. Il parle d’une entente réciproque autour d’un projet objectif. Une fois le projet dissipé la communauté disparaît. Sur l’Internet on se rejoint autour d’intérêts divers, de communautés diverses. Et même plus, il y a des intérêts qui s’entrecroisent et des communautés qui se meuvent.

- Vous parlez d’une Acropole dissimulée, en fait vous titrez « la Cité Internet » pour mieux en démonter le concept.

C’est une approche critique du fantasme de la communauté des réseaux, comme s’il s’agissait d’un nouveau mode d’existence de la Cité. En fait j’ai deux objectifs : démonter le fantasme communautariste qui me paraît un idéal fumeux et dénoncer l’utilisation purement technique de l’Internet. Je trouve qu’il y a de bonnes idées dans le communautarisme et notamment qu’on peut se retrouver dans une communauté « d’intérêts désintéressés » c’est à dire autour d’un thème d’esthétique, de recherche , de plaisir, sans qu’il y ait des enjeux de pouvoirs, de connaissances, économiques, selon une véritable figure de l’amitié.

– Les partisans du fantasme peuvent objecter qu’il y a des forums , des espaces publics, des outils de vote, et tous les éléments permettant de décrire un espace politique. En plus les acteurs de l’Internet sont amenés à autogérer cet espace.

Je n’y crois pas car il n’y a pas de lieu politique sans l’exercice d’une contrainte. On me dira qu’on peut techniquement être éjecté d’un forum [ndlr : dans le cas du chat en IRC par exemple], il y a donc une sorte de contrainte objective. Cela dit, il y a des moyens techniques de court-circuiter la contrainte quand on est un utilisateur indélicat de l’Internet grâce à la faculté qu’on a de changer sa propre représentation en changeant de prestataire de fournisseur ou d’adresse, ou par l’anonymat. Ces contraintes n’offrent pas assez d’assurance pour permettre de définir la communauté des réseaux comme politique. La seule contrainte est celle du monde extérieure : la législation du monde réel. La netiquette a cette dimension optative – la formulation d’un souhait – elle est incontestablement efficace sans l’être autant que la police ou la Loi. Il y a une chose qui m’agace dans la Netiquette c’est la fait qu’il s’agit d’une coutume formellement érigée en règle. En ce sens, c’est une loi qui se dispense de sa légitimation, sinon par référence à la « bienséance ».

- Vous démontez la notion de « netizen », c’est pourtant une des tentatives de cerner un sujet politique sur l’Internet

Ce qui me gêne dans le mot c’est qu’en fait les réseaux sont employés comme des moyens techniques pour parvenir à des fins qui sont souvent extérieures au réseau. Le netizen c’est un citoyen auquel on a donné un outil informatique qui lui permet peut être de participer plus directement à la vie publique mais avant tout à la vie publique réelle. La connexion à l’Internet n’est au fond pas différente des outils dont disposent les citoyens comme le rassemblement, l’écriture, la publication. Evidemment cela facilite les choses par exemple dans l’intervention auprès des représentants mais il ne me semble pas que le netizen soit un sujet ou une réalité qui ne relève que des réseaux, c’est avant tout un citoyen et en l’occurrence surtout américain.

- Certains auteurs défendent l’idée qu’avec l’Internet les idées libertaires rejoignent celles des libéraux.

Les communatutaristes californiens rejoignent Gingrich. Dans mon livre Je renvoie en effet dos à dos les libertariens qui prônent une autogestion des réseaux et les libéraux qui à la manière de Gingrich et Al Gore sont pour une liberté totale de l’utilisation des réseau mais à condition que les réseaux soient un outils économiques.

- Je ne comprend pas : vous démontez l’Internet en tant que lieu politique, vous critiquez ceux qui l’utilise comme outil économique. Si vous critiquez les seconds c’est parce qu’au fond vous défendez la première idée.

On a deux modèles, un communautariste qui dit que l’Internet est un lieu à part et qu’il faut le laisser s’autoréguler. Je réponds qu’il n’est pas à part mais inscrit dans une réalité déterminée et soumise à des pouvoirs réels. Ce sont des législations réelles qui déterminent notre usage des réseaux par exemple sur la cryptologie, les textes révisionnistes. L’autre modèle, le libéral, dit qu’il faut réglementairement créer les conditions d’une totale liberté d’action, de procéder à des échanges économiques, de travailler à la prospérité de tous. Il faudrait donc considérer l’Internet comme un outil idéal attendu depuis des décennies pour faciliter les échanges. Le prisme de « l’intérêt bien compris » est réducteur. La réalité de l’Internet se situe dans une tension entre ces deux modèles. On a raison de dire qu’il va faciliter les échanges mais on fait abstraction de ce qu’est l’Internet comme réseau dans lequel sont en jeu des sujets et des pratiques de liberté.

- Ceux qui veulent faire de l’Internet un marché peuvent rétorquer qu’ils soutiennent le principe de la liberté d’expression et respectent les sujets.

Parfaitement, mais le problème est dans l’appropriation du réseau pour des intérêts économiques.

- Comment peut on s’approprier l’Internet ?

C’est d’abord une appropriation technique dans la mesure ou le réseau est encombré, qu’on y fait circuler n’importe quoi, les images, la publicité. Il y a aussi une manière idéologique de se l’approprier : le genre Wanadoo, c’est « connectez vous sur Le Monde », « surfez », c’est une présentation mièvre et ludique de quelque chose qui a beaucoup plus d’intérêt que ça..

- Vous avez une vision élitiste, le principe des services de Wanadoo c’est aussi d’attirer des gens qui n’ont pas les compétences techniques pour se lancer sur les réseaux.

Ce n’est pas vrai ! Pour faire fonctionner Wanadoo il faut les mêmes compétences que pour établir n’importe quelle connexion ppp. L’idée que l’utilisation des réseaux puisse se faire naturellement me paraît illusoire, la création d’une page Web, le paramétrage d’un ordinateur requièrent des compétences spécifiques. Il ne faut pas tomber dans le panneau qui consiste à dire « tout est immédiatement accessible à n’importe qui. Ce n’est pas vrai, c’est une imposture, c’est un emmerdement de se connecter sur les réseaux. Et une fois qu’on y est c’est un emmerdement d’en faire quelque chose. Si on a pas une approche culturelle ou technicienne de la chose on ne fait strictement rien. En soi l’Internet est un objet vide, bien pire que la télévision puisque ca ne bouge même pas autant. Je reprocherais à la version populiste de l’Internet de se présenter comme une télévision améliorée.

- Que pensez vous des systèmes de filtrage et de codification des sites ?

Si ca marche c’est terrifiant mais j’ai le sentiment qu’il y a toujours le moyen de contourner les interdictions sur le réseau. Sur le principe je trouve que c’est con. Il n’y a pas à s’émouvoir de la pornographie, il y a bien des films pornos sur Canal+. Le véritable palliatif à la bêtise, au révisionnisme, c’est de produire du contenu et d’attaquer sur le terrain. De plus les filtres n’atteignent pas ceux que cela devrait atteindre. Le type qui veut produire du contenu pornographique ou révisionniste peut le faire. C’est plus un problème d’éducation que d’Internet. Ce qui est préoccupant c’est qu’il ait pu y avoir des universitaires français pour défendre des thèses révisionnistes.

- C’est un outil qui intéresse moins les gouvernements que les communautés scolaires.

Je vais dire quelque chose d’horrible mais quand on est en classe ce n’est pas pour tapoter sur des ordinateurs. On ne fait pas cours avec des ordinateurs. On ne laisse pas des mômes cliquer pour cliquer. Le problème de la censure ne devrait donc pas se poser en classe. S’il se pose c’est que l’instit ne fait pas son boulot. Maintenant si des communautés veulent filtrer du contenu c’est leur problème. La censure privé ne nous concerne pas. Ce qui m’inquiète plus ce serait que le gouvernement impose un filtrage pour tous.

- Vous n’avez pas abordé la question des droits d’auteur.

Je voulais que mon bouquin soit sur le réseau dès sa sortie en librairie comme un appel de lecture. Je n’y vois pas de « danger » car personne n’a envi de lire un bouquin sur le réseau. Les éditeurs français sont hystériquement attachés à leurs privilèges actuels. Pour les faire bouger il faudra beaucoup de temps. Il faut s’attaquer au détournement et à la réutilisation industrielle des produits, comme pour les CD-Roms. Mais pas au prix de la liberté d’accès du plus grand nombre aux sources de la connaissance ou de la littérature.

Photo première page
Légende : Paul Mathias est professeur agrégé de philosophie au lycée Henri IV (Paris) et maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris où il participe au groupe de réflexion sur les nouvelles technologies dans l’enseignements et la recherche.

Encadré :

cite-internet-mathiasLa cité Internet
Editeur : Presses de Sciences Po – La Bibliothèque du citoyen

l se cache, il se glisse le long des murs, il se déguise, il est infidèle, il est méfiant, il mord, il aboie, il s’agite en permanence, c’est l’internaute et c’est le cauchemar des publicitaires. Au départ l’internaute est un lascar qui fait baver toute les légions du marketing : il est éduqué, il dispose d’un niveau de revenu confortable et il est curieux de tout. Après cinq millions d’années d’histoire et pas mal de temps perdu à ronger des racines, à bâfrer des noisettes et des myrtilles la race humaine a accouché du degré suprême de la civilisation : le consommateur urbain high tech. Les dernières avancées technologiques ont permis de mettre en place les filtres adéquats pour sélectionner le fin du fin de l’arbre généalogique. Non pas l’élite, les esprits brillants ne s’abaissent pas, c’est bien connu, à manier l’ordinateur, mais un produit normalisé par le passage du tamis social. Imaginons une chaîne de télévision qui ne toucherait que des téléspectateurs d’une tranche d’âge précise, au niveau de revenu homogène et au capital socio-culturel semblable. Cette chaîne ne bénéficierait pas du meilleur audimat mais elle gagnerait à la course aux annonceurs chacun pouvant mesurer précisément cet impact.
L’Internet c’est un peu de tout cela avec en plus la capacité technique de suivre les battements de cils du cobaye, ses mouvement, ses goûts et … son adresse. Après quelques tâtonnements la conception des outils de contrôles et d’analyse des comportements est en passe d’atteindre un niveau de sophistication et de vice tel que parler de respect de la vie privé est devenu une insulte à leur intelligence. De l’autre côté du trou de la serrure les spécialistes du marketing prennent fébrilement des notes, tracent les courbes et affinent les stratégies.
Seulement il y a un hic. L’internaute échappe aux éprouvettes des laborantins. On le connaît , on le décrypte mais l’immensité du réseau lui permet toutes les infidélités. Le piège des hyperliens se retourne contre les marchands. Le fabuleux audimat se dilue dans les centaines de milliers de sites. Les seuls qui peuvent prétendre à la fidélité des internautes sont les moteurs de recherche, passage obligé du voyage. La publicité s’y engouffre donc mais au delà, le néant.
Il fallait inventer autre chose pour canaliser l’intérêt des visiteurs. On a donc inventé le « push média ». Au départ le « push » est fondé sur un malentendu : on veut permettre à l’internaute de recevoir automatiquement sur son écran, l’information qu’il souhaite. Les premiers outils ont naturellement repris le concept du journal dont on choisirait les rubriques : Wall Street Journal, San José Mercury News, agence Reuter, sont devenus les pourvoyeurs d’informations. Ensuite sont venus les outils capable d’extraire les données, les textes des sites webs choisis par l’utilisateur. L’idéal peut être mais au prix d’un inconvénient de taille : le principe du libre choix revient à renoncer à suivre l’internaute dans ses pérégrinations. Le cauchemar de l’immensité incontrôlable qui recommence. Alors le « push » de transforme incidieusement en autre chose. Le concept de la chaîne de télévision se glisse dans la boîte à outils. Avec la dernière génération des navigateurs, un outil incontournable sur les micro des internautes, on propose une série de chaînes thématiques. Il s’agit toujours, sur le papier, d’informations « poussées » vers l’internaute, mais sa seule liberté consiste à choisir la chaîne et non le type d’information. Mieux, placé dans un serveur d’entreprise, e véritable marché de ce type de produit, c’est à l’administrateur du réseau que revient la tâche de choisir et distribuer l’information aux abonnés. Bien sûr tous les outils de contrôle des activités de ces abonnés sont inclus dans les logiciels.
Dur réveil, les outils de productivité sont aussi des outils de surveillance. Finalement le zapping, maladie naturelle de l’internaute, gagne en sympathie.

Publié en avril 1997, magazine Planete Internet n°18 (Groupe Lagardère).  Signé  par Joy Banerjee et Marie-Emmanuelle Guidée, à l’époque deux reporters de France 3 qui se sont rendus sur place, à Qom dans le cadre d’un reportage diffusé sur France 5 (selon mes souvenirs). Je republie ici le texte brut tel que publié dans le magazine à l’époque. Voir les autres archives du magazine.

Utiliser le réseau Internet ou l’interdire tel est le débat qui oppose les différentes factions religieuses iraniennes. Entre « pollution culturelle » et arme de propagande le choix n’est pas encore fait

Vendredi, treize heures trente. La prière collective à la mosquée de Qom s’achève. L’ayatollah Javade Amolli termine son prêche en fustigeant l’Amérique, Israël, et la justice allemande qui accuse l’Iran d’avoir commandité l’assassinat à Berlin de quatre opposants kurdes. Les caméras de télévision retransmettent en direct la prière. Discrètement, dans la foule, des étudiants notent et enregistrent dans les détails tous les propos de l’ayatollah, un des plus influents du pays.
La prière terminée ils courent rejoindre un petit local en sous-sol, le siège de leur association. Autour de cinq ordinateurs, une dizaine de personnes saisissent alors le prêche de l’ayatollah ainsi que les cours donnés par d’autres théologiens. L’intégralité est publié dans leur journal, « Faizié », et sur un site Internet créé depuis sept mois.

Au service des croyants

L’hodjatoleslam (*) Dadsetan, qui dirige l’association, nous donne quelques explications : « Les leçons de science islamique données par les ayatollahs sont chaque soir à la disposition de nos correspondants du monde entier. Nous avons aussi un système E-Mail. Si quelqu’un a une question par rapport à ces leçons, il nous l’envoie par courrier électronique. Nous posons les questions au maître, et nous expédions sa réponse également par le courrier électronique. » Les leçons consistent en des commentaires du Coran sur des sujets très concrets comme les erreurs judiciaires, les voyages pendant le ramadan, les ablutions avant la prière, l’héritage… Les questions posées viendraient surtout d’étudiants de pays musulmans, en particulier le Pakistan, et parfois de beaucoup plus loin, d’Afrique du sud par exemple. Sur la façon dont l’association est connectée avec Internet, l’hodjatoleslam reste très évasif. Ici, on se méfie des étrangers non musulmans.
Cette association d’étudiants est financée par le clergé. Chaque musulman chiite(*) doit en effet se choisir un marja-e taqlid, c’est-à-dire un « guide spirituel », parmi les ayatollahs, et lui payer une sorte d’impôt religieux. Cela représente des sommes importantes que certains ont choisi d’investir dans le développement de services Internet. Reste que derrière une unanimité de façade, ce type d’initiative doit s’apprécier à la lumière des rivalités entre les factions religieuses, les marja-e taqlid et les luttes d’influence entre les différents centres de recherche et fondations religieuses.
Pour certains universitaires scientifiques et des religieux plus traditionnels, qui se consacrent à l’étude approfondies du Coran, l’intérêt pour Internet ne se limite pas à ses possibilités de diffusion de la pensée islamique. Pour ceux-là l’enjeu est le libre accès aux banques de données du monde entier, et la capacité de communiquer facilement avec des universités étrangères.

Bibliothèque et bases de données

La bibliothèque fondée par l’ayatollah Marashi Najafi est un des hauts-lieux de Qom. A l’image de la ville des ayatollahs iraniens, elle est austère. Sur des rayonnages de métal gris sont conservés plus d’un million de volumes, dont 27 500 manuscrits. L’ayatollah, qui n’a cessé de travailler pour rassembler des livres et les mettre à la disposition de tous, est enterré sous sa bibliothèque. Tous les chercheurs et les étudiants passent ainsi près de son tombeau à chaque fois qu’ils traversent le hall. Dans la grande salle d’étude du rez-de-chaussée, ce samedi est réservé aux femmes.
Le vieil ayatollah est mort en 1991. Il n’a pas connu Internet. Mais son souci a toujours été de créer des liens avec l’extérieur. Sa bibliothèque a adopté la classification de la bibliothèque du Congrés américain afin de faciliter ses échanges avec 400 autres bibliothèques à travers le monde. Elle s’efforce de contourner l’embargo qui l’empêche d’acheter des livres aux Etats-Unis en échangeant des ouvrages iraniens contre des ouvrages américains. Les chercheurs du monde entier intéressés par un livre peuvent le recevoir rapidement sur microfiche.

Au troisième étage du bâtiment, une vingtaine d’étudiants saisissent sur ordinateur des milliers de résumés de livres et de biographies d’auteurs. Une trentaine d’informaticiens formés à l’étranger ont été engagés. « Nous réglons les derniers détails techniques qui nous permettrons de nous connecter sur Internet. Cela devrait encore prendre six mois. » explique Mohamad Baqer Moqaddam, responsable des relations extérieures de la bibliothèque. « Internet, c’est aussi l’échange. Nous sommes intéressés par tous les travaux disponibles sur les autres religions que pourront mettre à notre disposition les universités avec lesquelles nous travaillons. ».

Le « Computer research center of islamic sciences » est moins prestigieux. Un petit immeuble abrite cet éditeur de CD-ROM sur le Coran et les textes religieux de référence. On peut ainsi écouter différents lecteurs réputés psalmodier le Coran, et obtenir des traductions immédiates en anglais. Des calligraphies et des images s’affichent sur l’écran. Un poème sur le martyr d’Ali, le premier Imam, est illustré de façon très impressionnante. L’hodjatoleslam Moslemifar nous fait part de son intention de faire héberger sa base de données par le serveur d’une université américaine. Il affirme avoir déjà établi des contacts dans ce sens.
La bibliothèque Marashi Najafi et le Centre de recherche sur les sciences islamiques représentent ceux qui, au sein du clergé, pensent occuper le terrain sur l’Internet, et tirer parti des avantages du réseau sans trop souffrir du contact avec la culture occidentale « décadente ».

La tentation d’interdire

internet-iran1997Un point de vue que résume le responsable du projet Internet à la Fondation Golpaygani (qui a déjà édité un CD-Rom encyclopédique multilingue sur le droit musulman), l’hodjatoleslam Korani, petites lunettes rondes et regard malicieux : « Aucune personne intelligente, religieuse ou pas, musulmane ou chrétienne, ne peut être satisfaite du système Internet actuel. La solution n’est pourtant pas de l’interdire. C’est à l’Etat d’intervenir et de contrôler. A notre avis, il faut fabriquer pour Internet de bons produits, qui montrent les valeurs religieuses de l’Islam, du christianisme et du judaïsme. Peu à peu, ces programmes prendront la place des mauvais. Même si nos jeunes aiment bien s’amuser, s’il y a de bons programmes, ils les regarderont. »
« Les versets sataniques » de Salman Rushdie ou encore les déclarations des partisans du shah en exil accessibles sur le Web, l’ayatollah Syed Monirad Hosseiny ne peut même pas l’imaginer à Qom. Cet homme dirige l’ « Academy of islamic culture » qui emploie trente chercheurs pour travailler à une « révolution culturelle » islamique. L’ordinateur est un outil de travail quotidien, et l’ayatollah s’intéresse à Internet, mais il estime que la présence de son académie sur le Web est impossible. « Nous n’accepterons Internet que si le pouvoir de l’Islam est reconnu, et si nos principes sont respectés. C’est la première condition de notre collaboration. » explique-t-il d’un ton sévère.

Après l’interdiction des antennes satellites, celle d’Internet ?

A Téhéran, mégalopole de 12 millions d’habitants, les préoccupations sont différentes. Intellectuels, universitaires, et hommes d’affaire s’inquiètent d’un contrôle accru de l’Etat sur le réseau. Déjà, les antennes paraboliques ont disparu des toits, suite à une loi votée en 1996 par le Majlis, le Parlement iranien. Pourtant, de nombreux habitants continuent de regarder en cachette les programmes des télévisions étrangères. La nuit, ils ressortent discrètement les paraboles dans les maisons cossues du nord de Téhéran.
Les plus grands journaux iraniens, comme le « Tehran Times », publient de larges encadrés d’Irnet, l’opérateur mis en place par le Ministère des postes et télécommunications iranien, pour la souscription d’un abonnement à Internet. Contrairement à d’autres pays du Golfe, comme l’Arabie Saoudite, le réseau est accessible aux particuliers, même si l’abonnement est long et difficile à obtenir. On compte aujourd’hui 30 000 abonnés, et quelques sites autorisés comme celui du journal « Hamshahri » de la très active municipalité de Téhéran.
« Bien sûr, le gouvernement contrôle les abonnés et exerce une censure. », prévient un homme d’affaire. Les sites de Playboy ou des opposants au régime ne sont pas accessibles depuis l’Iran, à moins d’appeler un fournisseur d’accès à l’étranger, par exemple au Koweit. Un serveur un peu trop libéral, TCI, a même été fermé en août 1995.
Le débat se cristallise à l’approche des prochaines élections présidentielles prévues en août 1997. La question d’Internet pourrait être prochainement débattue au Majliss, le Parlement iranien. Faut-il au nom de la protection contre « l’invasion culturelle » sacrifier un outil technologique capable d’accroître le rayonnement de l’Islam « politique » des Iraniens ?
Certains parlent d’un réseau intranet destiné aux seuls pays musulmans, comme celui déjà imaginé par la Chine populaire pour se protéger des intrus. Pour l’ayatollah Janati, chef de file du clergé ultra-conservateur, Internet est un « poison dangereux ». Le 20 décembre dernier, il a demandé que l’accès au réseau soit réservé aux seuls chercheurs et scientifiques. « Malheureusement, certains responsables aussi sont pris de vertige et ne savent pas qu’Internet est en train d’empoisonner la population. » a-t-il ajouté.

Encadré 1:
Informaticien et soldat de l’Islam

« Nous voyons que le monde utilise Internet pour répandre son message inutile et matérialiste. Nous, les musulmans chiites, nous pensons que nous sommes dans le juste chemin. Il faut absolument que nous utilisions Internet pour communiquer notre message au monde entier. » : Buick Sharif est sûr de lui. Cet ingénieur informaticien, formé en Angleterre et en France, ancien conseiller du ministère de l’Intérieur iranien, s’intéresse à Internet depuis le début. Depuis que l’Iran s’est connecté sur le réseau en 1992, Buick Sharif a entrepris de convaincre les ayatollahs les plus influents de Qom d’utiliser l’Internet pour communiquer leurs travaux sur l’Islam au monde entier. Son ambition : maîtriser les techniques occidentales pour les mettre au service du pouvoir religieux. « Les débats au sein du clergé sont à venir, et ils aboutiront forcément à un contrôle plus fort de l’Etat, mais le système n’est pas encore assez développé pour que cela représente un danger immédiat » explique-t-il. Pour lui : « C’est l’Amérique et les impérialistes qui doivent avoir peur de nous, car nous avons un message à faire passer. Peut-être qu’un jour, ils vont nous couper l’accès au réseau Internet, en disant que nous y faisons de la propagande et que cela doit cesser. »

Encadré2 :
Le jour où l’Iran fut mis au ban de l’Internet

Ce pourrait être l’histoire d’une bavure : en 1996, un employé de la National Science Fundation (*) a demandé à l’université de Vienne, en Autriche, de cesser de servir de relais à l’Iran pour le connecter aux liaisons transatlantiques financées par les contribuables américains. A l’époque l’Iran disposait d’une maigre liaison à 9600 bps, établie entre l’Institut des mathématiques et des sciences de Téhéran et son équivalent en Autriche. L’intervention de la NSF a interrompu quelque temps les communications, privant les Iraniens établis à l’étranger de communications Internet avec leur famille et leurs amis en Iran. La NSF a ensuite fait machine arrière, et désavoué son employé. Les connexions par l’Autriche furent rétablies, et des lignes téléphoniques par satellite, entre l’Iran et le Canada, allouées à l’Internet iranien. Les liaisons gagnèrent ainsi en rapidité mais elle sont désormais payantes…
Aujourd’hui il paraît politiquement difficile, pour les Etats-Unis de priver durablement l’Iran d’un accès à l’Internet. Ce qu’illustre l’hodjatoleslam Moslemifar, qui projette d’installer sa banque de données sur le Coran sur un « site-miroir » aux Etats-Unis : « J’espère que les Américains ne nous créeront pas de problèmes, car s’ils le font, leur propagande se retournera contre eux. Beaucoup de gens, musulmans ou pas, leur demanderont: « Pourquoi voulez-vous créer des problèmes aux pays islamiques? » Et c’est une critique qu’ils préféreraient éviter. » »

Encadré 3
Dans les monarchies du Golfe par Olivier Da Lage

Le Koweït est le premier État de la Péninsule arabique a avoir ouvert un accès Internet, notamment par le réseau GulfNet. Il offre une connectivité complète, y compris avec des lignes à haut débit et un accès non censuré à l’ensemble des newsgroups. Pour un particulier, l’abonnement se monte à 180 dollars par mois.
Bahreïn a ouvert un accès Internet par l’intermédiaire de Batelco, la compagnie nationale de télécommunications, en novembre 1995. Le gouvernement verrouille au moyen de « proxies » l’accès à certains sites considérés comme antiislamiques ou antigouvernementaux, très actifs sur le réseau. Le courrier électronique, en revanche, n’est pas censuré, mais il est parfois contrôlé par la police secrète.
Le Qatar a ouvert en juin 1996 un accès par l’intermédiaire de la société nationale Q-tel.
Les Émirats arabes unis ont ouvert l’accès au public en août 1995 par l’intermédiaire de la compagnie nationale Etisalat, pour un coût mensuel de 27 dollars. On estime le nombre d’abonnés à près de 10 000. Depuis le 2 février, les abonnés ont l’obligation de configurer leur navigateur avec un « proxy » fourni par le gouvernement pour censurer certains sites jugés pornographiques ou anti-islamiques.
L’Arabie Saoudite n’a pour l’instant ouvert l’accès qu’aux universités, aux hôpitaux et à quelques grandes entreprises. Le débat qui divise les élites : certains estiment que l’Arabie Saoudite ne doit pas rester à la traîne et d’autres qu’il est nécessaire de protéger la société saoudienne et ses valeurs contre l’agression de la pornographie et des campagnes anti-islamiques (le fait que l’opposition saoudienne soit très active sur le réseau n’est sans doutes pas non plus étranger à cette prudence).
Le sultanat d’Oman a ouvert un accès Internet à la fin 1996, dans un premier temps limité aux universités et aux hôpitaux.

Cadavre exquis

juillet 21, 1997

Publié en juillet 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

" Le temps vienne où elle [la poésie] décrète la fin de l’argent et rompe seule le pain du ciel pour la terre ! Il y aura encore des assemblées sur les places publiques, et des mouvements auxquels vous n’avez pas espéré prendre part. […] Qu’on se donne seulement la peine de pratiquer la poésie. "…
Manifeste du surréalisme (1924)

La fierté du poète est une folie qui résiste à toutes les écoles, mais elle fait sourire les marchands qui, eux, savent bien que les places publiques sont des boutiques. Le plus indomptable des poètes, devenu cadavre, laisse sa dépouille aux vers. C’est alors que s’opère la patiente alchimie du temps qui, à force de mastication, le transforme en auteur tandis que ses vers gagnent en crédit.

C’est que l’auteur, contrairement au poète, n’est pas à plaindre puisqu’on lui attribue des droits. Faut-il préciser qu’au temps du sacre de la marchandise le droit d’auteur mobilise plus de défenseurs qu’un poète n’oserait en espérer du temps de son vivant. Avec l’Internet, la reine des places publique, le temps de l’innocence n’aura duré qu’un bref été.
L’informatique, cette technologie vulgaire, pourrait provoquer la seconde révolution silencieuse attendue depuis l’irruption de l’imprimerie. Certains y pensent. Songez-y : après l’accès de la multitude au savoir, la possibilité pour chacun de communiquer vers tous, d’éditer, de publier. Balayé l’imprimeur, terrassé l’éditeur, oublié le censeur. Une place publique à l’échelle planétaire où les mots ont leur chance de résonner. D’aucun diront qu’il faut des murs pour résonner, mais enfin quel poète, quel artiste n’y serait sensible ? Pourtant le moment est venu de s’interroger sur le paradoxe grandissant d’une littérature qui, jour de son triomphe – l’électronique consacre bien l’écrit n’en déplaise aux marchands d’images- entreprend frileusement de bâtir des murailles.

D’abord les faits. Parce que des admirateurs honnêtes et zélés ont décidé un jour de reproduire sur leurs pages personnelles des textes de chansons, on découvre que l’art de la publication n’est pas œuvre de charité. Brel, Sardou valent à des étudiants ou des particuliers des procédures en référé de la part des ayants droits. Si vous êtes un fan de Serge Gainsbourg tremblez, car nous pouvons déjà vous avertir que vous êtes les prochaines cibles… Maisons de disque, éditeurs, famille, cousins, maîtresse cachée des auteurs, tous les ayants droits se réveillent face à la menace. Lorsqu’ils ne se réveillent pas se sont parfois les membres affamés de la tribut des avocats qui partent en chasse pour eux. Si les cibles sont pour le moment volontairement choisies dans le public sans défense des particuliers c’est pour mieux arracher une jurisprudence dans un domaine, les réseaux informatiques, où les tribunaux manquent de repères. Ceux-ci se sont d’ailleurs bien gardé, à ce jour, d’infliger de sévères dommages et intérêts mais on exigé le retraits des textes et documents concernés. Le seuil du grotesque a pourtant été atteint le jour ou ce sont les œuvres de Raymond Queneau, et en particulier son célèbre Cent Mille Milliards de Poèmes, qui ont fait l’objet de l’attention des chasseurs de primes.

Que les fantaisies créatrices des tenants du surréalisme et de la famille Oulipo puissent un jour faire l’objet d’une passe d’arme sur le droit d’auteur, voilà qui n’était pas prévu au programme. La nature même du poème de Queneau, qui se prête admirablement au traitement informatique, pourrait faire penser à une farce. Heureux l’étudiant maltraité que le tribunal n’ait pas décrété le franc symbolique pour chaque poème reproduit ! Nul ne contestera le principe même de la propriété intellectuelle mais il est peut être un dernier combat, digne des surréalistes, à mener au cœur de la société marchande : celui de l’abandon de cette propriété après la mort de l’auteur. Que les mots soient privés de liberté parce qu’un douteux héritage les tient en laisse, voilà l’ultime trahison du poète.

Emmanuel Parody

Publié en juin 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Scott Woelfel CNN interactive
Scott Woelfel CNN interactive- Diplômé en journalisme de l’Université du Missouri et après plusieurs années de télévision locale aux USA, Scott Woelfel a rejoint CNN en 1985. Il y est devenu producteur d’émissions politiques comme “ Inside Politics ? et responsable de programmes d’actualités dont un talk show durant la guerre du golf. Il a participé à la création de CNN Interactive en 1995. –

Planete Internet : En voyant l’échec de certains médias électroniques beaucoup de gens pensent qu’il est trop tôt pour y investir.

SW: Si on attend trop quelqu’un le fait à votre place. Il faut commencer tôt. La façon dont CNN le fait avec du son des images et de la vidéo est attrayante et je pense que c’est la direction que prendra ce type de media. C’est difficile pour les journaux de rivaliser parce qu’ils n’ont pas la vidéo. Mais c’est aussi une question de mentalité. Si vous pensez que “ c’est un nouveau marché, je vais y perdre 10 millions de dollars, vous allez perdre 10 Millions de dollars par an. Si vous pensez “ je dois prouver que c’est un business viable et je suis prêt à en payer le coût, alors vous le faites ?.

PI : pensez-vous que vous auriez eu le même succès si vous ne vous étiez pas appelé CNN ?

Non, on doit une grande part à CNN. C’est la seconde marque la plus connue dans le monde après Coca Cola (aussi à Atlanta). C’est notre label et on doit en profiter.

PI : Qui est en face de vous dans ce marché ? MSNBC ?

Je ne pense pas qu’ils soient concurrents. Nous sommes plus rapides, plus à jour, même s’ils font un bon site. Les gens viennent sur notre site pour savoir ce qui se passe dans le monde parce que nous faisons un meilleurs un boulot.

PI : Avez-vous des statistiques en temps réel sur vos utilisateurs ?

On peut suivre l’activité des serveurs en temps réel pour analyser.

PI : l’utilisez-vous pour mesurer l’impact de chacun de vos papiers ?

On ne fait pas ca, on couvre les news et on laisse les gens trouver ce qu’il cherchent. On y pense pour les histoires qu’on met sur la page d’accueil.

PI : je suis surpris de voir la présence de nombreux journalistes confirmés ? En France le multimédia est souvent confié à des jeunes inexpérimentés.

On utilise des journalistes ayant une expérience de presse de télé, ou qui connaissent le boulot d’agence. Ils doivent être motivés. Certains sont ici parce qu’ils maitrisent ces technologies. C’est CNN ici, nous avons la culture des news, certains saississent l’opportunité de découvrir un nouveau média.

PI : Vous lancez bientôt un site suédois, vous avez d’autres projets étrangers ?

On recherche d’autres endroits ou aller. L’idée c’est d’avoir des équipes de journalistes locaux, pour produire du contenu en langage local en plus de l’anglais. On veut mettre en place des rédactions satellites. On ne veut par recréer tout le contenu du site US mais le résumer en langue locale et y ajouter du contenu local quitte à renvoyer ici ceux qui maîtrisent l’anglais.

PI : des projets pour l’Allemagne, la France …

On regarde, on cherche les pays d’où proviennent nos lecteurs, et là où l’informatisation est avancée. 35% des lecteurs sont étrangers.

PI : votre vision du média dans 10 ans.

Dans 10 ans CNN, et pas seulement la branche Interactive, sera devenu un média personnalisé, interactif. La vidéo prendra de plus en plus d’importance.

Les sites préférés : (ajouter en fin)
http://www.rotonews.com (baseball)
http://www.voxpop.org/jefferson (Jefferson Project, guide de la vie politique US)

Bonus interview x2
4- Bill Scott, directeur du marketing

PI : Connaissez vous le type d’utilisateur de CNN interactive ?

Non, parce que nous n’utilisons pas de système d’enregistrement. Nous avons des informations grâce à des questionnaires volontaires à partir d’une banière. La moyenne d’age est de 24-25 ans ce qui est plus jeune que pour CNN. C’est très bien parce que ca prouve que nous étendons l’audience de CNN. Ils sont diplômés et professionnels.

PI : Quel est l’objectif du nouveau service CNN Plus ?

75% du trafic de CNN interactive se fait le jour, durant les heures de travail. Avec CNN Plus on veut que chacun puisse trouver un produit adapté le soir ou le week end chez lui. On y traite de sujets personnalisés et plus familiaux. Il y a aussi moins de vidéo, d’images pour économiser la bande passante. Le service s’adresse aux utilisateurs de modems.

Publié en juin 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Note décembre 2005: une enquête menée au siège de CNN à Atlanta où j’ai découvert les rouages d’une des rares rédactions en ligne structurée de façon professionnelle à l’époque (1997). Probablement le voyage qui a le plus influencé la suite de ma carrière, comme journaliste en ligne, quelques années plus tard.
Voir aussi plus bas l’interview de Scott Woelfel, Rédacteur en chef et Vice-Président de CNN Interactive

Figure emblématique des média d’information CNN s’est doté d’un site Web prolifique qui s’est vite imposé comme un modèle du genre. Le succès de CNN Interactive est aussi la démonstration cynique que le business de l’information est une affaire de rationnalité industrielle et de produit standardisé.

Avec une moyenne de consultation de plus de 20 millions de pages par semaine, le site Web de CNN se classe parmi les lieu de rendez-vous les plus populaires du web depuis sa création en 1995. C’est aussi un monstre protéiforme qui déverse en continu l’actualité nationale et internationale mise à jour. Avec ses quatre services distincts CNN.com, CNNfn.com pour l’actualité financière, All Politics pour l’actualité politique américaine et le tout nouveau CNN Plus destiné à un usage domestique, CNN Interactive est une machine de guerre à produire de l’information. Au total plus de 150 personnes composent l’équipe de CNN Interactive. 24h sur 24 les sites sont mis à jour grâce à la rotation de plusieurs équipes de journalistes professionnels et de graphistes spécialisés. Le siège du temple : Atlanta capitale de l’Etat de Georgie.
Un siège qui n’a rien de spectaculaire. Loin de l’effervescence new yorkaise la filiale du groupe Turner Broadcasting System est nichée dans un immeuble à l’allure modeste en bordure ouest de la ville d’Atlanta, près des quartiers défavorisés. Mille mètres plus au nord se trouve le siège de la multinationale Coca Cola. L’immeuble est lui-même un bloc creux abritant dans ses flancs restaurants, boutiques et les différentes rédactions de la nébuleuse CNN. Les éditions du matin ont leurs studios, ainsi que CNN International, CNN en espagnol (une nouvelle création) CNN Interactive et CNN Sports. Le visiteur qui circule dans les travées peut assiter au journaux télévisés en direct, une simple baie vitrée les séparant des journalistes du plateau. Le ton est donné CNN a construit son image dans cette savante mise en scène de l’information. En arrière plan, chaque plateau laisse entrevoir le cœur des différentes rédactions : les newsrooms, chambre d’écho des bruissements de la planète ou chaîne d’abattage de l’information selon l’humeur. CNN Interactive, qui a en charge le site Web de la chaîne, est conçue selon la même architecture. La newsroom rassemble journalistes, graphistes et secrétaires de rédaction. Un grand panneau fixe l’ordre de priorité des actualités à traiter. Le rédacteur compile l’information à partir de la base de donnée nourrie en temps réel des dépèches d’agence et des papiers en provenance des autres rédactions. Maquettistes et graphistes prépare les illustrations et animations qui iront compléter la publication sur le Web. Chaque poste est équipé d’un micro ordinateur et d’un écran de télévision pour suivre l’actualité en image et procéder aux captures d’image.

Le dispositif est conçu pour permettre la publication d’une information en quelques heures. “ On peut descendre à moins de 30 mn pour un texte sans image ? explique Kerrin Roberts, le responsable de la communication. En fait le délai tombe à quelques seconde dans le cas d’un simple flash, publié grâce à une applet Java en tête de la page d’accueil du site Web. Le résultat est parfois spectaculaire comme le 27 mars dernier, alors que l’on apprenait le suicide collectif de la secte dite du “ heaven’s gate ?, lorsque le site CNN présentait quelques heures après tous les détails de l’affaire, les interviews des témoins, les premières séquences vidéos et les liens vers le site web des adorateurs de comètes. Au même moment l’AFP publiait une dépêche faisant timidement l’hypothèse d’un lien avec l’Internet et citant…CNN.
Revers de la médaille, les journalistes sont plutôt des rédacteurs et ne réalisent jamais de reportage comme le confirme Scott Woelfel, rédacteur en chef mais aussi vice-Président de CNN Interactive : “C’est un réseau de production avant tout. […] C’est frustrant mais c’est comme ca que CNN s’est construite. On travaille de la même manière à la télévision. ?.
Consécration suprême CNN Interactive est rentable : “ On a commencé en 95 et on a fait un peu d’argent l’année dernière. Ce n’est pas habituel de faire du profit parce que c’est une période d’investissement. La pub est une source de revenue, les licences en sont une autre ? explique Scott Woelfel. “ La pub est volontairement discrète afin de préserver le confort de lecture ? précise Bill Scott. Même si le groupe Turner a créé une division spéciale pour gérer la publicité des sites Web le TIMS (Turner Interactive and Marketing Sales) les revenus pourrait à peine couvrir les frais de fonctionnement de la machine.

En fait le secret de CNN Interactive tient dans sa capacité à traiter l’information pour en faire une matière première commercialisable à volonté. Avant d’être publiées les informations sont collectées au niveau de la chaîne CNN. Le système des News Source réunit plusieurs centaines de médias, télévisions locales, journaux, qui échangent leurs informations et leurs images. Ajoutées aux dépêches qui sont systématiquement réécrites, c’est cette matière première qui est recueillie au niveau du réseau interne de CNN. “ Les textes sont séparés des titres, des images et des vidéos ? précise Miguel Garcia, le directeur du développement logiciel, qui assume la partie la moins connue de la machinerie : l’infrastructure réseau. Chaque élément peut ensuite être recomposé à volonté et surtout commercialisé sous des formes différentes. CNN Interactive revend ainsi ses actualités à Pointcast Network, le logiciel de push media, Air Media un tout nouveau service de dépêche par voie hertzienne mais également PageNet qui diffuse des brèves en continu sur des…pagers. “ On sépare la création du management et de la fabrication ? explique avec un sourire entendu Miguel Garcia qui ne cache pas à quel point le systeme est lucratif. On parle dés lors de license. Un système qui peut se répéter à volonté avec des partenaires commerciaux intéressés par la renommée et le gage de sérieux que représente CNN.

Quant à CNN Interactive, elle garde le traitement de l’info en profondeur pour son propre site. La quantité d’archives déjà engrangées, plus de 100 000 pages Web, permet de concevoir des dossiers thématiques complets et illustrés. Des dossiers permettant de suivre l’actualité en longueur comme les péripéties de l’enquête sur l’explosion du vol TWA. On retrouve régulièrement ces traitements dans les rubriques du site ou sur le nouveau service CNN Plus réservé à une cible familiale mais également sur une gamme de CD-Rom qui compilent l’actualité de l’année.
La diversification de CNN Interactive suit celle de la chaîne CNN. Après le sport, la politique, CNN s’atttaque aux voyages. CNN Airport est ainsi diffusé dans les aéroports tandis que CNN Travel offre un service de réservation sur le Web en partenariat avec Internet Travel Network (www.itn.com). La météo n’est pas oubliée avec CNN Wheather une partie du serveur Web qui offre le bulletin météo de près de 2500 villes américains et 1100 étrangères avec une double mise à jour quotidienne. “ C’est une stratégie globale. Nous ferons bientôt de la réservation pour les hôtels. Là où les gens regardent les infos il y aura CNN. ? explique Bill Scott, le directeur marketing. Reste que la diversité du contenu de CNN apparaît aussi comme contradictoire. Pourquoi en effet investir autant dans des contenus complémentaires pour passer des accords avec des diffuseur d’infos comme Poincast qui intègrent également leur propre service de météo ou les cours de la bourse qui concurrencent CNNfn (Financial Network) ?

Paradoxe éclatant : CNN ne dispose pas de service de push média pour expédier automatiquement à l’abonné son information personnalisée, la grande folie du moment sur Internet. “ Poincast est un bon produit qui occupe une bonne part du marché. Il permet de présenter l’info de la manière dont les gens l’attendent de CNN. Beaucoup de professionnels ont choisi Pointcast. Mais le fond du problème c’est que ce n’est pas à nous de réinventer la roue et de refaire Poincast. Ca a plus de sens pour nous de nous concentrer sur le contenu pour le vendre par exemple sur des pagers ou sur Pointcast et de tirer profit de ces partenariats. ? explique sans trop convaincre Bill Scott. “ Notre business n’est pas de développer des logiciels mais de donner des informations. Si c’est économiquement intéressant de faire ça on le fera. ? ajoute Sardy Bernard, le directeur des opérations, la sentinelle qui veille sur les choix technologique au sein de CNN Interactive. Un petit bémol qui cache en fait un projet encore dans les cartons comme le confirme sobrement Scott Woelfel : “ On travaille dessus?.

Il est vrai que CNN Interactive compte peu de concurrent sérieux d’autant que pour Scott Woelfel dénigre gentiment le plus visible des challenger : MSNBC fruit de l’accord entre Microsoft et la chaîne NBC. “ Je ne pense pas qu’ils soient concurrents. Nous sommes plus rapides, plus à jour, même s’ils font un bon site. Les gens viennent sur notre site pour savoir ce qui se passe dans le monde parce que nous faisons un meilleur boulot. ? précise-t-il. Curieusement la suprématie de CNN ne tient pas seulement ar son traitement de l’actualité internationale. En effet l’actualité locale est supportée de façon originale par 60 partenaires américains, des chaînes de télévision locales pour la plupart. CNN Interactive offre des liens vers leurs site Web tandis qu’eux disposent d’une fenêtre internationale grâce au site de CNN. Une complémentarité plus souple que la méthode de MSNBC qui importe tout le contenu des agences locales de NBC sur son propre site Web. “ Nous on dispose ainsi d’un contenu local. MSNBC met tout sur son site et toutes les pages se ressemblent. ? ricane Scott Woelfel.

L’expansion de CNN ne devrait pas s’arrêter à des accords de licence si l’on en croit les ambitions des responsables. Première brique visible de l’édifice Svenska CNN est la toute dernière édition suédoise du site Web conçu en suédois à partir d’infos locales et d’extraits de CNN version US. Fruit d’un partenariat avec la compagnie de télécommunication suédoise Télia le site devrait ouvrir d’ici l’été 97 pour être animé par des journalistes locaux. “ L’idée c’est d’avoir des équipes de journalistes locaux, pour produire du contenu en langage local en plus de l’anglais. On veut mettre en place des rédactions satellites. ? explique Scott Woelfel. Pour les projets européens le développement est pour le moment compromis par la sous informatisation des foyers et des entreprises. “ Nous réflechissons à un système de multicast pour éviter la consultation du site US et la saturation des lignes. Il ne s’agit pas de sites miroirs mais d’exporter l’info du site US pour en personnaliser la présentation selon les pays ou les continents. ? décrit, schéma à l’appui, Miguel Garcia. Un système qui, prudence oblige, laisserait la charge de traduire le site en langue indigène à d’éventuels partenaires locaux.

Emmanuel PARODY

Photos
Miguel Garcia, directeur du développement logiciel
“ On sépare la création du management et de la fabrication ?

Sardy Bernard, directeur des opérations.
“ On essaye de maintenir le temps de téléchargement d’une page de 30 à 40 secondes même avec la pub. ?

Breves (colonne) : Harry Motro le Vice-Président en chef de CNN Interactive a démissionné le 23 avril dernier pour prendre la présidence de Infoseek. Il n’a pas été remplacé à ce jour.

Captures : site web de cnn (voir jérome) et magnifi.jpg (légende : CNN Plus innove avec un moteur de recherche dédié aux fichiers multimédias : on obtient ainsi des extraits des séquences vidéos pour juger du contenu.)

Encadrés :

1- CNN.com en chiffres
Liaisons : 2 liaisons T3 (45 Mbps) bientôt portées à 3
Nb de pages Web : 100 000+
Nb d’images : 120 000+
Nb de fichiers sons : 21 000+
Nb de fichiers vidéos : 3 800+
Croissance : 50 à 100 pages / jour
Trafic : 20 millions de pages vues /semaine
Nb d’employés : 150+

2- Evolution du trafic sur le site Web de CNN
Les pics d’évolutions correspondent aux jeux olympiques (avec l’attentat et l’explosion du Boeing TWA) et les élections américaines.

Interview
3- Scott Woelfel, Rédacteur en chef et Vice-Président de CNN Interactive.

(petit caractères en colonne ?) – Diplômé en journalisme de l’Université du Missouri et après plusieurs années de télévision locale aux USA, Scott Woelfel a rejoint CNN en 1985. Il y est devenu producteur d’émissions politiques comme “ Inside Politics ? et responsable de programmes d’actualités dont un talk show durant la guerre du golf. Il a participé à la création de CNN Interactive en 1995. –

PI : En voyant l’échec de certains médias électroniques beaucoup de gens pensent qu’il est trop tôt pour y investir.

Si on attend trop quelqu’un le fait à votre place. Il faut commencer tôt. La façon dont CNN le fait avec du son des images et de la vidéo est attrayante et je pense que c’est la direction que prendra ce type de media. C’est difficile pour les journaux de rivaliser parce qu’ils n’ont pas la vidéo. Mais c’est aussi une question de mentalité. Si vous pensez que “ c’est un nouveau marché, je vais y perdre 10 millions de dollars, vous allez perdre 10 Millions de dollars par an. Si vous pensez “ je dois prouver que c’est un business viable et je suis prêt à en payer le coût, alors vous le faites ?.

PI : pensez-vous que vous auriez eu le même succès si vous ne vous étiez pas appelé CNN ?

Non, on doit une grande part à CNN. C’est la seconde marque la plus connue dans le monde après Coca Cola (aussi à Atlanta). C’est notre label et on doit en profiter.

PI : Qui est en face de vous dans ce marché ? MSNBC ?

Je ne pense pas qu’ils soient concurrents. Nous sommes plus rapides, plus à jour, même s’ils font un bon site. Les gens viennent sur notre site pour savoir ce qui se passe dans le monde parce que nous faisons un meilleurs un boulot.

PI : Avez-vous des statistiques en temps réel sur vos utilisateurs ?

On peut suivre l’activité des serveurs en temps réel pour analyser.

PI : l’utilisez-vous pour mesurer l’impact de chacun de vos papiers ?

On ne fait pas ca, on couvre les news et on laisse les gens trouver ce qu’il cherchent. On y pense pour les histoires qu’on met sur la page d’accueil.

PI : je suis surpris de voir la présence de nombreux journalistes confirmés ? En France le multimédia est souvent confié à des jeunes inexpérimentés.

On utilise des journalistes ayant une expérience de presse de télé, ou qui connaissent le boulot d’agence. Ils doivent être motivés. Certains sont ici parce qu’ils maitrisent ces technologies. C’est CNN ici, nous avons la culture des news, certains saississent l’opportunité de découvrir un nouveau média.

PI : Vous lancez bientôt un site suédois, vous avez d’autres projets étrangers ?

On recherche d’autres endroits ou aller. L’idée c’est d’avoir des équipes de journalistes locaux, pour produire du contenu en langage local en plus de l’anglais. On veut mettre en place des rédactions satellites. On ne veut par recréer tout le contenu du site US mais le résumer en langue locale et y ajouter du contenu local quitte à renvoyer ici ceux qui maîtrisent l’anglais.

PI : des projets pour l’Allemagne, la France …

On regarde, on cherche les pays d’où proviennent nos lecteurs, et là où l’informatisation est avancée. 35% des lecteurs sont étrangers.

PI : votre vision du média dans 10 ans.

Dans 10 ans CNN, et pas seulement la branche Interactive, sera devenu un média personnalisé, interactif. La vidéo prendra de plus en plus d’importance.

Les sites préférés : (ajouter en fin)
http://www.rotonews.com (baseball)
http://www.voxpop.org/jefferson (Jefferson Project, guide de la vie politique US)

4- Bill Scott, directeur du marketing (photo)

PI : Connaissez vous le type d’utilisateur de CNN interactive ?

Non, parce que nous n’utilisons pas de système d’enregistrement. Nous avons des informations grâce à des questionnaires volontaires à partir d’une banière. La moyenne d’age est de 24-25 ans ce qui est plus jeune que pour CNN. C’est très bien parce que ca prouve que nous étendons l’audience de CNN. Ils sont diplômés et professionnels.

PI : Quel est l’objectif du nouveau service CNN Plus ?

75% du trafic de CNN interactive se fait le jour, durant les heures de travail. Avec CNN Plus on veut que chacun puisse trouver un produit adapté le soir ou le week end chez lui. On y traite de sujets personnalisés et plus familiaux. Il y a aussi moins de vidéo, d’images pour économiser la bande passante. Le service s’adresse aux utilisateurs de modems.

Cadavre exquis

mai 10, 1997

" Le temps vienne où elle [la poésie] décrète la fin de l’argent et rompe seule le pain du ciel pour la terre ! Il y aura encore des assemblées sur les places publiques, et des mouvements auxquels vous n’avez pas espéré prendre part. […] Qu’on se donne seulement la peine de pratiquer la poésie. "…
Manifeste du surréalisme (1924)

La fierté du poète est une folie qui résiste à toutes les écoles, mais elle fait sourire les marchands qui, eux, savent bien que les places publiques sont des boutiques. Le plus indomptable des poètes, devenu cadavre, laisse sa dépouille aux vers. C’est alors que s’opère la patiente alchimie du temps qui, à force de mastication, le transforme en auteur tandis que ses vers gagne en crédit.
C’est que l’auteur, contrairement au poète, n’est pas à plaindre puisqu’on lui attribue des droits. Faut-il préciser qu’au temps du sacre de la marchandise le droit d’auteur mobilise plus de défenseurs qu’un poète n’oserait en espérer du temps de son vivant. Avec l’Internet, la reine des places publique, le temps de l’innocence n’aura duré qu’un bref été.
L’informatique, cette technologie vulgaire, pourrait provoquer la seconde révolution silencieuse attendue depuis l’irruption de l’imprimerie. Certains y pensent. Songez-y : après l’accès de la multitude au savoir, la possibilité pour chacun de communiquer vers tous, d’éditer, de publier. Balayé l’imprimeur, terrassé l’éditeur, oublié le censeur. Une place publique à l’échelle planétaire où les mots ont leur chance de résonner. D’aucun diront qu’il faut des murs pour résonner, mais enfin quel poète, quel artiste n’y serait sensible ? Pourtant le moment est venu de s’interroger sur le paradoxe grandissant d’une littérature qui, jour de son triomphe – l’électronique consacre bien l’écrit n’en déplaise aux marchands d’images- entreprend frileusement de bâtir des murailles.
D’abord les faits. Parce que des admirateurs honnêtes et zélés ont décidé un jour de reproduire sur leurs pages personnelles des textes de chansons, on découvre que l’art de la publication n’est pas œuvre de charité. Brel, Sardou valent à des étudiants ou des particuliers des procédures en référé de la part des ayants droits. Si vous êtes un fan de Serge Gainsbourg tremblez, car nous pouvons déjà vous avertir que vous êtes les prochaines cibles… Maisons de disque, éditeurs, famille, cousins, maîtresse cachée des auteurs, tous les ayants droits se réveillent face à la menace. Lorsqu’ils ne se réveillent pas se sont parfois les membres affamés de la tribut des avocats qui partent en chasse pour eux. Si les cibles sont pour le moment volontairement choisies dans le public sans défense des particuliers c’est pour mieux arracher une jurisprudence dans un domaine, les réseaux informatiques, où les tribunaux manquent de repères. Ceux-ci se sont d’ailleurs bien gardé, à ce jour, d’infliger de sévères dommages et intérêts mais on exigé le retraits des textes et documents concernés. Le seuil du grotesque a pourtant été atteint le jour ou ce sont les œuvres de Raymond Queneau, et en particulier son célèbre Cent Mille Milliards de Poèmes, qui ont fait l’objet de l’attention des chasseurs de primes.
Que les fantaisies créatrices des tenants du surréalisme et de la famille Oulipo puissent un jour faire l’objet d’une passe d’arme sur le droit d’auteur, voilà qui n’était pas prévu au programme. La nature même du poème de Queneau, qui se prête admirablement au traitement informatique, pourrait faire penser à une farce. Heureux l’étudiant maltraité que le tribunal n’ait pas décrété le franc symbolique pour chaque poème reproduit ! Nul ne contestera le principe même de la propriété intellectuelle mais il est peut être un dernier combat, digne des surréalistes, à mener au cœur de la société marchande : celui de l’abandon de cette propriété après la mort de l’auteur. Que les mots soient privés de liberté parce qu’un douteux héritage les tient en laisse, voilà l’ultime trahison du poète.

Le soleil des Pyrénées

avril 10, 1997

Un jeune normalien agrégé d’histoire m’expliquait un jour sans rire que la société française était conçue comme une pyramide. Son schéma était d’une cruelle simplicité : au sommet se trouve l’élite intellectuelle issue des Grandes Ecoles de la République, au milieu s’agrippe une frange hautement éduquée qui n’a pu accéder au degré suprême d’initiation et en dessous tente de survivre … tout le reste. Le finaud se plaçait bien entendu dans la première catégorie et il voulu bien me concéder un strapontin dans l’étage inférieur au vu de ma condition de journaliste. Ce principe géométrique est peut être profondément vexant, qu’il puisse être énoncé par un fat un poil plus culotté que les autres nous rappelle qu’il tapisse généreusement l’inconscient de notre élite. Appliquez le principe au domaine de l’information du citoyen et vous obtenez le genre de restriction qui interdit la publication des sondages dans la semaine qui précède une élection. Notez bien qu’il ne s’agit pas d’interdire les sondage mais d’en bloquer la publication. La base de la pyramide est en effet, dans ce schéma, un magma indécis et vulgaire dont le moindre aboiement de roquet peut faire basculer les certitudes. Il importe donc de contrôler la diffusion de l’information dans le plus paraît mépris de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
La frange intermédiaire, gratifiée du statut de complice, peut, elle, bénéficier de l’information à la condition d’en respecter le privilège c’est à dire la confidentialité. En pratique cela signifie que les sondages réalisés durant la fameuse semaine sont transmis aux différentes rédactions par les agences de presse, assortis d’une interdiction de publication. Il ne reste plus qu’à vous vendre, chers lecteurs, nos sourires entendus sous la forme de subtils éditoriaux. Une démonstration de complicité qui conforte chaque année davantage la structure de la pyramide. Cette fois ci pourtant l’Internet est venu perturber le petit jeu médiatique. Non que la publication d’un sondage préélectoral sur l’Internet bouleverse l’ordre des choses, après tout on pouvait déjà se procurer la Tribune de Genève avant la mode du Net, mais il donne accès du misérable petit secret à la multitude. En clair le vilain réseau court-circuite les canaux d’information traditionnels. Encore un effort pour que l’accès à l’Internet se démocratise et c’est le débat politique qui échappera à l’intermédiaire des média. Forums, groupes de discussion, site de propagande, tout est en place pour accueillir le débat citoyen sans que les lois les plus archaïques n’y puissent rien.
Pourtant la publication d’un dérisoire sondage sur Internet ne constitue pas le véritable acte de courage tant que chaque foyer français ne dispose pas, à portée de souris, d’un accès au réseau. Tout au plus s’agit-il d’un pied de nez à l’institution et au flagrant anachronisme législatif. Non le paradoxe vient de ce que le défi soit venu d’un quotidien de province, la République des Pyrénées, qui seul a osé publier les . Si l’on en croit Jean-Marcel Bouguereau et son éditorial du 23 mai, c’est par l’Internet qu’il s’est procuré le résultat du sondage. Rien ne nous prouvera jamais qu’il fut sincère puisque comme les autres rédactions il du recevoir sur son bureau les dépêches d’agence. Peu importe seul compte son hommage à l’Internet, un hommage qu’il faut pourtant retourner. En effet c’est d’un quotidien diffusé à 35000 exemplaire qu’est venu l’ honneur de tirer le premier, c’est à dire de publier sur le sol français les chiffres interdits. Il y a comme une morale dans cette histoire. L’esprit du Net, c’est peut être cela, quand l’information prime sur la taille, la légitimité, le pouvoir et l’institution.

Emmanuel PARODY

(joindre capture/scan de la dépêche AFP découpée pour faire apparaître l’interdiction)

(mettre en encadré en bas à droite)
Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948)
Article 19
Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.

En quête de confiance

mars 20, 1997

Publié en mars 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

« Le problème c’est d’avoir confiance dans la contrepartie » expliquait lors d’une récente conférence, Solange Van Der Maer, une consultante en marketing. « Il n’est pas permis à n’importe qui de faire de la monnaie » ajoutait Nicolas Oresme, un brillant universitaire qui joue le conseiller d’Etat. Après deux années de croissance débridée, le marché de l’Internet est en quête d’un second souffle. Peu ou prou le public envahit chaque jour un peu plus le cyberespace et une armée d’industriels et de commerçants dressent leurs campements sur le Web.

Le problème : comment transformer le terrain de jeu en marché de consommation de masse ? C’est que malgré le potentiel de millions de consommateurs les boutiques tardent à rentabiliser leurs investissements. Pour ces deux spécialistes qui s’efforcent de réfléchir aux moyens de transaction, la question se résume à une même équation : la confiance. Deux cultures les opposent mais également plus de six siècles d’histoire. Solange de Van Der Maer est une consultante préoccupée par les transactions électroniques, Nicolas Oresme est l’auteur du Traité des monnaies, le premier ouvrage scientifique consacré à la monnaie et datant du XIVème siècle. La première s’étonne de la confiance, au fond irrationnelle, du public pour la carte bleue et le second découvre que l’établissement de la monnaie est avant toute chose un problème de légitimité, donc du pouvoir de l’Etat.

La première tente de construire l’image de la confiance dans un monde énucléé, le second applique la marque du prince sur la pièce de monnaie, révélant du même coup, le lien symbolique entre les bases du commerce et l’autorité de la Loi.
Fascinant spectacle que celui, en cette fin de millénaire, du fer de lance des industries de haute technologie qui vient buter sur le même obstacle que les princes du moyen âge : la confiance. Pour le discours économique néo-libéral triomphant, le phénomène de l’Internet est venu à point nommé pour donner forme à son utopie, celle du marché le plus pur où offre et demande se rencontrent dans une parfaite élasticité, sans heurts. La monnaie y est un rouage complexe mais un rouage tout de même, parmi d’autres. Imposer une nouvelle monnaie électronique ou des porte-monnaie virtuels est une affaire de conviction et d’accords commerciaux. Dangereux pari, en vérité, qui fait fi du fragile lien symbolique qui nous a mené à passer de l’usage des pièces d’argent ou de bronze au rectangle de plastique fiché d’une puce électronique. L’Internet a beau être un espace domestiqué que s’approprient des millions d’utilisateurs inconnus, il restitue brutalement la distance et l’anonymat de la pratique commerciale. Un sentiment que le public avait oublié depuis longtemps. Une question de confiance qui débute lorsque les premières pièces frappées de l’effigie du prince sont apparues. Le poids en argent ou en or n’y suffisait plus, le commerce exigeait sa garantie.

Aujourd’hui, alors que l’on nous propose de pianoter le numéro de sa carte bleue sur la page Web d’un boutiquier asiatique ou californien, ou encore de traîner sur les milliers de kilomètres du cyberespace un porte-monnaie bâti sur un savant codage de bits, on hésite. Une timide et imperceptible angoisse nous paralyse. Elle pèse plusieurs siècles. Comme si l’on découvrait que rien nous garantie, derrière cette page Web, le devenir de cette belle mécanique commerciale, que ce cybercash ne vaut pas grand chose sans le rectangle de plastique bleu, lui même tributaire de la caution des centaines de banques dispersées sur la planète, elles mêmes suspendues aux aléas boursier et aux banques centrales.
Ce petit rien que l’on appelle la confiance.

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