Presse: chute des effectifs dans les rédactions US

Terrible constat à lire sur Rough Type le blog de Nick Carr: l’effondrement implacable des effectifs de journalistes sur l’ensemble du territoire US. Les statistiques du gouvernement américain font état d’une baisse de 13% de 2001 à 2006. Une estimation semblable de l’American Society of Newspaper Editors faisait état d’une chute de 4% entre 2001 et 2004. En clair le phénomène s’accélère. Pire, on pourrait penser que l’on assiste à un déplacement des postes sur la presse en ligne, mais les effectifs y ont également baissé de 29% entre 2001 et 2006 (probablement dopés par l’effondrement de 2001-2002). Le web ne compense pas.

Nick Carr est connu pour son pessimisme brutal mais la question se pose ainsi: sommes-nous dans une phase de transition de plusieurs années ou assistons nous au déclin irrémédiable d’une industrie. Derrière ces chiffres je vois plusieurs facteurs possibles:

– Il faut le rappeler l’effondrement des revenus de la presse traditionnelle n’est toujours pas compensé par la montée des revenus de la presse en ligne. Malgré une croissance spectaculaire – à deux chiffres – des revenus du web, celui-ci pèse encore rarement plus de 10% de l’ensemble des revenus des groupes. Constat encore plus valable en France. La perte de valeur est réelle, l’ajustement se fait par les effectifs.

– Le web crée beaucoup d’emplois mais proportionnellement peu dans la production de contenus: paradoxe le traitement de la masse de contenus de la presse traditionnelle mobilise encore une grosse partie des ressources. Difficile dans ces conditions de justifier plus de production alors qu’on peine à adapter le « stock » existant.

– Corrolaire: les métiers du web sont majoritairement des métiers liés au développement informatique, l’animation, la gestion, le marketing hors du strict périmètre du journalisme (ce qui peut parfois certainement se discuter)

– Une profusion des nouveaux sites éditoriaux, du blog professionnel aux sites spécialisés, ne revendiquent pas le statut d’entreprise de presse. Je doute que les emplois qu’ils génèrent viennent contrebalancer la tendance mais ils participent au renouvellement des métiers de la presse sans faire partie du compte. Une des raisons pour laquelle je suis revenu sur l’initiative controversée d’un label de presse en ligne.

– Sur le fond je discerne aussi un phénomène beaucoup plus pervers: l’économie du web tolère mal une activité éditoriale qui serait entièrement basée sur la seule production d’information. Le ROI est difficilement envisageable dans ces conditions. Certes nous apprenons à concevoir l’information sous des formes nouvelles, multimédia, à privilégier les services et les bases de données. La quête de l’audience, la nécessité de retenir l’attention et de fidéliser ainsi que les règles impitoyables de l’optimisation pour les moteurs de recherche conduisent à diluer l’activité éditoriale dans des projets périphériques: services commerciaux, espaces communautaires, contenus à faible valeur ajoutée ciblant le loisir, la mode et les distraction (« l’entertainment »).

Ce dernier phénomène n’est pas la marque d’une paresse de notre industrie mais le produit de l’optimisation: contenus à faible coût, optimisation du trafic en collant à la demande et aux lubies du moment. C’est aussi la leçon des premiers blogs commerciaux à la engadget: du prêt à consommer à faible coût pour s’adapter à un revenu incrémental faible. En clair je vois se dessiner une nouvelle génération de groupes de presse structurés comme les programmes d’une chaîne télévisé généraliste: douze heures de programmes sur mesure autour de 2 x trente minutes de journal télévisé. Sur lequel se construit, oui, l’image et la crédibilité. Un dispositif ou l’information conserve son importance stratégique mais ne représente qu’une fraction de l’activité.

Dans ces conditions ont peut parier sur un renouveau des médias et des métiers qui les animent mais le transfert ne s’effectuera pas nécessairement au coeur des rédactions. Pour cette raison la tentation d’abandonner le modèle payant en presse me paraît suicidaire si l’on conserve une quelconque ambition en matière de production d’informations. Un groupe de presse pour qui la production d’informations n’est plus qu’une activité secondaire en terme de revenus s’interrogera tôt ou tard, nécessairement, sur sa mission et la nécessité d’investir dans cette activité.

Je crains qu’à ce jeu il n’y ait peu de gagnants…