Cadavre exquis

Publié en juillet 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

 » Le temps vienne où elle [la poésie] décrète la fin de l’argent et rompe seule le pain du ciel pour la terre ! Il y aura encore des assemblées sur les places publiques, et des mouvements auxquels vous n’avez pas espéré prendre part. […] Qu’on se donne seulement la peine de pratiquer la poésie. « …
Manifeste du surréalisme (1924)

La fierté du poète est une folie qui résiste à toutes les écoles, mais elle fait sourire les marchands qui, eux, savent bien que les places publiques sont des boutiques. Le plus indomptable des poètes, devenu cadavre, laisse sa dépouille aux vers. C’est alors que s’opère la patiente alchimie du temps qui, à force de mastication, le transforme en auteur tandis que ses vers gagnent en crédit.

C’est que l’auteur, contrairement au poète, n’est pas à plaindre puisqu’on lui attribue des droits. Faut-il préciser qu’au temps du sacre de la marchandise le droit d’auteur mobilise plus de défenseurs qu’un poète n’oserait en espérer du temps de son vivant. Avec l’Internet, la reine des places publique, le temps de l’innocence n’aura duré qu’un bref été.
L’informatique, cette technologie vulgaire, pourrait provoquer la seconde révolution silencieuse attendue depuis l’irruption de l’imprimerie. Certains y pensent. Songez-y : après l’accès de la multitude au savoir, la possibilité pour chacun de communiquer vers tous, d’éditer, de publier. Balayé l’imprimeur, terrassé l’éditeur, oublié le censeur. Une place publique à l’échelle planétaire où les mots ont leur chance de résonner. D’aucun diront qu’il faut des murs pour résonner, mais enfin quel poète, quel artiste n’y serait sensible ? Pourtant le moment est venu de s’interroger sur le paradoxe grandissant d’une littérature qui, jour de son triomphe – l’électronique consacre bien l’écrit n’en déplaise aux marchands d’images- entreprend frileusement de bâtir des murailles.

D’abord les faits. Parce que des admirateurs honnêtes et zélés ont décidé un jour de reproduire sur leurs pages personnelles des textes de chansons, on découvre que l’art de la publication n’est pas œuvre de charité. Brel, Sardou valent à des étudiants ou des particuliers des procédures en référé de la part des ayants droits. Si vous êtes un fan de Serge Gainsbourg tremblez, car nous pouvons déjà vous avertir que vous êtes les prochaines cibles… Maisons de disque, éditeurs, famille, cousins, maîtresse cachée des auteurs, tous les ayants droits se réveillent face à la menace. Lorsqu’ils ne se réveillent pas se sont parfois les membres affamés de la tribut des avocats qui partent en chasse pour eux. Si les cibles sont pour le moment volontairement choisies dans le public sans défense des particuliers c’est pour mieux arracher une jurisprudence dans un domaine, les réseaux informatiques, où les tribunaux manquent de repères. Ceux-ci se sont d’ailleurs bien gardé, à ce jour, d’infliger de sévères dommages et intérêts mais on exigé le retraits des textes et documents concernés. Le seuil du grotesque a pourtant été atteint le jour ou ce sont les œuvres de Raymond Queneau, et en particulier son célèbre Cent Mille Milliards de Poèmes, qui ont fait l’objet de l’attention des chasseurs de primes.

Que les fantaisies créatrices des tenants du surréalisme et de la famille Oulipo puissent un jour faire l’objet d’une passe d’arme sur le droit d’auteur, voilà qui n’était pas prévu au programme. La nature même du poème de Queneau, qui se prête admirablement au traitement informatique, pourrait faire penser à une farce. Heureux l’étudiant maltraité que le tribunal n’ait pas décrété le franc symbolique pour chaque poème reproduit ! Nul ne contestera le principe même de la propriété intellectuelle mais il est peut être un dernier combat, digne des surréalistes, à mener au cœur de la société marchande : celui de l’abandon de cette propriété après la mort de l’auteur. Que les mots soient privés de liberté parce qu’un douteux héritage les tient en laisse, voilà l’ultime trahison du poète.

Emmanuel Parody

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Interview 1997: Scott Woelfel, Rédacteur en chef et Vice-Président de CNN Interactive

Publié en juin 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Scott Woelfel CNN interactive
Scott Woelfel CNN interactive- Diplômé en journalisme de l’Université du Missouri et après plusieurs années de télévision locale aux USA, Scott Woelfel a rejoint CNN en 1985. Il y est devenu producteur d’émissions politiques comme “ Inside Politics ? et responsable de programmes d’actualités dont un talk show durant la guerre du golf. Il a participé à la création de CNN Interactive en 1995. –

Planete Internet : En voyant l’échec de certains médias électroniques beaucoup de gens pensent qu’il est trop tôt pour y investir.

SW: Si on attend trop quelqu’un le fait à votre place. Il faut commencer tôt. La façon dont CNN le fait avec du son des images et de la vidéo est attrayante et je pense que c’est la direction que prendra ce type de media. C’est difficile pour les journaux de rivaliser parce qu’ils n’ont pas la vidéo. Mais c’est aussi une question de mentalité. Si vous pensez que “ c’est un nouveau marché, je vais y perdre 10 millions de dollars, vous allez perdre 10 Millions de dollars par an. Si vous pensez “ je dois prouver que c’est un business viable et je suis prêt à en payer le coût, alors vous le faites ?.

PI : pensez-vous que vous auriez eu le même succès si vous ne vous étiez pas appelé CNN ?

Non, on doit une grande part à CNN. C’est la seconde marque la plus connue dans le monde après Coca Cola (aussi à Atlanta). C’est notre label et on doit en profiter.

PI : Qui est en face de vous dans ce marché ? MSNBC ?

Je ne pense pas qu’ils soient concurrents. Nous sommes plus rapides, plus à jour, même s’ils font un bon site. Les gens viennent sur notre site pour savoir ce qui se passe dans le monde parce que nous faisons un meilleurs un boulot.

PI : Avez-vous des statistiques en temps réel sur vos utilisateurs ?

On peut suivre l’activité des serveurs en temps réel pour analyser.

PI : l’utilisez-vous pour mesurer l’impact de chacun de vos papiers ?

On ne fait pas ca, on couvre les news et on laisse les gens trouver ce qu’il cherchent. On y pense pour les histoires qu’on met sur la page d’accueil.

PI : je suis surpris de voir la présence de nombreux journalistes confirmés ? En France le multimédia est souvent confié à des jeunes inexpérimentés.

On utilise des journalistes ayant une expérience de presse de télé, ou qui connaissent le boulot d’agence. Ils doivent être motivés. Certains sont ici parce qu’ils maitrisent ces technologies. C’est CNN ici, nous avons la culture des news, certains saississent l’opportunité de découvrir un nouveau média.

PI : Vous lancez bientôt un site suédois, vous avez d’autres projets étrangers ?

On recherche d’autres endroits ou aller. L’idée c’est d’avoir des équipes de journalistes locaux, pour produire du contenu en langage local en plus de l’anglais. On veut mettre en place des rédactions satellites. On ne veut par recréer tout le contenu du site US mais le résumer en langue locale et y ajouter du contenu local quitte à renvoyer ici ceux qui maîtrisent l’anglais.

PI : des projets pour l’Allemagne, la France …

On regarde, on cherche les pays d’où proviennent nos lecteurs, et là où l’informatisation est avancée. 35% des lecteurs sont étrangers.

PI : votre vision du média dans 10 ans.

Dans 10 ans CNN, et pas seulement la branche Interactive, sera devenu un média personnalisé, interactif. La vidéo prendra de plus en plus d’importance.

Les sites préférés : (ajouter en fin)
http://www.rotonews.com (baseball)
http://www.voxpop.org/jefferson (Jefferson Project, guide de la vie politique US)

Bonus interview x2
4- Bill Scott, directeur du marketing

PI : Connaissez vous le type d’utilisateur de CNN interactive ?

Non, parce que nous n’utilisons pas de système d’enregistrement. Nous avons des informations grâce à des questionnaires volontaires à partir d’une banière. La moyenne d’age est de 24-25 ans ce qui est plus jeune que pour CNN. C’est très bien parce que ca prouve que nous étendons l’audience de CNN. Ils sont diplômés et professionnels.

PI : Quel est l’objectif du nouveau service CNN Plus ?

75% du trafic de CNN interactive se fait le jour, durant les heures de travail. Avec CNN Plus on veut que chacun puisse trouver un produit adapté le soir ou le week end chez lui. On y traite de sujets personnalisés et plus familiaux. Il y a aussi moins de vidéo, d’images pour économiser la bande passante. Le service s’adresse aux utilisateurs de modems.

Les coulisses de CNN: au cœur de l’info industrielle

Publié en juin 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Note décembre 2005: une enquête menée au siège de CNN à Atlanta où j’ai découvert les rouages d’une des rares rédactions en ligne structurée de façon professionnelle à l’époque (1997). Probablement le voyage qui a le plus influencé la suite de ma carrière, comme journaliste en ligne, quelques années plus tard.
Voir aussi plus bas l’interview de Scott Woelfel, Rédacteur en chef et Vice-Président de CNN Interactive

Figure emblématique des média d’information CNN s’est doté d’un site Web prolifique qui s’est vite imposé comme un modèle du genre. Le succès de CNN Interactive est aussi la démonstration cynique que le business de l’information est une affaire de rationnalité industrielle et de produit standardisé.

Avec une moyenne de consultation de plus de 20 millions de pages par semaine, le site Web de CNN se classe parmi les lieu de rendez-vous les plus populaires du web depuis sa création en 1995. C’est aussi un monstre protéiforme qui déverse en continu l’actualité nationale et internationale mise à jour. Avec ses quatre services distincts CNN.com, CNNfn.com pour l’actualité financière, All Politics pour l’actualité politique américaine et le tout nouveau CNN Plus destiné à un usage domestique, CNN Interactive est une machine de guerre à produire de l’information. Au total plus de 150 personnes composent l’équipe de CNN Interactive. 24h sur 24 les sites sont mis à jour grâce à la rotation de plusieurs équipes de journalistes professionnels et de graphistes spécialisés. Le siège du temple : Atlanta capitale de l’Etat de Georgie.
Un siège qui n’a rien de spectaculaire. Loin de l’effervescence new yorkaise la filiale du groupe Turner Broadcasting System est nichée dans un immeuble à l’allure modeste en bordure ouest de la ville d’Atlanta, près des quartiers défavorisés. Mille mètres plus au nord se trouve le siège de la multinationale Coca Cola. L’immeuble est lui-même un bloc creux abritant dans ses flancs restaurants, boutiques et les différentes rédactions de la nébuleuse CNN. Les éditions du matin ont leurs studios, ainsi que CNN International, CNN en espagnol (une nouvelle création) CNN Interactive et CNN Sports. Le visiteur qui circule dans les travées peut assiter au journaux télévisés en direct, une simple baie vitrée les séparant des journalistes du plateau. Le ton est donné CNN a construit son image dans cette savante mise en scène de l’information. En arrière plan, chaque plateau laisse entrevoir le cœur des différentes rédactions : les newsrooms, chambre d’écho des bruissements de la planète ou chaîne d’abattage de l’information selon l’humeur. CNN Interactive, qui a en charge le site Web de la chaîne, est conçue selon la même architecture. La newsroom rassemble journalistes, graphistes et secrétaires de rédaction. Un grand panneau fixe l’ordre de priorité des actualités à traiter. Le rédacteur compile l’information à partir de la base de donnée nourrie en temps réel des dépèches d’agence et des papiers en provenance des autres rédactions. Maquettistes et graphistes prépare les illustrations et animations qui iront compléter la publication sur le Web. Chaque poste est équipé d’un micro ordinateur et d’un écran de télévision pour suivre l’actualité en image et procéder aux captures d’image.

Le dispositif est conçu pour permettre la publication d’une information en quelques heures. “ On peut descendre à moins de 30 mn pour un texte sans image ? explique Kerrin Roberts, le responsable de la communication. En fait le délai tombe à quelques seconde dans le cas d’un simple flash, publié grâce à une applet Java en tête de la page d’accueil du site Web. Le résultat est parfois spectaculaire comme le 27 mars dernier, alors que l’on apprenait le suicide collectif de la secte dite du “ heaven’s gate ?, lorsque le site CNN présentait quelques heures après tous les détails de l’affaire, les interviews des témoins, les premières séquences vidéos et les liens vers le site web des adorateurs de comètes. Au même moment l’AFP publiait une dépêche faisant timidement l’hypothèse d’un lien avec l’Internet et citant…CNN.
Revers de la médaille, les journalistes sont plutôt des rédacteurs et ne réalisent jamais de reportage comme le confirme Scott Woelfel, rédacteur en chef mais aussi vice-Président de CNN Interactive : “C’est un réseau de production avant tout. […] C’est frustrant mais c’est comme ca que CNN s’est construite. On travaille de la même manière à la télévision. ?.
Consécration suprême CNN Interactive est rentable : “ On a commencé en 95 et on a fait un peu d’argent l’année dernière. Ce n’est pas habituel de faire du profit parce que c’est une période d’investissement. La pub est une source de revenue, les licences en sont une autre ? explique Scott Woelfel. “ La pub est volontairement discrète afin de préserver le confort de lecture ? précise Bill Scott. Même si le groupe Turner a créé une division spéciale pour gérer la publicité des sites Web le TIMS (Turner Interactive and Marketing Sales) les revenus pourrait à peine couvrir les frais de fonctionnement de la machine.

En fait le secret de CNN Interactive tient dans sa capacité à traiter l’information pour en faire une matière première commercialisable à volonté. Avant d’être publiées les informations sont collectées au niveau de la chaîne CNN. Le système des News Source réunit plusieurs centaines de médias, télévisions locales, journaux, qui échangent leurs informations et leurs images. Ajoutées aux dépêches qui sont systématiquement réécrites, c’est cette matière première qui est recueillie au niveau du réseau interne de CNN. “ Les textes sont séparés des titres, des images et des vidéos ? précise Miguel Garcia, le directeur du développement logiciel, qui assume la partie la moins connue de la machinerie : l’infrastructure réseau. Chaque élément peut ensuite être recomposé à volonté et surtout commercialisé sous des formes différentes. CNN Interactive revend ainsi ses actualités à Pointcast Network, le logiciel de push media, Air Media un tout nouveau service de dépêche par voie hertzienne mais également PageNet qui diffuse des brèves en continu sur des…pagers. “ On sépare la création du management et de la fabrication ? explique avec un sourire entendu Miguel Garcia qui ne cache pas à quel point le systeme est lucratif. On parle dés lors de license. Un système qui peut se répéter à volonté avec des partenaires commerciaux intéressés par la renommée et le gage de sérieux que représente CNN.

Quant à CNN Interactive, elle garde le traitement de l’info en profondeur pour son propre site. La quantité d’archives déjà engrangées, plus de 100 000 pages Web, permet de concevoir des dossiers thématiques complets et illustrés. Des dossiers permettant de suivre l’actualité en longueur comme les péripéties de l’enquête sur l’explosion du vol TWA. On retrouve régulièrement ces traitements dans les rubriques du site ou sur le nouveau service CNN Plus réservé à une cible familiale mais également sur une gamme de CD-Rom qui compilent l’actualité de l’année.
La diversification de CNN Interactive suit celle de la chaîne CNN. Après le sport, la politique, CNN s’atttaque aux voyages. CNN Airport est ainsi diffusé dans les aéroports tandis que CNN Travel offre un service de réservation sur le Web en partenariat avec Internet Travel Network (www.itn.com). La météo n’est pas oubliée avec CNN Wheather une partie du serveur Web qui offre le bulletin météo de près de 2500 villes américains et 1100 étrangères avec une double mise à jour quotidienne. “ C’est une stratégie globale. Nous ferons bientôt de la réservation pour les hôtels. Là où les gens regardent les infos il y aura CNN. ? explique Bill Scott, le directeur marketing. Reste que la diversité du contenu de CNN apparaît aussi comme contradictoire. Pourquoi en effet investir autant dans des contenus complémentaires pour passer des accords avec des diffuseur d’infos comme Poincast qui intègrent également leur propre service de météo ou les cours de la bourse qui concurrencent CNNfn (Financial Network) ?

Paradoxe éclatant : CNN ne dispose pas de service de push média pour expédier automatiquement à l’abonné son information personnalisée, la grande folie du moment sur Internet. “ Poincast est un bon produit qui occupe une bonne part du marché. Il permet de présenter l’info de la manière dont les gens l’attendent de CNN. Beaucoup de professionnels ont choisi Pointcast. Mais le fond du problème c’est que ce n’est pas à nous de réinventer la roue et de refaire Poincast. Ca a plus de sens pour nous de nous concentrer sur le contenu pour le vendre par exemple sur des pagers ou sur Pointcast et de tirer profit de ces partenariats. ? explique sans trop convaincre Bill Scott. “ Notre business n’est pas de développer des logiciels mais de donner des informations. Si c’est économiquement intéressant de faire ça on le fera. ? ajoute Sardy Bernard, le directeur des opérations, la sentinelle qui veille sur les choix technologique au sein de CNN Interactive. Un petit bémol qui cache en fait un projet encore dans les cartons comme le confirme sobrement Scott Woelfel : “ On travaille dessus?.

Il est vrai que CNN Interactive compte peu de concurrent sérieux d’autant que pour Scott Woelfel dénigre gentiment le plus visible des challenger : MSNBC fruit de l’accord entre Microsoft et la chaîne NBC. “ Je ne pense pas qu’ils soient concurrents. Nous sommes plus rapides, plus à jour, même s’ils font un bon site. Les gens viennent sur notre site pour savoir ce qui se passe dans le monde parce que nous faisons un meilleur boulot. ? précise-t-il. Curieusement la suprématie de CNN ne tient pas seulement ar son traitement de l’actualité internationale. En effet l’actualité locale est supportée de façon originale par 60 partenaires américains, des chaînes de télévision locales pour la plupart. CNN Interactive offre des liens vers leurs site Web tandis qu’eux disposent d’une fenêtre internationale grâce au site de CNN. Une complémentarité plus souple que la méthode de MSNBC qui importe tout le contenu des agences locales de NBC sur son propre site Web. “ Nous on dispose ainsi d’un contenu local. MSNBC met tout sur son site et toutes les pages se ressemblent. ? ricane Scott Woelfel.

L’expansion de CNN ne devrait pas s’arrêter à des accords de licence si l’on en croit les ambitions des responsables. Première brique visible de l’édifice Svenska CNN est la toute dernière édition suédoise du site Web conçu en suédois à partir d’infos locales et d’extraits de CNN version US. Fruit d’un partenariat avec la compagnie de télécommunication suédoise Télia le site devrait ouvrir d’ici l’été 97 pour être animé par des journalistes locaux. “ L’idée c’est d’avoir des équipes de journalistes locaux, pour produire du contenu en langage local en plus de l’anglais. On veut mettre en place des rédactions satellites. ? explique Scott Woelfel. Pour les projets européens le développement est pour le moment compromis par la sous informatisation des foyers et des entreprises. “ Nous réflechissons à un système de multicast pour éviter la consultation du site US et la saturation des lignes. Il ne s’agit pas de sites miroirs mais d’exporter l’info du site US pour en personnaliser la présentation selon les pays ou les continents. ? décrit, schéma à l’appui, Miguel Garcia. Un système qui, prudence oblige, laisserait la charge de traduire le site en langue indigène à d’éventuels partenaires locaux.

Emmanuel PARODY

Photos
Miguel Garcia, directeur du développement logiciel
“ On sépare la création du management et de la fabrication ?

Sardy Bernard, directeur des opérations.
“ On essaye de maintenir le temps de téléchargement d’une page de 30 à 40 secondes même avec la pub. ?

Breves (colonne) : Harry Motro le Vice-Président en chef de CNN Interactive a démissionné le 23 avril dernier pour prendre la présidence de Infoseek. Il n’a pas été remplacé à ce jour.

Captures : site web de cnn (voir jérome) et magnifi.jpg (légende : CNN Plus innove avec un moteur de recherche dédié aux fichiers multimédias : on obtient ainsi des extraits des séquences vidéos pour juger du contenu.)

Encadrés :

1- CNN.com en chiffres
Liaisons : 2 liaisons T3 (45 Mbps) bientôt portées à 3
Nb de pages Web : 100 000+
Nb d’images : 120 000+
Nb de fichiers sons : 21 000+
Nb de fichiers vidéos : 3 800+
Croissance : 50 à 100 pages / jour
Trafic : 20 millions de pages vues /semaine
Nb d’employés : 150+

2- Evolution du trafic sur le site Web de CNN
Les pics d’évolutions correspondent aux jeux olympiques (avec l’attentat et l’explosion du Boeing TWA) et les élections américaines.

Interview
3- Scott Woelfel, Rédacteur en chef et Vice-Président de CNN Interactive.

(petit caractères en colonne ?) – Diplômé en journalisme de l’Université du Missouri et après plusieurs années de télévision locale aux USA, Scott Woelfel a rejoint CNN en 1985. Il y est devenu producteur d’émissions politiques comme “ Inside Politics ? et responsable de programmes d’actualités dont un talk show durant la guerre du golf. Il a participé à la création de CNN Interactive en 1995. –

PI : En voyant l’échec de certains médias électroniques beaucoup de gens pensent qu’il est trop tôt pour y investir.

Si on attend trop quelqu’un le fait à votre place. Il faut commencer tôt. La façon dont CNN le fait avec du son des images et de la vidéo est attrayante et je pense que c’est la direction que prendra ce type de media. C’est difficile pour les journaux de rivaliser parce qu’ils n’ont pas la vidéo. Mais c’est aussi une question de mentalité. Si vous pensez que “ c’est un nouveau marché, je vais y perdre 10 millions de dollars, vous allez perdre 10 Millions de dollars par an. Si vous pensez “ je dois prouver que c’est un business viable et je suis prêt à en payer le coût, alors vous le faites ?.

PI : pensez-vous que vous auriez eu le même succès si vous ne vous étiez pas appelé CNN ?

Non, on doit une grande part à CNN. C’est la seconde marque la plus connue dans le monde après Coca Cola (aussi à Atlanta). C’est notre label et on doit en profiter.

PI : Qui est en face de vous dans ce marché ? MSNBC ?

Je ne pense pas qu’ils soient concurrents. Nous sommes plus rapides, plus à jour, même s’ils font un bon site. Les gens viennent sur notre site pour savoir ce qui se passe dans le monde parce que nous faisons un meilleurs un boulot.

PI : Avez-vous des statistiques en temps réel sur vos utilisateurs ?

On peut suivre l’activité des serveurs en temps réel pour analyser.

PI : l’utilisez-vous pour mesurer l’impact de chacun de vos papiers ?

On ne fait pas ca, on couvre les news et on laisse les gens trouver ce qu’il cherchent. On y pense pour les histoires qu’on met sur la page d’accueil.

PI : je suis surpris de voir la présence de nombreux journalistes confirmés ? En France le multimédia est souvent confié à des jeunes inexpérimentés.

On utilise des journalistes ayant une expérience de presse de télé, ou qui connaissent le boulot d’agence. Ils doivent être motivés. Certains sont ici parce qu’ils maitrisent ces technologies. C’est CNN ici, nous avons la culture des news, certains saississent l’opportunité de découvrir un nouveau média.

PI : Vous lancez bientôt un site suédois, vous avez d’autres projets étrangers ?

On recherche d’autres endroits ou aller. L’idée c’est d’avoir des équipes de journalistes locaux, pour produire du contenu en langage local en plus de l’anglais. On veut mettre en place des rédactions satellites. On ne veut par recréer tout le contenu du site US mais le résumer en langue locale et y ajouter du contenu local quitte à renvoyer ici ceux qui maîtrisent l’anglais.

PI : des projets pour l’Allemagne, la France …

On regarde, on cherche les pays d’où proviennent nos lecteurs, et là où l’informatisation est avancée. 35% des lecteurs sont étrangers.

PI : votre vision du média dans 10 ans.

Dans 10 ans CNN, et pas seulement la branche Interactive, sera devenu un média personnalisé, interactif. La vidéo prendra de plus en plus d’importance.

Les sites préférés : (ajouter en fin)
http://www.rotonews.com (baseball)
http://www.voxpop.org/jefferson (Jefferson Project, guide de la vie politique US)

4- Bill Scott, directeur du marketing (photo)

PI : Connaissez vous le type d’utilisateur de CNN interactive ?

Non, parce que nous n’utilisons pas de système d’enregistrement. Nous avons des informations grâce à des questionnaires volontaires à partir d’une banière. La moyenne d’age est de 24-25 ans ce qui est plus jeune que pour CNN. C’est très bien parce que ca prouve que nous étendons l’audience de CNN. Ils sont diplômés et professionnels.

PI : Quel est l’objectif du nouveau service CNN Plus ?

75% du trafic de CNN interactive se fait le jour, durant les heures de travail. Avec CNN Plus on veut que chacun puisse trouver un produit adapté le soir ou le week end chez lui. On y traite de sujets personnalisés et plus familiaux. Il y a aussi moins de vidéo, d’images pour économiser la bande passante. Le service s’adresse aux utilisateurs de modems.

Cadavre exquis

 » Le temps vienne où elle [la poésie] décrète la fin de l’argent et rompe seule le pain du ciel pour la terre ! Il y aura encore des assemblées sur les places publiques, et des mouvements auxquels vous n’avez pas espéré prendre part. […] Qu’on se donne seulement la peine de pratiquer la poésie. « …
Manifeste du surréalisme (1924)

La fierté du poète est une folie qui résiste à toutes les écoles, mais elle fait sourire les marchands qui, eux, savent bien que les places publiques sont des boutiques. Le plus indomptable des poètes, devenu cadavre, laisse sa dépouille aux vers. C’est alors que s’opère la patiente alchimie du temps qui, à force de mastication, le transforme en auteur tandis que ses vers gagne en crédit.
C’est que l’auteur, contrairement au poète, n’est pas à plaindre puisqu’on lui attribue des droits. Faut-il préciser qu’au temps du sacre de la marchandise le droit d’auteur mobilise plus de défenseurs qu’un poète n’oserait en espérer du temps de son vivant. Avec l’Internet, la reine des places publique, le temps de l’innocence n’aura duré qu’un bref été.
L’informatique, cette technologie vulgaire, pourrait provoquer la seconde révolution silencieuse attendue depuis l’irruption de l’imprimerie. Certains y pensent. Songez-y : après l’accès de la multitude au savoir, la possibilité pour chacun de communiquer vers tous, d’éditer, de publier. Balayé l’imprimeur, terrassé l’éditeur, oublié le censeur. Une place publique à l’échelle planétaire où les mots ont leur chance de résonner. D’aucun diront qu’il faut des murs pour résonner, mais enfin quel poète, quel artiste n’y serait sensible ? Pourtant le moment est venu de s’interroger sur le paradoxe grandissant d’une littérature qui, jour de son triomphe – l’électronique consacre bien l’écrit n’en déplaise aux marchands d’images- entreprend frileusement de bâtir des murailles.
D’abord les faits. Parce que des admirateurs honnêtes et zélés ont décidé un jour de reproduire sur leurs pages personnelles des textes de chansons, on découvre que l’art de la publication n’est pas œuvre de charité. Brel, Sardou valent à des étudiants ou des particuliers des procédures en référé de la part des ayants droits. Si vous êtes un fan de Serge Gainsbourg tremblez, car nous pouvons déjà vous avertir que vous êtes les prochaines cibles… Maisons de disque, éditeurs, famille, cousins, maîtresse cachée des auteurs, tous les ayants droits se réveillent face à la menace. Lorsqu’ils ne se réveillent pas se sont parfois les membres affamés de la tribut des avocats qui partent en chasse pour eux. Si les cibles sont pour le moment volontairement choisies dans le public sans défense des particuliers c’est pour mieux arracher une jurisprudence dans un domaine, les réseaux informatiques, où les tribunaux manquent de repères. Ceux-ci se sont d’ailleurs bien gardé, à ce jour, d’infliger de sévères dommages et intérêts mais on exigé le retraits des textes et documents concernés. Le seuil du grotesque a pourtant été atteint le jour ou ce sont les œuvres de Raymond Queneau, et en particulier son célèbre Cent Mille Milliards de Poèmes, qui ont fait l’objet de l’attention des chasseurs de primes.
Que les fantaisies créatrices des tenants du surréalisme et de la famille Oulipo puissent un jour faire l’objet d’une passe d’arme sur le droit d’auteur, voilà qui n’était pas prévu au programme. La nature même du poème de Queneau, qui se prête admirablement au traitement informatique, pourrait faire penser à une farce. Heureux l’étudiant maltraité que le tribunal n’ait pas décrété le franc symbolique pour chaque poème reproduit ! Nul ne contestera le principe même de la propriété intellectuelle mais il est peut être un dernier combat, digne des surréalistes, à mener au cœur de la société marchande : celui de l’abandon de cette propriété après la mort de l’auteur. Que les mots soient privés de liberté parce qu’un douteux héritage les tient en laisse, voilà l’ultime trahison du poète.

Le soleil des Pyrénées

Un jeune normalien agrégé d’histoire m’expliquait un jour sans rire que la société française était conçue comme une pyramide. Son schéma était d’une cruelle simplicité : au sommet se trouve l’élite intellectuelle issue des Grandes Ecoles de la République, au milieu s’agrippe une frange hautement éduquée qui n’a pu accéder au degré suprême d’initiation et en dessous tente de survivre … tout le reste. Le finaud se plaçait bien entendu dans la première catégorie et il voulu bien me concéder un strapontin dans l’étage inférieur au vu de ma condition de journaliste. Ce principe géométrique est peut être profondément vexant, qu’il puisse être énoncé par un fat un poil plus culotté que les autres nous rappelle qu’il tapisse généreusement l’inconscient de notre élite. Appliquez le principe au domaine de l’information du citoyen et vous obtenez le genre de restriction qui interdit la publication des sondages dans la semaine qui précède une élection. Notez bien qu’il ne s’agit pas d’interdire les sondage mais d’en bloquer la publication. La base de la pyramide est en effet, dans ce schéma, un magma indécis et vulgaire dont le moindre aboiement de roquet peut faire basculer les certitudes. Il importe donc de contrôler la diffusion de l’information dans le plus paraît mépris de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.
La frange intermédiaire, gratifiée du statut de complice, peut, elle, bénéficier de l’information à la condition d’en respecter le privilège c’est à dire la confidentialité. En pratique cela signifie que les sondages réalisés durant la fameuse semaine sont transmis aux différentes rédactions par les agences de presse, assortis d’une interdiction de publication. Il ne reste plus qu’à vous vendre, chers lecteurs, nos sourires entendus sous la forme de subtils éditoriaux. Une démonstration de complicité qui conforte chaque année davantage la structure de la pyramide. Cette fois ci pourtant l’Internet est venu perturber le petit jeu médiatique. Non que la publication d’un sondage préélectoral sur l’Internet bouleverse l’ordre des choses, après tout on pouvait déjà se procurer la Tribune de Genève avant la mode du Net, mais il donne accès du misérable petit secret à la multitude. En clair le vilain réseau court-circuite les canaux d’information traditionnels. Encore un effort pour que l’accès à l’Internet se démocratise et c’est le débat politique qui échappera à l’intermédiaire des média. Forums, groupes de discussion, site de propagande, tout est en place pour accueillir le débat citoyen sans que les lois les plus archaïques n’y puissent rien.
Pourtant la publication d’un dérisoire sondage sur Internet ne constitue pas le véritable acte de courage tant que chaque foyer français ne dispose pas, à portée de souris, d’un accès au réseau. Tout au plus s’agit-il d’un pied de nez à l’institution et au flagrant anachronisme législatif. Non le paradoxe vient de ce que le défi soit venu d’un quotidien de province, la République des Pyrénées, qui seul a osé publier les . Si l’on en croit Jean-Marcel Bouguereau et son éditorial du 23 mai, c’est par l’Internet qu’il s’est procuré le résultat du sondage. Rien ne nous prouvera jamais qu’il fut sincère puisque comme les autres rédactions il du recevoir sur son bureau les dépêches d’agence. Peu importe seul compte son hommage à l’Internet, un hommage qu’il faut pourtant retourner. En effet c’est d’un quotidien diffusé à 35000 exemplaire qu’est venu l’ honneur de tirer le premier, c’est à dire de publier sur le sol français les chiffres interdits. Il y a comme une morale dans cette histoire. L’esprit du Net, c’est peut être cela, quand l’information prime sur la taille, la légitimité, le pouvoir et l’institution.

Emmanuel PARODY

(joindre capture/scan de la dépêche AFP découpée pour faire apparaître l’interdiction)

(mettre en encadré en bas à droite)
Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948)
Article 19
Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.

En quête de confiance

Publié en mars 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

« Le problème c’est d’avoir confiance dans la contrepartie » expliquait lors d’une récente conférence, Solange Van Der Maer, une consultante en marketing. « Il n’est pas permis à n’importe qui de faire de la monnaie » ajoutait Nicolas Oresme, un brillant universitaire qui joue le conseiller d’Etat. Après deux années de croissance débridée, le marché de l’Internet est en quête d’un second souffle. Peu ou prou le public envahit chaque jour un peu plus le cyberespace et une armée d’industriels et de commerçants dressent leurs campements sur le Web.

Le problème : comment transformer le terrain de jeu en marché de consommation de masse ? C’est que malgré le potentiel de millions de consommateurs les boutiques tardent à rentabiliser leurs investissements. Pour ces deux spécialistes qui s’efforcent de réfléchir aux moyens de transaction, la question se résume à une même équation : la confiance. Deux cultures les opposent mais également plus de six siècles d’histoire. Solange de Van Der Maer est une consultante préoccupée par les transactions électroniques, Nicolas Oresme est l’auteur du Traité des monnaies, le premier ouvrage scientifique consacré à la monnaie et datant du XIVème siècle. La première s’étonne de la confiance, au fond irrationnelle, du public pour la carte bleue et le second découvre que l’établissement de la monnaie est avant toute chose un problème de légitimité, donc du pouvoir de l’Etat.

La première tente de construire l’image de la confiance dans un monde énucléé, le second applique la marque du prince sur la pièce de monnaie, révélant du même coup, le lien symbolique entre les bases du commerce et l’autorité de la Loi.
Fascinant spectacle que celui, en cette fin de millénaire, du fer de lance des industries de haute technologie qui vient buter sur le même obstacle que les princes du moyen âge : la confiance. Pour le discours économique néo-libéral triomphant, le phénomène de l’Internet est venu à point nommé pour donner forme à son utopie, celle du marché le plus pur où offre et demande se rencontrent dans une parfaite élasticité, sans heurts. La monnaie y est un rouage complexe mais un rouage tout de même, parmi d’autres. Imposer une nouvelle monnaie électronique ou des porte-monnaie virtuels est une affaire de conviction et d’accords commerciaux. Dangereux pari, en vérité, qui fait fi du fragile lien symbolique qui nous a mené à passer de l’usage des pièces d’argent ou de bronze au rectangle de plastique fiché d’une puce électronique. L’Internet a beau être un espace domestiqué que s’approprient des millions d’utilisateurs inconnus, il restitue brutalement la distance et l’anonymat de la pratique commerciale. Un sentiment que le public avait oublié depuis longtemps. Une question de confiance qui débute lorsque les premières pièces frappées de l’effigie du prince sont apparues. Le poids en argent ou en or n’y suffisait plus, le commerce exigeait sa garantie.

Aujourd’hui, alors que l’on nous propose de pianoter le numéro de sa carte bleue sur la page Web d’un boutiquier asiatique ou californien, ou encore de traîner sur les milliers de kilomètres du cyberespace un porte-monnaie bâti sur un savant codage de bits, on hésite. Une timide et imperceptible angoisse nous paralyse. Elle pèse plusieurs siècles. Comme si l’on découvrait que rien nous garantie, derrière cette page Web, le devenir de cette belle mécanique commerciale, que ce cybercash ne vaut pas grand chose sans le rectangle de plastique bleu, lui même tributaire de la caution des centaines de banques dispersées sur la planète, elles mêmes suspendues aux aléas boursier et aux banques centrales.
Ce petit rien que l’on appelle la confiance.

Entre sabre et goupillon

Que le prochain siècle soit religieux ou ne soit pas, nul ne se risquerait à parier le moindre écu sur la question. Une chose est sûre, la montée en puissance des réseaux d’information ébrèche sérieusement les fortifications de l’éducation laïque. L’éther du cyberespace est d’ores et déjà le théatre privilégié d’une lutte pour le contrôle des consciences. Le diocèse de Parthénia de Montseigneur Gaillot fait peut être figure de pied de nez sympathique et roublard, les missionnaires de l’ordre religieux n’en bâtissent pas moins, en silence, leur toile hypnotique. Les manœuvres, grandes ou petites, ont des faces cachées. Passons sur les figures les plus exotiques. La secte des amateurs de comètes peut s’abîmer dans sa folie suicidaire, elle n’a rien d’autre à offrir. Plus loin les raëliens gesticulent pour vendre leurs amitiés extra-terrestres. Sur l’Internet quelques sites colorés consacrés aux OVNI drainent un public curieux dans les méandres de leur théologie fantasque. Les OVNIS encore, décidément efficaces, servent de paravent à une multitude d’officines intéressées. Roswell, l’affaire du petit gris autopsié, a fait naître de vastes bibliothèques multimédias où des autorités de pacotille rivalisent dans la vulgate scientifique. Certaines de ces pages sont hébergées par des groupes qui y commercialisent voyages, sessions de formations ou séminaires.
Ailleurs, plus sérieux, ce sont les plus téméraires du clergé chiite iranien qui investissent le réseau pour y construire leur influence. Derrière un discours tour à tour provocant ou éclairé (voir Planète n°18) ils tentent discrètement d’imposer une autorité religieuse au sein de la communauté musulmane. En mettant à disposition les bases de données et les documents de référence du droit musulman, ils s’imposent comme des interlocuteurs incontournables pour les croyants, oulémas ou chercheurs. En prime ils tentent d’initier et contrôler un réseau qui relierait les pays musulmans. Chez les catholiques, l’Internet a suscité la méfiance, un réflexe dicté par un siècle de stratégie défensive et de recul idéologique. Seuls les plus modérés tentent timidement d’évangéliser le tourbillon tandis que les plus fanatiques, comme l’Opus Déi, plantent leur drapeau solitaire comme par défiance. Curieux renoncement qui a le parfum de la défaite. C’est oublier que pour les catholiques le combat se situe en périphérie de l’Internet, dans le grignotage patient des libertés. Code moral, censure, revendication faussement naïf d’une législation pour le monstre cybernétique, les catholiques se tiennent en dehors du cercle pour mieux le cerner et l’étouffer.
Plus pragmatique et en apparence moins agressive la logique protestante passe par la compréhension de l’outil technologique pour mieux de modeler. La création des outils de filtrage et leur généralisation est son chez d’œuvre. Le contrôle parental permet de d’établir, avec un culot sublime, la liste des péchés et des perversions qui condamnent l’âme humaine à l’errance. Cyber Patrol, Net Nanny, sont les noms sympathiques de deux logiciels de filtrage qui préserve l’internaute des sites Web qui traitent de l’érotisme, de la drogue, de la politique, de l’alcool, du mal. La lecture du menu de configuration de ces outils eut laissé pantois un Luther ou un Calvin. Quelles inventions géniales que celles qui préservent l’essentiel : la bonne conscience et le commerce. Là où les catholiques ou les musulmans ne renoncent pas à l’ambition de diriger la cité, le protestantisme renonce à s’attaquer au destin pour se contenter de désigner le mal. Celui qu’un bon protestant doit impérativement éviter pour gagner son salut. En somme, pour celui-là, l’information n’a pas de prix et l’Internet est justement un monde où l’information est la seule richesse.
Selon cette logique gentiment caricaturale un bon logiciel de filtrage vaut toutes les excommunications papales. Les mauvaises langues diront qu’après tout, le Web est né dans des laboratoires genevois, au cœur du fief calviniste. A l’heure où la nouvelle génération des navigateurs intègre en standard la technologie du filtrage, permettant à des millions de bien-pensants d’avancer dans la jungle le crucifix bien en main, il flotte un parfum de victoire dans les temples du monde entier