En quête de confiance

Publié en mars 1997, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

« Le problème c’est d’avoir confiance dans la contrepartie » expliquait lors d’une récente conférence, Solange Van Der Maer, une consultante en marketing. « Il n’est pas permis à n’importe qui de faire de la monnaie » ajoutait Nicolas Oresme, un brillant universitaire qui joue le conseiller d’Etat. Après deux années de croissance débridée, le marché de l’Internet est en quête d’un second souffle. Peu ou prou le public envahit chaque jour un peu plus le cyberespace et une armée d’industriels et de commerçants dressent leurs campements sur le Web.

Le problème : comment transformer le terrain de jeu en marché de consommation de masse ? C’est que malgré le potentiel de millions de consommateurs les boutiques tardent à rentabiliser leurs investissements. Pour ces deux spécialistes qui s’efforcent de réfléchir aux moyens de transaction, la question se résume à une même équation : la confiance. Deux cultures les opposent mais également plus de six siècles d’histoire. Solange de Van Der Maer est une consultante préoccupée par les transactions électroniques, Nicolas Oresme est l’auteur du Traité des monnaies, le premier ouvrage scientifique consacré à la monnaie et datant du XIVème siècle. La première s’étonne de la confiance, au fond irrationnelle, du public pour la carte bleue et le second découvre que l’établissement de la monnaie est avant toute chose un problème de légitimité, donc du pouvoir de l’Etat.

La première tente de construire l’image de la confiance dans un monde énucléé, le second applique la marque du prince sur la pièce de monnaie, révélant du même coup, le lien symbolique entre les bases du commerce et l’autorité de la Loi.
Fascinant spectacle que celui, en cette fin de millénaire, du fer de lance des industries de haute technologie qui vient buter sur le même obstacle que les princes du moyen âge : la confiance. Pour le discours économique néo-libéral triomphant, le phénomène de l’Internet est venu à point nommé pour donner forme à son utopie, celle du marché le plus pur où offre et demande se rencontrent dans une parfaite élasticité, sans heurts. La monnaie y est un rouage complexe mais un rouage tout de même, parmi d’autres. Imposer une nouvelle monnaie électronique ou des porte-monnaie virtuels est une affaire de conviction et d’accords commerciaux. Dangereux pari, en vérité, qui fait fi du fragile lien symbolique qui nous a mené à passer de l’usage des pièces d’argent ou de bronze au rectangle de plastique fiché d’une puce électronique. L’Internet a beau être un espace domestiqué que s’approprient des millions d’utilisateurs inconnus, il restitue brutalement la distance et l’anonymat de la pratique commerciale. Un sentiment que le public avait oublié depuis longtemps. Une question de confiance qui débute lorsque les premières pièces frappées de l’effigie du prince sont apparues. Le poids en argent ou en or n’y suffisait plus, le commerce exigeait sa garantie.

Aujourd’hui, alors que l’on nous propose de pianoter le numéro de sa carte bleue sur la page Web d’un boutiquier asiatique ou californien, ou encore de traîner sur les milliers de kilomètres du cyberespace un porte-monnaie bâti sur un savant codage de bits, on hésite. Une timide et imperceptible angoisse nous paralyse. Elle pèse plusieurs siècles. Comme si l’on découvrait que rien nous garantie, derrière cette page Web, le devenir de cette belle mécanique commerciale, que ce cybercash ne vaut pas grand chose sans le rectangle de plastique bleu, lui même tributaire de la caution des centaines de banques dispersées sur la planète, elles mêmes suspendues aux aléas boursier et aux banques centrales.
Ce petit rien que l’on appelle la confiance.

Entre sabre et goupillon

Que le prochain siècle soit religieux ou ne soit pas, nul ne se risquerait à parier le moindre écu sur la question. Une chose est sûre, la montée en puissance des réseaux d’information ébrèche sérieusement les fortifications de l’éducation laïque. L’éther du cyberespace est d’ores et déjà le théatre privilégié d’une lutte pour le contrôle des consciences. Le diocèse de Parthénia de Montseigneur Gaillot fait peut être figure de pied de nez sympathique et roublard, les missionnaires de l’ordre religieux n’en bâtissent pas moins, en silence, leur toile hypnotique. Les manœuvres, grandes ou petites, ont des faces cachées. Passons sur les figures les plus exotiques. La secte des amateurs de comètes peut s’abîmer dans sa folie suicidaire, elle n’a rien d’autre à offrir. Plus loin les raëliens gesticulent pour vendre leurs amitiés extra-terrestres. Sur l’Internet quelques sites colorés consacrés aux OVNI drainent un public curieux dans les méandres de leur théologie fantasque. Les OVNIS encore, décidément efficaces, servent de paravent à une multitude d’officines intéressées. Roswell, l’affaire du petit gris autopsié, a fait naître de vastes bibliothèques multimédias où des autorités de pacotille rivalisent dans la vulgate scientifique. Certaines de ces pages sont hébergées par des groupes qui y commercialisent voyages, sessions de formations ou séminaires.
Ailleurs, plus sérieux, ce sont les plus téméraires du clergé chiite iranien qui investissent le réseau pour y construire leur influence. Derrière un discours tour à tour provocant ou éclairé (voir Planète n°18) ils tentent discrètement d’imposer une autorité religieuse au sein de la communauté musulmane. En mettant à disposition les bases de données et les documents de référence du droit musulman, ils s’imposent comme des interlocuteurs incontournables pour les croyants, oulémas ou chercheurs. En prime ils tentent d’initier et contrôler un réseau qui relierait les pays musulmans. Chez les catholiques, l’Internet a suscité la méfiance, un réflexe dicté par un siècle de stratégie défensive et de recul idéologique. Seuls les plus modérés tentent timidement d’évangéliser le tourbillon tandis que les plus fanatiques, comme l’Opus Déi, plantent leur drapeau solitaire comme par défiance. Curieux renoncement qui a le parfum de la défaite. C’est oublier que pour les catholiques le combat se situe en périphérie de l’Internet, dans le grignotage patient des libertés. Code moral, censure, revendication faussement naïf d’une législation pour le monstre cybernétique, les catholiques se tiennent en dehors du cercle pour mieux le cerner et l’étouffer.
Plus pragmatique et en apparence moins agressive la logique protestante passe par la compréhension de l’outil technologique pour mieux de modeler. La création des outils de filtrage et leur généralisation est son chez d’œuvre. Le contrôle parental permet de d’établir, avec un culot sublime, la liste des péchés et des perversions qui condamnent l’âme humaine à l’errance. Cyber Patrol, Net Nanny, sont les noms sympathiques de deux logiciels de filtrage qui préserve l’internaute des sites Web qui traitent de l’érotisme, de la drogue, de la politique, de l’alcool, du mal. La lecture du menu de configuration de ces outils eut laissé pantois un Luther ou un Calvin. Quelles inventions géniales que celles qui préservent l’essentiel : la bonne conscience et le commerce. Là où les catholiques ou les musulmans ne renoncent pas à l’ambition de diriger la cité, le protestantisme renonce à s’attaquer au destin pour se contenter de désigner le mal. Celui qu’un bon protestant doit impérativement éviter pour gagner son salut. En somme, pour celui-là, l’information n’a pas de prix et l’Internet est justement un monde où l’information est la seule richesse.
Selon cette logique gentiment caricaturale un bon logiciel de filtrage vaut toutes les excommunications papales. Les mauvaises langues diront qu’après tout, le Web est né dans des laboratoires genevois, au cœur du fief calviniste. A l’heure où la nouvelle génération des navigateurs intègre en standard la technologie du filtrage, permettant à des millions de bien-pensants d’avancer dans la jungle le crucifix bien en main, il flotte un parfum de victoire dans les temples du monde entier

L’information partagée – la nouvelle frontière

La mode est au local. Alors que les journaux télévisés du midi mise sur la fibre régionaliste on sent bien que ceux du soir vacillent doucement consacrant leurs premières minutes à la météo ou aux résultats sportifs plutôt qu’au remue ménage africain où il est si difficile de distinguer le milicien rebelle du soldat loyaliste. En presse écrite, le nombre de correspondants internationaux diminue chaque année et le public ne s’inquiète pas de savoir que les informations en provenance de l’immense continent asiatique sont rapportées par une poignée de professionnels et le plus souvent par une armée de copistes qui épluchent soigneusement la presse anglo saxone, ou locale. On ne s’étonne plus de savoir que l’envoyé spécial de tel grand quotidien, une fois son papier expédié endorse la panoplie de correspondant d’une radio nationale puis, le soir venu, enfile une veste de baroudeur ou un costume pour commenter en direct l’événement sur une chaîne de télévision.

Du coup, toute une frange de la société, ceux pour qui l’information est vitale ou simplement utile, ont recours à des médias parallèles. Depuis quelques années le marché de la lettre d’information est en pleine expansion, sa diffusion se démultipliant en parfaite illégalité dans le ronronnement des photocopieurs. Ainsi l’information utile se diffuse dans des cercles restreints, des cercles d’initiés. C’est peu dire que la lecture de la Lettre du Continent informe plus sûrement des dessous des affaires africaines que la plus volumineuse des liasses de dépêches de l’AFP. Les investisseurs désireux de pénétrer les marchés chinois ont le China Trade Report, lettre mensuelle issue de la Far Eastern Economic Review. La liste est longue et couvre tous les domaines des activités humaines. Un point commun : elles sont toutes pratiquement inconnues du grand public et elles exploitent le marché de « l’information confidentielle », c’est à dire à diffusion restreinte.

Dés lors une faille grandissante sépare les individus ayant accès à l’information et ceux prisonniers de la qualité aléatoire des médias généralistes.
A première vue on pourrait croire que l’Internet viennent bousculer cette belle ordonnance inégalitaire. La réalité est peut-être moins rassurante. Pour ceux qui ont appris à manipuler l’outil informatique et disposent du temps pour parcourir les arcanes du réseau, tout devient possible. Dans la quasi totalité des pays connectés les médias locaux ouvrent des éditions en ligne, transposent leurs archives. Un choc boursier, un tremblement de terre, un accident d’avion, et les témoins offrent leurs commentaires dans les forums de discussion, en temps réel. Pourquoi attendre le travail des correspondants de presse lorsque l’on a accès à la presse locale, aux images en temps réel ?
Le problème de la fiabilité ? L’internaute avisé apprend vite à sélectionner les bonnes sources, souvent en provenance de médias établis, de chercheurs bien identifiés. Cette année, l’AFP a été prise en faute plusieurs fois sur de simples questions de chiffres non-vérifiés, d’informations imprécises et reprises dans la presse française puis corrigées avec un, deux ou trois jours de retard. Les lettres d’informations électroniques ou les listes de diffusion regroupant des spécialistes offrent une information rapide et où l’émetteur peut être contacté dans l’instant pour confirmation ou correction.

Le revers de la médaille : la connaissance de ces points de ressources est l’apanage d’une minorité qui maîtrisent les langues étrangères, détentrice du meilleur du savoir scolaire ou universitaire. Ne bénéficient de l’information que ceux qui savent où la trouver et comment la trier. En clair, rien de nouveau sous le soleil.

Le silence des agneaux

Curieuse indifférence avec laquelle le public et la grande presse laissent s’instituer un comité de surveillance de l’Internet et le principe du contrôle parental. Peut importe nous dit-on, l’essentiel est sauvegardé : nos fournisseurs d’accès se voient dégagés de toute responsabilité et gagnent un statut proche de celui d’un opérateur technique. On nous rassure : ce comité supérieur ne sera-t-il pas composé des différents représentants d’associations ou des organisations concernées. François Fillon lui-même, non sans courage, monte au créneau pour prendre part à la polémique directement sur les forums de discussion. L’homme se défend, tempête contre l’ingratitude et les jérémiades des internautes français. N’a-t-il pas protégé de son corps les deux fournisseurs d’accès bousculés par la maréchaussée ?
Alors quoi ? l ‘Internet français n’est-il peuplé que d’ingrats ? En fait personne ne conteste la bonne volonté d’un ministre qui est sans nul doute un des seuls politiques à maîtriser la question de l’Internet. Son calcul et sa tactique relève simplement d’un cynisme qui s’apparente mal avec la conscience jalouse, pointilleuse et épris de transparence des défenseurs d’un Internet autogéré. Quand M. Fillon explique que le Comité Supérieur de la Télématique (CST) n’a pas d’autre vocation que d’émettre des « recommandations » à l’attention des fournisseurs, il semble ne pas voir qu’ils deviendront pénalement responsables s’ils s’avisent de ne pas les respecter. De ce point de vue ce comité consultatif dispose bien d’un vrai pouvoir de censure. En réalité M. Fillon n’est pas dupe, il veut simplement dire autre chose. Par exemple qu’il sait pertinemment que les avis du CST n’ont aucune chance de pouvoir être respectés, que l’interdiction d’un serveur pourra être contourné, que les images pornographiques pourront être récupérées ailleurs, que le contrôle parental n’est rien d’autre qu’un gadget pour rassurer les tenants de l’ordre moral et donner l’illusion d’un pouvoir de contrôle aux ignorants, enfin que l’Internet est par nature un gigantesque bras d’honneur à la face des institutions. M. Fillon dit « laisser moi donner ce jouet – le CST – aux politiques et préservons l’essentiel , la liberté de parole et ce nouvel eldorado qu’est l’Internet ». Seulement il y a un malentendu. La génération qui a investit l’Internet a assez d’expérience pour juger d’une histoire qui se répète. Qu’on se souvienne des débats qui ont précédé la libéralisation des radios puis l’arrivée de la quatrième et cinquième chaîne de télévision. Les mêmes mots, la même bonne conscience, la peur de la liberté, la peur de l’inconnu ont alors conduit à ce qui est devenu le CSA. La mise en coupe réglée de l’audiovisuel sur le terrain balisé de la politique, tel est le résultat. Or l’Internet n’appartient pas au monde de l’audiovisuel et il n’existe aucune base légitime sur laquelle fonder un comité de surveillance, quel que soit sa composition.
Le paradoxe est que malgré la défiance vis à vis de l’Etat, il est le seul légitime à intervenir au nom du contrat social. Comme beaucoup l’on dit et redit, l’Internet n’est pas une zone de non droit. Ce qui signifie en clair que l’application de la Loi n’est pas une chose contestée par les utilisateurs de l’Internet.
Rendre responsable les fournisseurs d’accès du transport d’images pédophiles est injuste.
Généraliser le contrôle parental pour protéger de ces images est à la fois injuste et ridicule.
Instituer un comité pour désigner le bon et le mal est inadmissible : cela équivaut à dire que l’Etat renonce à punir et à appliquer la Loi. Sans nul doute, Internet pose la question d’une législation internationale et c’est là que se situent le seul véritable défi pour les Etats. Tout le reste relève d’une stratégie de ligne Maginot, piètre défense d’une démocratie qui doute d’elle-même.

Soros tisse sa toile à l’est

Publié en septembre 1996, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Note decembre 2005: une enquête menée jusqu’à New York au siège de la fondation Soros. 10 ans après elle prend une autre perspective alors que de nombreux pays de l’ex URSS ont connus des changements de régime, souvent avec l’appui de personnes proches de la fondation et des fonds d’obscures fondations.

George SorosGeorge Soros, spéculateur talentueux et philosophe déçu comme il aime se décrire lui-même a choisi l’Internet comme fer de lance de son projet utopique de Société Ouverte. De l’Albanie à la Mongolie, l’Open Society Institute, plus connue sous le nom de Fondation Soros, est devenu un des acteurs majeurs de l’Internet en finançant l’expansion du réseau dans les pays de l’ex bloc communiste. Une stratégie ambitieuse qui oscille entre philanthropie et activisme politique. Voyage au cœur de la galaxie Soros.

New York, Emmanuel PARODY

Peu de gens connaissent le nom de l’OSI (Open Sociey Institute), plus connue sous le terme impropre de fondation Soros, du nom de son fondateur, George Soros le richissime spéculateur financier. Pourtant avec plus de 28 pays connectés au réseau Internet, 63 projets différents et un budget global de 4 millions de dollars consacré à l’Internet pour l’année 96, l’OSI est devenu un des acteurs majeurs de l’Internet dans les pays de l’ex bloc commmuniste. Un travail de fourmi mené dans la discrétion la plus absolue mais avec détermination comme en témoigne la croissance régulière de son budget alloué aux différents programmes Internet depuis l’année 1995 (1995: $3,2 M, 96: $4M, prévisions 97: $5M).

Située au cœur de New York, on pourrait s’attendre à ce que la fondation créée par le célèbre milliardaire occupe le plus flamboyant de ces gratte-ciel métalliques qui dominent Manhattan. En vérité il faut dénicher les bureaux de l’OSI au 31ième étage d’un immeuble aux reflets verdâtres, au croisement de la 7ième avenue et de la 57ième rue. Seule une étroite plaque de plastique placée dans l’ascenseur indique au visiteur que le 32ième étage abrite le Soros Fund Management, le cœur de la puissance financière de la galaxie Soros, une puissance estimée à près de 11 milliards de dollars. Le message est clair : ici pas de dépense somptuaire, l’argent est investit sur le terrain. Seul atout de l’endroit : son point de vue exceptionnel sur l’étendue de Central Park.
C’est dans ces locaux que Jonathan Peizer, 35 ans, le jeune coordinateur du programme Internet, veille à la répartition des fonds de l’Institut et à la bonne marche du programme. Les objectifs du programme Internet de l’OSI sont d’une désarmante simplicité : « permettre l’accès au courrier électronique et à la totalité de l’Internet aux individus et organisations des pays d’Europe centrale, orientale et de l’ancienne URSS ». Ceci bien entendu au coût le plus bas possible. En pratique l’Institut a entrepris de développer des accès au réseau mondial dans les pays où il dispose déjà de relais et de projets. Les 350 millions de dollars de la fondation financent en effet une multitude de projets éducatifs, de bourses d’enseignement ou encore d’aide aux médias indépendants. « Il y a des programmes nationaux et régionaux, l’Internet couvre tous les domaines » explique Jonathan Peizer, « C’est est un forum pour la communication et pour l’échange d’informations. Le droit ˆ la liberté d’expression est la base de la société civile et Internet est le véhicule qui permet cela. Internet valorise tous nos programmes ». En fait l’Internet est vite apparu comme le moyen le plus efficace pour répondre aux déficiences des structures de télécommunication des anciens pays du bloc communiste.

Dans le cadre de la théorie de l’Open Society (cf l’encadré) le développement du réseau est devenu un élément fondamental : « M. Soros s’interesse tout particulierement au développement de ces projets. Nous voulons créer une population d’utilisateurs de l’Internet dans chaque pays». Les enjeux ont été définis par George Soros lui-même dans la conférence de l’INET 94 (juin 94 à Prague) : « Je pense que d’une certaine façon l’Internet est le prototype d’une société ouverte. […] parce qu’il est largement autogéré et qu’il est dominé par les utilisateurs ».

Des projets concrets

En moyenne chaque projet régional d’accès à l’Internet coûte à l’Institut 110 000 dollars. Malgré l’existence d’un bureau à New York le programme n’est pas pour autant centralisé : « les fondations nationales sont largement indépendantes et ont un pouvoir de décision dans leur pays » précise Irena Veisate, la présidente de l’Open Society Fund en Lituanie qui dispose d’un accès par satellite de 64 Kbps pour plus de 2000 ordinateurs répartis dans des associations et des écoles. « Nous travaillons sur la base de projets » explique Jonathan Peizer, «je vais dans les différents pays et je discute du projet avec eux. J’essaie de maintenir un standard dans les crit?res d’attribution ou de choix des projets ». « Le bureau national peut décider et imposer ses décisions ou il peut écouter et aider les organisations locales. Je travaille avec eux comme avec des clients, comme un consultant» ajoute-t-il.
Sur le terrain le programme Internet peut recouvrir des réalités très différentes : un simple accès à 19,2 Kbps (la vitesse d’un modem d’entrée de gamme) en Bielorussie, une ligne à 128 Kbps pour relier Sarajevo à Amsterdam ou plusieurs accès par satellite (2 x 128 Kbps et 2x 64 Kbps) pour la Roumanie. En Bulgarie l’aide est d’une autre nature « notre ligne terrestre vers Vienne de 64 Kbps n’a rien à voir avec la Fondation Soros » explique Iavor Boyadjiev, le responsable du centre informatique de l’Académie des Sciences. « Ils nous ont aidé dans l’édification de notre réseau mais plutôt avec de l’équipement ». Le projet le plus démesuré concernant l’Internet est sans doute le projet russe « University Internet Program » visant à relier 32 villes et universités du pays. La fondation a engagé 30 millions de dollars dans le projet et le gouvernement russe près de 100 millions. En juin dernier la première liaison avec l’Internet a été inaugurée reliant l’université de Yaroslav (Nord-est de Moscou) et celle de Novosibirsk (Sibérie).
En fait la grande efficacité de l’OSI apparaît beaucoup plus dans sa capacité à fédérer des projets régionaux dispersés en organisant des formations et des sessions de rencontres des tous les responsables de ces projets Internet. Ainsi l’Institut finance régulièrement des voyages dans les grandes rencontres internationales des spécialistes de l’Internet, en premier lieu celles de l’ISOC comme en juin 96 à Montréal ou s’est rendu Jacek Gajewski, un polonais responsable du programme « Internet pour les écoles ». Un projet financé à 60% par la fondation Batory, qui n’est autre que la branche polonaise de la fondation Soros. Ainsi se forge petit à petit un véritable réseau de correspondants motivés par la mise en commun des savoirs.

Réseaux et stratégie

La constitution des réseaux d’individus et de compétences est au cœur de la stratégie de l’OSI. Une stratégie qui a fait naître de nombreux soupçons au sein des gouvernements qui l’ont interprété comme un possible trafic d’influences. Il est vrai que les responsables de l’OSI basent le développement de leur fondation sur des techniques qui n’ont rien à voir avec un amateurisme brouillon. « Le Programme identifie des niches de marchés par pays, où l’accès à l’Internet peut-être valorisant et bénéfique pour le public […] Le temps de conception et d’aboutissement d’un projet est habituellement de trois à quatre mois » explique Juergen Hess le directeur des relations publiques du programme Internet. « L’enjeu est de sélectionner les bonnes personnes qui partagent les m?mes visions que l’OSI et de leur donner les moyens de faire leur travail. » résume Jonathan Peizer. Dans le cadre du programme Internet, une des pièces maîtresses de l’OSI est l’organisation CEENET (Central and Eastern European Networking Association) qui se veut l’équivalent de l’Internet Society pour l’Europe de l’est. Une association indépendante largement supportée par l’OSI qui rassemble des spécialistes d’une vingtaine de pays et qui tente de coordonner le développement de l’Internet. Lors de sa seconde assemblée en octobre1994 à Budapest, on remarquait parmi les observateurs un représentant de la banque mondiale, un de l’ONU et Jonathan Peizer pour l’OSI. Comme secrétaire de CEENET on retrouve le polonais Jacek Gajewski (voir plus haut). « Nous nous intéressons tout particuli?rement ˆ CEENET » reconnaît Jonathan Peizer, « Nous sommes le principal bailleur de fonds. Elle propose des connexions au type de population que nous ciblons. Les réunions de CEENET ne sont pas des réunions pour parler mais pour apprendre. Ses membres sont tous des responsables de réseaux académiques, c’est important».

George Soros est encore plus précis quant à la stratégie de la fondation : « Dans chaque pays, j’ai identifié un groupe de personnes – certaines personnalités importantes, d’autres moins connues – qui partagent mes croyances en une société ouverte et je leur ai confié la t‰che d’établir les priorités »(1). En pratique cela donne un ancien responsable de l’organisation Human Rights Watch – Aryeh Neier – à la tête de l’OSI. En Hongrie l’ancien porte parole du gouvernement d’Imre Nagy en 1956. En Autriche le Prince Karl von Schwarzenberg, autre responsable d’organisation des Droit de l’Homme, comme conseiller. Il y a également un ancien conseiller de Vaclav Havel à la tête de la fondation slovaque. En Pologne ce sont deux figures du syndicat Solidarnosc dont l’ancien numéro deux Bronislaw Geremek (comme administrateur d’université) qui ont été mobilisés. On aurait pu joindre à la liste Andréï Sakharov pour la Russie si celui-ci n’avait décliné l’offre de Soros. «Nous sommes toujours accusés d’acheter des gens ou d’acheter de l’influence, mais habituellement par des gens incapables d’imaginer que l’on puisse agir d’une mani?re différente »(2) explique George Soros non sans malice.

Les ennemis de la société ouverte

C’est cette stratégie qui est à l’origine d’une grande part de la méfiance que rencontre la fondation dans ses relations institutionnelles avec les pays d’accueil. Le choix de ces personnalités, toutes engagées politiquement mais sans appartenir à un parti politique, désigne l’OSI comme une organisation militante. Une position que ne renie pas vraiment George Sosos : « Je dois dire que dans toute situation, il peut être très difficile de tracer une ligne entre un mouvement démocratique et un parti politique. Prenez un pays comme la Roumanie. Lˆ bas nous avons soutenu tous les journaux indépendants en leur permettant d’imprimer ˆ faibles coéts. Le Président Iliescu m’a accusé d’aider l’opposition» (3). Du coup l’action du milliardaire rencontre souvent un climat hostile. Michael Lewis, un journaliste du journal américain The New Republic, a suivi Soros dans ses pérégrinations en Europe de l’est en 1993 et résume la situation : « En Hongrie il représente l’influence cosmopolite (comprenez juive); en Roumanie il est un agent du gouvernement hongrois; en Slovaquie il est hongrois et juif; en Russie il est le bras de la CIA ou un homme d’affaire essayant de s’approprier les scientifiques russes ». Une hostilité qui ne l’empêche pas d’être reçu en héros par les populations locales et, en particulier, par les communautés universitaires, principales bénéficiaires de ses fonds. Pour le moment les attaques viennent surtout de russie. Dans un article de l’édition d’hiver de l’Open Society News, le bulletin de la fondation, Aryeh Neier, le Président de l’OSI, identifie l’ex-KGB derrière certains articles critiques de la presse russe. La Serbie et la Biélorussie apparaissent aussi en tête des pays hostiles à la fondation. Il est vrai que le Président biélorusse Alexandre Lukashenko est en train d’instaurer un régime autoritaire peu disposé à offrir une marge de manoeuvre à des association prônant les valeurs démocratiques. Ce qui n’empêche pas les responsables de l’OSI de maintenir de bonnes relations dans d’autres sphères du pouvoir : « La Biélorussie est un exemple extrême des relations que peuvent entretenir les fondations mais en fait cela dépend avec quel minist?re vous discutez» précise Jonathan Peizer.
Les installations nécessaires au réseau Internet, câble ou satellite, obligent souvent à négocier des accords et des licences auprès des administrations locales dont les structures de décision ont peu évolué : « Avant la révolution il y avait deux sortes d’individus dans les télécoms: les techniciens et ceux qui les surveillaient. Après, les premiers sont partis. Ils restent ceux qui sont portés ˆ tout contr™ler » explique en riant Jonathan Peizer. « Nous faisions attention d’équilibrer les projets qui pouvaient ennuyer les idéologues du Parti, avec d’autres projets qu’ils pouvaient approuver ˆ défaut de pouvoir les aider » (4) écrit George Soros. L’OSI doit ainsi faire preuve de diplomatie d’autant que certaines de ses activités, en favorisant l’accès et la diffusion de l’information, ne font pas dans la demi-mesure en terme d’activisme.
Reste une autre forme de critique que doit affronter Soros : la fondation n’est-elle pas un cheval de Troie pour ses fonds d’investissements. Il faut dire que prés de 3 milliards de dollars sur un total de 11 gérés par Soros sont engagés dans les pays en voie de développement et en Europe de l’est. Mais George Soros balaye ces soupçons : «Vous devez ?tre très naïf pour croire que j’ai créé les fondations juste pour préparer le terrain afin de pénétrer le marché comme investisseur » (5). Une déclaration sur l’honneur qui ne l’empêche pas d’investir en mars dernier dans une société spécialisée dans la technologie de communication sans fil, Geotek Communications Inc, à hauteur de 100 millions de dollars. Une société venant de conclure un accord avec IBM pour l’extension de son réseau de communication dans un premier temps sur le sol nord américain.

Une organisation militante

Le militantisme de l’OSI passe souvent par l’aide aux journaux indépendants ce qui irrite de nombreux gouvernements comme en Roumanie ou en République Tchèque. En Palestine, une des facettes méconnues de la fondation, l’OSI finance l’accès à Internet pour une cinquantaine de journalistes palestiniens via l’AMIN (Arabic Media Internet Network) (6) et l’agence Internews. « Nous espérons que ces journalistes formeront un noyau compétent qui pourra exercer une influence positive sur l’entourage » précise Fadi Qadi, le coordinateur palestinien du projet.
Certains partenaires de l’OSI sont engagés plus clairement engagés dans l’action militante. C’est le cas de l’APC (Association for Progressive Communications) qui, au niveau international, a pour objectif d’interconnecter via des serveurs télématiques de type BBS et l’Internet, les organisations non-gouvernementales (ONG) et associations « travaillant sur l’environnement, les Droits de l’Homme, la paix dans le monde et la justice sociale et économique »(7). Une déclaration assez vague qui recouvre en pratique un vaste réseau de syndicats, d’organisations écologistes dont Greenpeace et de groupuscules activistes. Une petite gêne transparaît chez les responsables de l’OSI à la mention de l’APC même si Jonathan Peizer précise très vite qu’il n’y a pas de relations officielles avec le siège de l’APC, au Brésil. « Nous finançons les réseau underground APC par le biais de nos fondations nationales. Il y a un membre APC dans chaque république ou nous sommes implantés. Parfois nous faisons un effort exceptionnel pour un projet particulier comme le Women Connectivity. Nous avons financé le voyage des femmes d’Europe de l’est ˆ Pékin lors de la conférence internationale des femmes [ndlr : été 1995] » ajoute-t-il, «parfois il n’y a pas d’autre moyen d’accéder ˆ l’Internet que l’APC comme en Roumanie parce que les prestataires privés pratiquent des tarifs trop élevés pour les associations. Il nous faut trouver les organisations qui offrent des tarifs abordables pour les ONG ». Le réseau ZaMir réparti dans les pays de l’ex-Yougoslavie est un de ses projets soutenus par l’OSI et l’APC.

Un réseau qui a permis de tenir le monde informé des évènements de la tragédie yougoslave et de maintenir la communication entre certaines familles de la ville assiégé de Sarajevo et leurs membres expatriés. Citons également le projet FreeNet en Albanie, un réseau associatif également soutenu par les Nations-unis. D’ailleurs «la fonction d’APC est de fournir une connexion Internet lors des conférences de l’ONU » rappelle Jonathan Peizer. Reste que le partenariat avec l’APC aboutit parfois à des situations curieuses comme au Tadjikistan où elle fournit une connexion Internet aux ONG mais également aux embassades des Etats-Unis, d’Allemagne et à différents ministères locaux.

En ce qui concerne les projets à venir, les pays du Caucase font justement parti des derniers plans de développement de l’OSI qui espère bien pouvoir leurs représentants intégrer dans le réseau CEENET qui se limitait jusqu’à présent à l’Europe de l’est. La prochaine réunion de CEENET, fin août 96 à Budapest, devait traiter de cette question. Un autre plan ambitieux en voie d’élaboration, l’Internet Outreach Program, concerne la mise en place d’une structure rassemblant des sponsors privés tels qu’IBM, Microsoft ou Sun capables de soutenir matériellement les projets de la fondation. Une fondation qui devrait jouer un rôle dans le monde de l’Internet pendant encore longtemps puisque George Soros a calculé que sa fortune pourrait soutenir les dépenses de la fondation au moins de 8 années après sa disparition.

Pour en savoir plus : le serveur web de la Fondation Soros
http://www.soros.org

(1) « Soros On Soros, Staying Ahead of the curve », 1996, ed Wiley, p 123
(2) ibid, p 140
(3) ibid, p 138
(4) ibid, p 121
(5) ibid, p 143
(6) http://www.amin.org
(7) http ://www.apc.org

Encadré

Soros et l’église de l’Open Society

George Soros, 66 ans, est un milliardaire d’origine hongroise passé à la postérité un jour de septembre 1992 où la banque d’Angleterre du faire sortir la livre sterling du système monétaire européen, incapable de soutenir la devise contre les assauts des spéculateurs. Bénéfice estimé de son fond de placement : 1 milliard de dollars, un chiffre qui correspond aussi à sa fortune personnelle. Une fortune mise au service de la philanthropie. « Rockfeller a créé sa fondation au moment oû il a été accusé de faire des profits sur la base d’un monopole. Il espérait renforcer son image avec cette fondation. Dans mon cas c’est différent, quand j’ai créé ma premi?re fondation en 1979 je n’étais pas connu du public» précise George Soros dans un entretien ayant valeur d’autobiographie (*). L’OSI est née de sa volonté de consolider les jeunes démocraties issues de la décomposition du bloc communiste. Le terme de « société ouverte » – Open Society – est emprunté au philosophe Karl Popper et son célèbre ouvrage « La société ouverte et ses ennemis ». Soros, qui a suivi l’enseignement de Karl Popper et lui reconnaît une influence déterminante, a consacré prés de 30 000 dollars à la conception et la maintenance d’un serveur web consacré à Popper (http://www.eeng.dcu.ie/~tkpw/). La théorie de l’Open Society suppose que le libre accès à l’information est la clé permettant de prévenir le retour des idéologies totalitaires. « Dans ma philosophie, la société ouverte est basée sur la reconnaissance de ce que nous agissons tous ˆ partir d’une compréhension imparfaite. Personne ne détient la vérité ultime. Donc nous avons besoin d’un mode de pensée critique, nous avons besoin d’institutions et de r?gles qui permettent aux gens ayant différentes opinions et intér?ts de vivre ensemble en paix (…) nous avons besoin d’une économie de marché qui fasse remonter l’information et permettent aux erreurs d’?tre corrigées » explique George Soros.
* « Soros On Soros, Staying Ahead of the curve », 1996, ed Wiley, p 111

Illustrations

– Photo Peizer
Légende : Jonathan Peizer, le coordinateur du programme Internet. « . Pour créer une société ouverte (civil society) vous devez avoir une communication ouverte »

– Photos Soros
Spéculateur heureux, philosophe déçu : « Il est ironique que je n’ai pas gagné la reconnaissance par ma philanthropie ou ma philosophie mais par mon abileté ˆ faire de l’argent »

– Photo 2 Soros: « J’investis pour le profit; la philanthropie est pour une cause m?me si cela doit devenir une cause perdue »

– Scan de la lettre au Congrés US sur CDA
Légende : George Soros s’est engagé publiquement contre l’amendement Exon, dit Decency Act, instaurant les conditions d’une censure du contenu de l’Internet.

Les zapatistes sur Internet

Publié en septembre 1996, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Maurice Najman étudiant Note decembre 2005: l’auteur de cet article est Maurice Najman, ancien de Libé, journaliste réalisateur, décédé en février 1999. Maurice a collaboré à plusieurs reprise au magazine Planete Internet, sur des sujets traitant de politique, de services de renseignement et veille technologique, son dada du moment. Je retrouve dans mes archives cet article sur le mouvement zapatiste, qu’il soutenait politiquement (à ma grande horreur, je m’inquiétais surtout à l’époque de la neutralité du journaliste ! 🙂 ), je prends la liberté de le republier en sa mémoire. A l’époque le papier était signé d’un pseudonyme.
Je raconterai peut être une prochaine fois comment Maurice Najman a voulu m’entrainer dans cette aventure folle consistant à « exfiltrer » du Mexique les archives vidéo du mouvement zapatiste. Maurice projetait de les exploiter en Europe pour diffuser la bonne parole du mouvement. Maurice Najman vivait avec plein de projets fous de ce genre. Je garde de lui un souvenir ému par sa passion débridée, son improbable petite maison planquée en plein coeur du quartier anarchiste du 20eme arrondissement (nous étions presque voisin). Emu aussi par son côté un peu voyou au grand coeur, sa familiarité avec eaux troubles des services de renseignement. Je me souviens lui avoir installé sa première connexion internet. Perdu de vue après l’arrêt du magazine Planete internet j’ai appris sa mort par un article de Liberation, début 1999. Maurice je t’embrasse.

A Maurice

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L’année 1994 commence par un frisson qui contribuera de manière décisive au développement de la mythologie du réseau : un mouvement révolutionnaire mexicain, les zapatistes utilisent l’Internet comme espace de propagande.
A l’occasion de la rencontre

La Réalidad, Mexique, province du Chiapas (note : de notre correspondant au Mexique)

Fin des festivités. La Rencontre Intergalactique pour l’humanité et contre le néo-libéralisme est terminée. Les 3000 délégués et invités sont repartis et le village, la « Communidad Zapatista », vit désormais à nouveau au rythme quotidien de la « guerre de basse intensité » que se livrent les autorités fédérales mexicaines et l’Armée Zapatiste de Libération Nationale.

L’histoire commence en janvier 1994, quand cinq grandes municipalités du Chiapas, la province bordant la frontière sud du Mexique, tombent aux mains des milliers de « petits hommes vrais » descendus de la profonde Selva Lacardonne et des Canadas des Montagnes de Los Altos, ces terres aux noms oubliés de tous, peuplées d’indiens silencieux. Surgie de nulle part, la rébellion zapatiste, comme elle se baptise elle-même, du nom du célèbre héros de l’histoire mexicaine, est celle de la fierté retrouvée. Depuis, après des combat sanguinaires la politique de la force a reculé, sans que l’on sache pour combien de temps, devant la force de la politique et des mots. Car c’est une guerre faite de mots, de rires, de contes, de symboles et de mythes. Une guerre de la communication qui a révélé un Nouveau Don Quichotte, le médiateur qui fait le pont via le « village mondial », entre le 16ème siècle et le 21ème.

Le « Sub », comme on appelle le sous-commandant Marcos, est devenu à la fois la figure emblématique du dernier combattant de jungle du siècle et celle du premier guérillero internaute. La médiatisation du mouvement zapatiste doit en effet beaucoup au réseau Internet qui a véhiculé, dés les premiers combats, les discours fleuves du sous-commandant Marcos ainsi que les communiqués officiels du mouvement. Un relais si efficace que le Wall Street Journal s’est étonné: « les insurgés ou leurs supporters se sont branchés sur Internet ». Vrai ? Faux ? Mythe médiatique commode et utile ? Même si l’afflux d’informations doit essentiellement à des réseaux d’universitaires mexicains et américains, l’image d’insurgés équipés de micro-ordinateurs circule toujours ça et là.

Une image qui est peut être discrètement entretenue si l’on en juge un téléphone cellulaire que l’on voit sur une trop belle photo du sous-commandant sur un cheval blanc. « Il ne s’en est presque pas servi ; trop dangereux ! », affirme un de ses proches conseillers civils de San Cristobal de las Casas. L’explication nous est donnée par Marcos lui-même: « Je ne veux pas finir comme Doudaïev ! » nous lance-t-il en riant et en français. Quelque mois plus tôt le chef de la rébellion indépendantiste Tchétchène a en effet pu être localisé par les militaires russes à cause d’un téléphone cellulaire. Le parallèle fait mouche. Un journaliste local se souvient tout de même de «ce modem qu’il n’a utilisé que le temps de le remiser ». Plutôt maigre pour nourrir l’image de guérilleros high tech. Pourtant, une surprise nous attendait à quelques jours de là.

Mardi 6 août. La Realidad. 18 heures. La grande place centrale du village, où s’entassaient il y a encore quelques jours les sympathisants du zapatisme mondialisé, est vide. La maison de bois, celle qui servait d’ «Appoyo à la prensa » – comprenez de salle de presse improvisée – et qui grouillait de journalistes en manque, s’est elle aussi vidée. Ce matin, à San Andrès, un village de montagne à une demi-heure de San Cristobal, à 9 heures de la Realidad, s’est ouvert dans une atmosphère tendue le nouveau round des négociations entre le gouvernement et l’EZLN.

Hier soir, MARCOS était inquiet. Il ne se trompait pas : ça se passe mal.
Soudain, la garde armée du « Sub » débarque. Scène incroyable dans une région dénué de toute forme de technologie un milicien déboule dans la maison, les bras soutenant à peine une lourde machinerie informatique.Un ordinateur bien sûr, mais aussi de quoi balancer messages, textes et le reste via satellite là où le « clic » de la souris le décidera… Un système complet de télécommunication. Malheureusement il n’est pas question de nous laisser observer l’installation et encore moins de photographier. On nous demande fermement de vider les lieux, encore vides. Le message est clair le sous-commandant Marcos va venir travailler. Avec qui, comment, nous n’en sauront rien.
Du côté de San Cristobal plusieurs témoignages se bousculent: dans le centre de cette ville coloniale, des « sympathisants » ont montés (ou, selon d’autres versions, sont en train de le faire) un « centre de liaison internet ». Existe-t-il un rapport avec le déballage technologique auquel nous avons assisté? Difficile de conclure même si la vue d’un tel équipement est déjà une surprise de taille.

Une chose est sûre : le Front Zapatiste de Libération Nationale, le « Zapatisme civil », dispose de son site officiel (http://spin.com.mx/Floresu/FZLN) et le coordinateur du mouvement, Javier Eloriega, ex prisonnier politique et ex idéologue du zapatisme des premières années, est un partisan déclaré de l’utilisation de l’arme technologique. Son objectif est de développer et animer le site. « Rien de secret, rien de militaire dans tout ça ! », affirme Javier, souriant derrière sa moustache. Une façon de dire aux « gogos » qui veulent y croire: «croyez ce que vous voulez !». Le mythe ne se nourrit-il pas de lui-même (cf l’encadré). Pour appuyer le tout, le sous-commandant Marcos annonce même la prochaine édition d’un CD-Rom « pour que chacun puisse se balader dans la Selva et voir un peu comment vivent les communautés indigènes ». Un soucis qui était

Encadré

Naissance d’un mythe
Les fiançailles du mouvement zapatiste et du réseau Internet remontent à fin mars 1994. Sur le réseau Internet apparaît une nouvelle adresse : http://www.peak.org/~justin/ezln/. Tous les citoyens engagés et utilisateurs du réseau apprennent alors vite à se connecter à ces premières pages de l’EZLN. Peu à peu les informations sont relayées vers les groupes de discussions. Quelques jours plus tard, Jose Angel Gurria, le Secrétaire d’Etat aux Relations Internationales, déclarait devant une assemblée d’investisseurs américains réunis au World Trade Center, que le mouvement zapatiste n’était qu’une « guerre de papier et d’Internet »… Le mythe était né ! Un mythe que l’on ne le doit pas à un guérilleros traînant un ordinateur portable mais à un étudiant de littérature anglaise de l’Université de Pennsylvanie.
Un étudiant, Justin Paulson, que nous avons rencontré au Chiapas où il était délégué. L’histoire manque un peu de romantisme : elle commence par une quête d’informations sur le zapatisme dont l’écho l’avait atteint. En mars 1994, en se connectant sur le Web, le malin s’est dit qu’il n’était pas tout seul à chercher et qu’en s’y mettant à plusieurs, les sympathisants zapatistes du cyberespace pourraient « au moins archiver les infos, les communiqués, les commentaires… ». L’info, collectée dans tous les médias et supports disponibles, a constitué la base du serveur. Fin mars, avril, début mai, le site émergeait du vide.

« Aujourd’hui on m’envoie des trucs d’un peu partout, des organisations, des individus, des traductions en allemand, italien, portuguais… Je suis connecté aux journaux mexicains qui, comme la Jornada, suivent le mouvement de près… », raconte Paulson. « Depuis le début, nous avons reçu entre 5 et 8000 visiteurs. Certaines semaines, par exemple lorsque Javier a été arrêté, plus de 300 personnes ont sonné à notre porte… », précise-t-il.
« Attention : je ne suis pas la page officielle de l’EZLN même si j’essaie d’être le plus proche de leur vérité puisqu’on me prend pour eux. On imagine Marcos dans la jungle tapant sur son super-ordinateur… Je n’y crois pas », affirme l’internaute.
«D’ailleurs, j’ai demandé à le rencontrer mais il ne m’a pas reçu… »

Maurice Najman

Al Aronowitz, Blacklisted Journalist

A 68 ans, après 24 ans de disgrâce, l’ancien journaliste du New York Post Al Aronowitz retrouve une nouvelle jeunesse grâce à l’Internet. L’ami de Bob Dylan, Miles Davis et des Beattles a entrepris de publier sur son serveur web ses souvenirs mais également une collection d’écrits censurés sur la vie des idoles des sixties.

MAJ 09/2007: Al Aronowitz est décédé les 1er aout 2005, ce texte publié dans Planete Internet en 1996 décrit notre rencontre dans un cybercafé new yorkais. Un an plus tard je lui ai commandé un article pour le même magazine. En 1996 ses conditions de vie m’étaient apparues très précaires.

L’Internet café, tel est le nom de l’endroit où l’on peut trouver Al Aronowitz. Un cybercafé New Yorkais plutôt tranquille, sombre et frais, niché dans une allée d’East Village. Quelques tables rondes, des ordinateurs dont les ventilateurs sifflent faiblement, des bouquins sur les étagères. Il n’est pas encore là. Une trace pourtant, disposées en vrac sur une table, des cartes de visites avec les mots BLACKLISTED JOURNALIST. La marque de fabrique d’Al Aronowitz, sa nouvelle identité sur le réseau Internet*. « Tu sais, Al » lui a dit un jour Bob Dylan « tu es invisible. Tu es l’homme invisible ». Depuis un an Al a décidé de ne plus jouer l’homme invisible, « je veux être reconnu » dit-il.
Al n’a rien d’un fou de technologie c’est un grand père de 68 ans au regard vif et malicieux qui traverse la salle du café en trottinant doucement. Il se saisit d’un clavier et entreprend de mouvoir la souris par quelques gestes saccadés tout en gémissant contre la lenteur de l’ordinateur. En réalité il a la maladresse de ceux dont l’esprit devance les gestes du corps avec, en prime, l’impatience furieuse de lire et d’écrire. « J’ai appris à utiliser l’Internet dés que j’ai compris que cela me permettrait de publier » explique-t-il. Al Aronowitz n’a pas oublié le temps de la gloire où ses chroniques du New York Post, intitulées « Pop scene », décrivaient les faits et gestes des stars du moment. Bob Dylan, l’ami qui aurait composé le célèbre « Mr Tambouring Man » dans sa maison, les Beattles dont il clame haut et fort qu’il les a initiés à la marijuana, Miles Davis, Jimmy Hendrix, Carole King dont il fut le manager. Sur les pages de son site web Al ajoute chaque mois un récit, une volée de souvenirs sur ces hommes. Drogue, jalousie, ambition, pauvreté, angoisse, drogue encore, drogue toujours, les textes du Blacklisted Journalist sont des textes interdits, censurés par une génération de rédacteurs en chefs de la grande presse new yorkaise. Génération de « assholes » comme il les appelle.
De 1969 à 1972 Al Aronowitz se présente comme celui sans qui « les sixties n’aurait pas été ce qu’elles ont été ». Comprenez que la rencontre entre les Beattles et Bob Dylan, qu’il a orchestré de bout en bout a décidé, dans un épais nuage de marijuana, du changement de style des Beattles, basculant d’un groupe de garçons soupe-au-lait aux apprentis beatniks. Il se présente lui même, dans un récit dont l’arrogance tapageuse et l’empreinte du vice rappelle les textes de Bukowski, comme « le lien invisible » qui a forgé le style des sixties. Mégalomanie, mythomanie, on s’interrogerait sur le sens du regard malicieux d’Al Aronowitz s’il n’y avait les traces. Des articles conservés par des passionnés, des récits de témoins, des biographies de stars comme celle consacrée à Bob Dylan où une phrase le décrit avec cruauté comme le « laquais des pop stars ». Beaucoup émergent, ça et là, sur Internet, comme un grand livre ouvert avec son public à conquérir.
Al Aronowitz fut condamné au silence en même temps qu’il fut chassé du New York Post, en 1972, officiellement parce que le métier de journaliste s’était confondu avec celui de manager, « un conflit d’intérêt » résume-t-il. Après, se succèdent 24 années de déchéances : amitiés perdues, drogue. Vendre pour vivre. La cocaïne partagée avec les amis des Grateful Dead. L’homme invisible. Aujourd’hui Al ne survit plus que grâce à l’assistance sociale et ce fichu lien avec un réseau mondial où quelques correspondants nourrissent sa boîte aux lettres. Il y a quelques mois, une crise cardiaque, « entre deux joints » raconte-t-il sobrement sous un dessin d’enfant.
« Même le plus célèbre des écrivains a un manuscrit préféré que personne n’a voulu publier. Qui que vous soyez, je vous invite à m’envoyer votre manuscrit et ME laisser jouer l’éditeur pour changer » tel est le message du Blacklisted journalist. Quelque chose comme une revanche.

*http://www.bigmagic.com/pages/blackj/default.html

Le syndrome tonkinois.

Lorsqu’un historien entreprendra, d’ici quelques dizaines d’années, l’histoire de l’implantation du réseau Internet en France il ne pourra pas ne pas remarquer le saisissant parallèle avec l’histoire coloniale de notre pays. Qu’on se souvienne seulement comment s’est bâti, en quelques générations, cet empire. Oublions les discours sur l’épopée civilisatrice, les palais des gouverneurs ou les lambris du Ministère des Colonies. Que reste-t-il de ces temps de conquête ? De la frilosité, de l’indifférence, la méfiance des rentiers et un pays tout entier concentré dans sa haine de l’anglais et du prussien. Les faiseurs d’Empire ? Une poignée d’aventuriers, des explorateurs têtus remontant les fleuves dans des embarcations de fortune et des marchands opiniâtres traînant en permanence derrière eux de petit groupes de soldats, prompt à se débander mais tout juste assez nombreux pour édifier quelques fortins le long des routes afin d’y planter le drapeau républicain. Un beau jour, vers la fin du dix-huitième siècle, la joue encore chaude de l’indécente raclée du voisin teuton, la France se découvre un empire sans trop en vouloir car elle n’aime toujours pas les voyages. Il faudra encore les bouffées romantiques de la Belle Epoque, la réussite de quelques comptoirs coloniaux, des terres défrichés par les rebuts de l’immigration européenne et la nécessité de disposer de ports à charbon, pour qu’à partir des quelques possessions on trace, sur la carte des écoles, les contours bleutés d’un empire colonial.

Une trentaine d’années plus tard, de l’empire colonial ne reste plus que quelques fanfaronnades sur le rayonnement de la francophonie (et un indéboulonable secrétaire d’Etat aux Affaires Malgaches mais c’est une autre histoire).
L’Internet vaut bien cette aventure coloniale. Après une phase de mépris, succède une phase de méfiance : l’Internet est dirigé, c’est bien connu, par les américains et la langue anglaise y règne sans partage. Et puis il y a France Télécom qui n’y croit pas alors il faut attendre. Côté militaire on se barricade et on écoute. Du côté de l’Education Nationale, on ne sait rien, on ne veut rien dire, on ne prépare rien, on regarde. Bon d’accord ce n’est pas vrai mais il ne faut rien dire : Internet c’est des ordinateurs, un ordinateur c’est un prof qu’il faut former, une formation c’est du temps pris sur les cours, et puis il y a les profs qui ne veulent pas être formés ni voir chambouler leur emploi du temps, et un prof qui ne veut pas… ça veut dire LA GREVE. La grève ça veut dire l’éjection du Ministre, donc plus de programme Internet. Alors on n’en parle pas.

Bref au total, depuis près de deux ans, malgré une couverture médiatique devenue quasi permanente, l’Internet français est bâti par des aventuriers : des chercheurs, des universitaires, des profs isolés, des étudiants, des fonctionnaires rebelles, des anarchistes, des journalistes, des marchands, des escrocs, des passionnés ou de simples figurants. Chacun de ces pionniers œuvre dans sa citadelle avec le vague soutien de son entourage. Lorsqu’un étudiant conçoit à ses heures perdues un musée du Louvre virtuel qui devient en quelques mois un des sites les plus populaires de l’Internet, la direction du véritable Musée du Louvre joue les gardiens de la culture (malgré sa reconversion dans la vente de tee-shirt) et tente de faire fermer le site. Quand une jeune enseignante développe le soir, chez elle, un site à vocation pédagogique, l’inspecteur d’académie, prévenu, lui tapotte l’épaule et l’assure de son soutien. Mais de retour dans sa petite école primaire, il n’y a aucun budget pour installer une simple prise téléphonique, encore moins pour un simple ordinateur. La drôlesse, dépitée, n’en continue pas moins ses échanges avec ses collègues… du Québec. Ailleurs c’est un fonctionnaire qui, en douce, conçoit un serveur diffusant toutes les informations et ressources des administrations françaises. Le vilain se fait rappeler à l’ordre le jour ou la juteuse industrie des services Minitel en 36 17 se sent lésée. Depuis, l’affaire s’est tassée et le bonhomme a gagné quelques galons. Il faut dire qu’un ministre, François Fillon, s’est entiché de l’Internet au point d’y plonger ses collègues politiques plus stupéfaits qu’enthousiastes. Dans le doute, parce qu’on ne sait jamais et que la populace semble accorder quelque attention à l’exotisme du réseau mondial, ils se laissent faire. Les ministères auront leurs serveurs Internet.

Ainsi la France se prépare-t-elle à l’Internet, mollement, poussée au c..l par une politique de décrets et de petits papiers. C’est l’esprit des colonies qui perdure, avec son Jules Ferry et une poignée de fanatiques, avec ses rieurs et ses sceptiques qui guettent la faute. La moindre erreur, le moindre faux pas et la meute fera du sieur Fillon le tonkinois de cette fin de siècle. Un monde cruel.

Entretien avec Philippe Breton

Publié en mai 1996 – Planete Internet

Planète Internet : Est-ce que vous utilisez ou avez utilisé Internet ?

Philippe Breton
Philippe Breton : Non, quand j’ai commencé à travailler sur l’informatique, il y a 15 ans, j’avais une règle qui était ne pas, dans un premier temps, partager le savoir des gens pour pouvoir rentrer dans le domaine et, dans un deuxième temps d’y rentrer. C’était ma méthode. J’ai fait un premier travail, je ne connaissais rien à l’informatique, puis un deuxième sur la tribu informatique où j’étais un des experts dans le domaine. Pour Internet je garde pour l’instant la même démarche, c’est à dire que je garde un point de vue extérieur mais je vais probablement rentrer dedans cet été.

PI : Est-ce que le risquer n’est pas de réagir par rapport au discours sur Internet ou sur la communication en général plutôt que de rentrer au cœur du système.

PB : Il se trouve que pour comprendre un milieu, dans un premier temps il ne faut pas avoir les mêmes compétences sinon il y a des chances qu’on s’en barre l’accès. Il faut garder une certaine extériorité par rapport au milieu, dans un deuxième temps il faut savoir faire ce que les gens font.

PI : Comment est-ce que vous travaillez sur les acteurs ? Ce ne sont pas toujours eux que l’on voit s’exprimer au travers des médias.

PB : C’est vrai que je ne peux avoir qu’un aspect partiel, ce qui m’a intéressé c’est les discours d’accompagnement tel qu’ils étaient donnés au grand public au travers des médias auxquels le grand public a accès. Je suis dans la situation du grand public, dans une seconde phase j’irai voir dedans, cela dit je me renseigne (Rires). Je suis d’une ignorance relative puisque je sais comment ça marche, je sais ce qu’il y a dedans et je discute souvent avec les gens qui l’utilisent.

PI : Autour de vous, à l’Université, les gens l’utilisent ? C’est un phénomène nouveau ?

PB : Il y a une progression évidente dans les milieux où les gens travaillent internationalement, ou ont des collègues à l’autre bout du monde et participent à une communauté de travail déjà en place. Les autres, ceux qui travaillent localement avec des équipes déjà en place, zéro !

PI : Vous avez critiqué l’Internet lorsqu’il est représenté comme le temple de la communication. On a l’impression que l’Internet est l’aboutissement de l’univers de la communication

PB : Oui parce que lorsque l’Informatique démarre dans les années 50, l’idée de départ était de construire une seule machine, un grand ordinateur. J’ai des textes là dessus sur cette idée. Le futur de l’informatique pour ceux qui travaillent dans le domaine dans les années 40 c’est un grand centre de calcul mondial auquel tout le monde peut avoir accès. Dans un deuxième temps les administrations se sont équipées de grandes machines puis, dans un troisième temps, de micro-ordinateurs et enfin, dans un quatrième temps on les a mis en réseau. Et dans un cinquième temps certains disent qu’on n’aura plus besoin de micro ordinateur, on aura juste besoin d’un bidule connecté à Internet. C’est un retour à la machine de départ, donc le projet d’Internet était déjà accompli dans les débuts de l’informatique et dans l’imaginaire de l’informatique.

PI : Mais l’ordinateur, au départ, n’avait pas vocation de permettre la communication.

PB : Il y a deux choses différentes, le grand public et la communication. La véritable première grande utilisation de la micro informatique a été un système de communication. Ce projet est longtemps resté secret militaire mais il avait l’importance de la bombe atomique. C’était le réseau « « sedge » » qui se met en place dans les années 50 qui intèrconnecte entre eux une quarantaine de radars répartis sur le territoire américain. Les centres de commande concentrent les informations et produisent des plans de vol destinés aux avions qui iront intercepter les objets perçus par les radars. C’est un système qui donnera plus tard le système de réservation des avions, le système « sabre » qui donnera lui-même Internet. L’idée de réseau remonte bien avant Internet. Est-ce que l’ordinateur n’est pas conçu d’emblée comme une machine à communiquer ? Si on se reporte à l’idée du cerveau artificiel, on est déjà dans l’idée de communication, non pas dans le sens d’une communication grand public mais, dans les concepts de base, c’est une machine dans laquelle l’information circule et c’est la circulation qui fait son traitement.

PI : Comment se produit le basculement, qu’il faudrait peut-être dater, où l’on a commencé à développer l’idée que tous ces systèmes pouvaient servir à autre chose qu’à des tâches techniques ?

PB : L’informatique c’est déjà la mise en réseau. Ce qui nous perturbe c’est le passage par la micro-informatique, c’est à dire le moment où le grand public se l’est approprié. La micro-informatique s’est construite contre l’idée du temps partagé, c’est une étape intermédiaire qui a donné l’impression que chacun aurait sa machine pour lui. Quand on lit la littérature de science fiction de l’époque il y a déjà l’idée que chacun dispose de son petit ordinateur qui est relié aux autres.

PI : Comment appréciez-vous le l ‘appropriation de l’ordinateur par le grand public pour d’autres tâches que les tâches techniques ?

PB : C’est lié à des phénomènes extérieurs. Il y a une partie de notre société qui naviguait déjà dans un certain universalisme comme la musique, la mode ou le voyage. Ce sont ces gens là, comme les universitaires, qui ont investit ce médium. Le type de relation universaliste préexistait à Internet qui n’en est que l’outil.

PI : On a tendance à dire qu’il y a une certaine autonomisation qui s’est opérée pour arriver à la notion de village planétaire, que vous critiquez dans l’utopie de la communication. Est-ce qu’il s’agit d’une utopie, d’un fantasme commun aux utilisateurs ou se passe-t-il quelque chose de concret, c’est à dire susceptible d’avoir des conséquences dans la sphère du réel ?

PB : C’est un fantasme, d’abord celui du village, c’est curieux comme expression. Il y a quelque chose que nous n’avons pas résolu avec le mythe de la ruralité, de la petite communauté. C’est plutôt conservateur et ces fantasmes ont été à l’œuvre dans la musique rock ou dans le bucolisme des années 70, ce n’est pas nouveau. Quant aux conséquences je ne peux pas le prédire. Je crois qu’Internet peut aider des communautés qui existent déjà plutôt que créer des nouvelles communautés. Régis Debray a raison lorsqu’il dit : « Ce n’est pas avec de la communication qu’on fait de nouvelles communautés » . La communauté c’est quelque chose de plus fort, pour communiquer il faut de solides raisons.

PI : A partir du moment où des communautés dispersées de part le monde découvre qu’il existe un outil capable d’accélérer leurs communication, cela leur donne une importance, une audience qu’elles n’auraient pas pu gagner autrement. Est-ce que ce n’est pas la preuve que l’Internet aura des conséquences dans la sphère du réel ?

PB : Absolument, certaines communautés vont se trouver transformées dans leur rapport au monde et dans leur capacité d’influence.

PI : Vous avez-dit que ce n’est pas la technologie qui change le monde ?

PB : Le monde change, les communautés changent et la technologie aide et amplifie ce changement. Les deux notions que j’utilise sont la résonance et l’amplification. Une technologie est acceptée dans une société lorsqu’elle entre en résonance, au sens acoustique, et elle a une fonction d’amplification de ce qui existe déjà. Elle n’a pas de fonction de nouveauté. Un des immenses changement dans l’histoire de l’humanité a été le développement du christianisme. L’écrit a joué un rôle important dans ce développement mais le changement ce sont des gens qui se rassemblent autour d’un message qu’ils pensent partager. L’écrit a été un amplificateur. L’autre exemple c’est la Rennaissance, un formidable changement sur le plan du rapport au monde, des valeurs, amplifié par l’écrit. Donc Internet va amplifier un certains nombre de changements dans notre société. Ma crainte c’est que ça va amplifier des changements positifs mais aussi négatifs. Mais ce n’est pas Internet qui va renforcer l’individualisme. La position de Virilio, moi je ne marche pas. C’est trop facile. Par contre Internet risque d’amplifier certaines tendances individualistes.

PI : Par exemple ?

PB : La tendance à faire des choses de chez soi, séparé physiquement des autres. Internet, c’est tout faire mais chez soi. La technique, c’est ça, jusqu’au fantasme de la sexualité. Si notre société se replie de plus en plus sur son indvidualisme, Internet sera l’amplificateur de ce phénomène. Si la société maintien la diversité des rapports, des mouvements collectifs, Internet sera un mode de possibilité pour cela aussi.

PI : Est-ce que vous croyez au développement d’une forme de citoyenneté sur Internet ? Il y a un nouveau mot qui est apparu aux Etats-Unis c’est « Netizen », le citoyen du Net. Est-ce qu’il ne rend pas compte d’une nouvelle structure de pouvoir ?

PB : Je ne crois pas qu’Internet soit porteur d’un nouveau modèle de citoyenneté. Je ne crois pas que la citoyenneté prend une voie si riche, on est plutôt dans une période de déclin du débat, de la parole politique. Internet va peut-être permettre de colmater quelques brèches et sans doute encourager encore plus la désafection vis à vis du débat.

PI : Ne peut-on pas dire que c’est la chance ou l’illusion pour de nombreux citoyens de prendre la parole et de jouer le rôle de contre-pouvoir ? Ce serait une motivation pour réinvestir le champ du politique ?

PB : Oui mais le champ du politique c’est aussi le champ de l’activité collective. L’invention du politique c’est aussi l’idée que l’on prend en charge collectivement notre destin, nous-mêmes et nos représentants. Est-ce qu’Internet va aller dans ce sens là ? Si oui ce sera une nouvelle citoyenneté. S’il amplifie l’éclatement du lien social non. C’était le même discours en 1973 à propos du Macintosh, Steve Jobs disait « la démocratie c’est un ordinateur pour chaque personne ». Quand on lit l’équivalent de Planète Internet dans les années 70 le discours disait que l’on allait se réapproprier l’espace confisqué par les institutions. Je ne crois pas que cela a changé notre rapport au monde. On fait plus vite, mieux le bien ou le mal .

PI : Changeons de sujet, une chose m’étonne, pour un spécialiste de la communication vous êtes très discret sur la question de la langue.

PB : Très juste ! Je ne crois pas que cela soit très important. Il y a près d’une dizaine de langues qui disparaissent chaque jour, ce que je trouve dommage ; Mais ce qui compte c’est la parole. J’aime le français mais ce qui fait que j’argumente et que j’ai une parole ce n’est pas le français ou le chinois.

PI : C’est quand même la première des frontières. Sur l’Internet on utilise principalement l’anglais, n’y a-t-il pas un risque de nivellement. ?

PB : Je ne suis pas pour liquider le français. Il faut défendre la langue mais il y a quelque chose dans la communication qui n’a rien à voir avec la langue. Il n’y a pas une langue meilleure qu’une autre. Je comprend mal ce débat même si je pense qu’il faut défendre les serveurs en français. C’est à un autre niveau que cela se joue.

PI : Avec la langue on est pourtant au cœur de l’infrastructure de la société.

PB : Les vrais liens sont plutôt des communauté de paroles, ce qui dépasse la langue. Les communautés de sens, de valeurs, de travail. Avec mes collègues je suis dans une communauté de paroles avec des langues différentes.

PI : Une de vos principale critique, c’est que l’Internet privilégie la transmission de l’information au savoir. Umberto Eco soulignait que la langue anglo-saxonne et le mode d’écriture sur Internet avait tendance à hacher le discours en petits éléments qui se résument à de l’information plutôt que du savoir.

PB : Je n’ai rien contre Internet. Je comprend ce que dit Eco mais je travaille actuellement l’argumentation dans les textes de Shakespeare : il y a une conception instrumentale de l’anglais parce qu’il s’est dégagé une espèce se sous langage qui est cet anglais international coupé en tranches. Il n’y a rien dans la langue anglo-saxonne qui conduise à l’anglais fonctionnel qu’on utilise aujourd’hui. Si le français dominait le monde il y aurait un français fonctionnel. Il ne faut pas confondre l’anglais de cuisine que je peux employer avec un correspondant indien avec l’anglais littéraire.

PI : Est-ce qu’il n’y a pas un rapport avec une certaine culture universitaire anglo-saxonne pour laquelle le savoir se veut, non pas utilitariste, mais opérationnel, en opposition avec la culture universitaire allemande et française qui travaille plus sur le concept ? Laissons de côté la langue anglaise et est-ce qu’Internet peut être un lieu de savoir et de connaissance ?

PB : Dans mon livre(1) je propose de faire une distinction entre information et connaissance non pour les opposer mais pour retrouver ce que l’on a un peu perdu en France, l’objectivité de l’information. On a besoin de l’information mais la connaissance, c’est autre chose, dotée de propriétés singulières. L’information est détachable, transportable facilement. La connaissance n’est rien tant qu’elle n’a rien changé chez celui qui la porte, c’est ce qui vous transforme. La connaissance relève d’un désir et plus d’une médiation humaine là où l’information a un auditoire universel. Si je conçois bien mon information un chinois de la campagne peut se l’approprier. Ma critique porte sur le discours qui dit : « en accédant aux banque de données vous aurez accès au savoir ». En accédant aux banque de données, on a accès à de l’information et je trouve ça précieux. Dans la connaissance il y a quelque chose de l’ordre de la transmission individuelle, de l’acte intérieur, d’une certain rapport à l’ignorance. Il y a un rapport paradoxale à l’ignorance, il faut à la fois l’accepter et la refuser. C’est ce qui nous donne le désir de savoir et que l’on n’a pas avec l’information. L’information il faut l’avoir, c’est un domaine toujours positif. Internet me donne accès à la connaissance lorsque je discute avec un collègue. Internet est un outil supplémentaire pour transporter la parole. Je me refuse à dire qu’Internet va permettre de résoudre l’inégalité d’accès aux connaissances parce que cela donne accès aux banques de données et à l’information. Il y a escroquerie intellectuelle. On ne résoudra pas les problèmes d’inégalité scolaire en branchant les jeunes sur Internet. Il va se passer ce qui c’est toujours passé, ceux qui ont un désir de connaissances, ceux qui sont soutenus chez eux vont profiter très largement de cet outil formidable. Ceux qui sont coincés chez eux et qui ont un rapport fermé à la connaissance, on pourrait les mettre devant la connaissance entière du monde cela ne changera rien.

PI : Cela va donc amplifier les différences. Mais je remarque que vous utilisez le terme de médiation. Est-ce qu’il n’y a pas chez vous la pointe d’angoisse de l’universitaire qui voit lui échapper sa situation d’intermédiaire, qui est peut-être une situation de pouvoir, entre l’étudiant et la connaissance ? Il y a tout de même une réticence actuellement en France, dans les milieux enseignants, vis à vis de l’Internet ?

PB : Je vous trouve optimiste sur le rôle de l’universitaire parce que j’ai un point de vue plus critique. Je pense que l’université n’existe plus. Elle a implosé ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de bons enseignants ou étudiant mais est-ce que cela passe par elle ?

PI : Cela passe toujours par un intermédiaire… Est-ce que ce n’est pas l’image de l’enseignant qui a le monopole de la connaissance qui est en train de s’effriter ?

PB : Je pense que la connaissance passe moins par l’université qu’elle ne le faisait dans le temps. Quand Erasme développe le genre épistolaire à la Renaissance, il prend l’enseignement de la bouche de ceux qui donnent un cours direct pour dire que cela passe aussi par l’écrit. C’est l’écrit qui est devenu une sorte d’université. Il y a les éditeurs aussi qui ont pris une partie du pouvoir et maintenant les journalistes. Les plus intelligents savent que « peu importe par où ça passe ».

PI : Si on prend l’université comme une usine à connaissances qui passe par des structures de pouvoir, des monopoles de connaissances et d’enseignement, de réseaux d’informations -selon un schéma très bourdieusien-, est-ce qu’Internet ne peut pas destabiliser tout ce bel agencement ?

PB : J’espère bien puisque là on ne parle plus du savoir mais des carrières. Je suis peut-être élitiste mais les grands textes qui m’ont influencé ne sont pas universitaires. Le savoir vivant circule autrement, de manière multiforme. Bourdieu sait bien que cela ne passe pas forcément par l’université. Chacun doit se bagarrer pour que sa parole arrive à destination. Si Internet permet cela, tant mieux. Il faut être opportuniste. Je ne suis pas persuadé que cela changera quelque chose et que les vraies influences ne nécessitent pas un enseignement plus direct.

PI : Vous nous dites que l’Université n’existe plus mais que vous croyez à la transmission directe de la connaissance….

PB : Je parle de l’Université française, Jussieu, la Sorbonne, avec sa hiérarchie, ses carrières etc… Ce n’est plus par là que ça passe.

PI : Un autre sujet… Est-ce que le succès d’Internet auprès d’un certain nombres d’acteurs économiques ne provient pas du fait qu’Internet est la représentation quasi parfaite du mythe du marché tel que l’ont développé les économistes néo-libéraux, un modèle où l’offre rencontre la demande avec une parfaite élasticité ?

PB : Je suis assez d’accord avec cette idée. Le grand succès d’Internet est lié au fait qu’il y a un pacte provisoire entre des acteurs qui ont des intérêts divergents. Un pacte entre les ultra libéraux, les anarchistes, les cyberpunks des réseaux que j’ai décrit dans un bouquin (2), et une partie de la classe politique, en particulier des démocrates américains et l’équipe que Clinton a rassemblé. Pourquoi alliance ? Les anarchistes se sont rendus compte qu’ils avaient un bout de chemin à faire avec les libéraux parce qu’ils ont un point commun c’est qu’ils ne veulent pas d’Etat. Ils veulent créer un espace dans lequel ils ont confiance dans l’homme, le jeu des acteurs et l’autorégulation. Il y a une confiance dans l’homme chez Bakhounine. Vieille thèse anarchiste : « c’est la répression qui crée le bandit ». Supprimer le policier vous n’aurez plus de voleur. Tout d’un coup il y a convergence.

PI : Est-ce qu’il n’y a pas plutôt ce type d’anarchisme du côte de Hayek que de Bakhounine, ce que l’on a appelé l’anarchisme de droite?

PB : Absolument mais il y a un point d’opposition c’est que, chez les libéraux, la valeur de l’information va tenir à ce qu’elle est transformé en marchandise alors que pour les anarchistes la valeur de l’information tient à ce qu’elle échappe complètement à l’univers de la marchandise. Internet, actuellement et pour les quelques mois qui restent, a résolu ce point de contradiction puisqu’il s’est développé comme toutes les nouvelles technologies de communication depuis 50 ans dans les premières années, en dehors des lois du marché. Avec pour les uns, en visu, que cela bascule dans les lois du marché et pour les autres que cela permette d’y échapper. Il y a quelque chose de provisoire entre des gens qui savent bien que cela va éclater. Pour moi quelque chose va éclater dans les mois à venir.

PI : Lequel va gagner, beaucoup de gens disent que la marchandise vient de remporter largement la bataille d’Internet ?

PB : Il ne faut pas sous-estimer les possibilités de guerre civile si je puis dire. Il ne faut pas oublier que ce sont les anarchistes qui font tourner la machine. Leur pouvoir est immense.

PI : Tout à l’heure vous disiez que la notion de citoyenneté sur Internet n’était pas un bon concept et voilà que vous parlez maintenant de guerre civile …

PB : Oui mais ce sont deux conceptions du monde qui s’affrontent.

PI : Vous êtes en train de reconnaître tout de même qu’il y a de la politique sur Internet et qu’il y a un enjeu de citoyenneté…

PB : Dans ce sens là, oui. Au sens où Marx parlait de la machine. Mais c’est un danger extérieur à la technique.

PI : Même si l’inventivité est du côté des « anarchistes » est-ce que la bataille se fait à armes égales ?

PB : J’ai travaillé sur la sécurité informatique et c’est un sujet que je connais bien. A la fin de l’un des rapports que j’avais fait il y avait cette idée selon laquelle l’une des contradictions majeures du capitalisme libéral serait peut être dans la pression très forte qu’un certain nombre de gens feraient pour sortir du champ de la marchandise, de la communication, de la connaissance. Ce serait peut être un des points de contradiction de la société de demain. Les possibilités de nuisance de ceux qui font tourner la machine sont immenses. Quand les conducteurs de bus et de métro s’arrêtent les gens ne sont plus transportés. Quand les gens qui sont dans les réseaux décident que le réseau transportera gratuitement les usagers il y aura des conflits. Peut être que les conflits de demain seront moins des conflits de conducteurs d’autobus, comme la grève de décembre, que des conflits d’un nouveau genre.

PI : C’est effectivement le discours de beaucoup d’informaticiens, des pirates informatiques également, mais qui date du temps où la structure d’Internet était largement organisée au sein des universités. On voit que le pôle économique privé est en train de reprendre les choses en main, contrôlent-t-il toujours cette infrastructure ?

PB : C’est clairement le lieu d’une lutte qui n’est pas technologique mais qui oppose deux systèmes de valeurs. Je ne suis pas armé pour savoir qui gagnera. Tous les gauchistes de la micro-informatique se sont reconvertis dans le capitalisme et l’industrie.

PI : J’aurais voulu avoir votre avis sur tous les mythes de fin de siècle qui entourent l’Internet : terrorisme, pornographie…etc

PB : L’anthropologue n’est pas étonné. A partir du moment où l’on parle de communication entre les gens il n’est pas étonnant que l’on parle de sexualité, de violence. C’est la preuve d’une appropriation. Cela tient à notre inculture technique, en particulier en France. La difficulté de savoir évaluer ce qui est l’outil, ce qui est l’usage. On mélange tout et on dit que c’est la technique qui génère le monde. Bientôt on va dire que c’est Internet qui génère la pornographie, le révisionnisme.

PI : Cela ne pourrait être qu’anecdotique si le législateur ne se penchait pas actuellement sur la question.

PB : Il faut aussi réfléchir à des garde fous spécifiques. Sur l’histoire du livre de Gubler, on peut discuter la décision de justice mais elle doit être valable dans la totalité de l’espace public. Il n’y a pas un nouvel espace qui, par nature, devrait échapper à la justice.

PB :

Les nouvelles armes de la démocratie

Publié en janvier 1996, magazine Planete Internet (Groupe Lagardère)

Si le réseau Internet semble faire la preuve de son efficacité comme contre-pouvoir politique, sa prétendue légitimité démocratique reste à prouver. Le citoyen s’y trouve fort dépourvu lorsqu’il s’agit de trier le flux d’information qui s’y déverse.

« Les autoroutes de la communication qui nourrissent l’utopie d’un « village planétaire » pourraient bien, elles aussi, être le support puissant d’un régime autoritaire qui contrôlerait d’autant plus facilement les hommes que ceux-ci seraient fixés chez eux devant leurs terminaux […] » ( « l’Utopie de la Communication », sociologue Philippe Breton ). Alors que le réseau Internet est au cœur de tous les fantasmes et de tous les espoirs il est difficile de ne pas sourire à la lecture d’une telle phrase que tout semble contredire. Depuis plusieurs années, Internet apparaît comme le lieu de liberté par excellence, l’agora absolue où les citoyens du village planétaire conversent, débattent, commercent.
Une agora où les mauvaises langues diront que, parfois, l’illusion de communiquer avec le monde entier conduit chaque acteur à ne parler qu’à lui même. Une agora où, logiquement, la lutte politique s’est installée, maniant l’arme du symbolique avec une efficacité inattendue. Souvenez-vous, en ce début d’année 1994 où l’armée mexicaine pénètre en force dans les montagnes du Chiapas pour y écraser la guérilla zapatiste. Rapidement le réseau Internet prend le relais de la médiatisation pour diffuser les discours fleuves du sous-commandant Marcos à tel point que le Wall Street Journal s’étonne : « les insurgés ou leurs supporters se sont branchés sur Internet ».

En vérité Internet n’apportait rien qui ne fût déjà publié ou connu des médias mais par un effet démultiplié de propagation, les informations mises à jour par quelques sympathisants de la rébellion, universitaires mexicains et américains, pouvaient être consultées en temps réel de tous les points de la planète. Aux yeux du monde, le réseau Internet, encore peu connu du grand public vivait son baptême du feu en matière d’activisme politique et devenait une sorte de radio Liberté émettant en continu. Dans la foulée, des newsgroups consacrés à la rébellion zapatiste ont fait leur apparition allimentant en temps réel le réseau en informations et, parfois, en fausses nouvelles. Ca et là, on parle même d’une guérilla équipée de micro-ordinateur !

Pourtant, même si elle fût la plus médiatisée, cette expérience politique menée au sein du réseau Internet ne fut pas la première du genre. En 1992 une association d’étudiants chinois basée aux USA (IFCSS) avait déjà utilisé le réseau Internet pour y diffuser les noms et adresses de prisonniers politiques internés dans des camps de travail. L’objectif était de demander aux utilisateurs du réseau de répercuter l’information et surtout d’expédier des cartes de voeux aux prisonniers. Plus récemment, le 4 juin 1995 la commémoration de la répression de la place Tienanmen a donné lieu à un bras de fer sur Internet. Les dissidents expatriés ont profité de l’ouverture de la Chine au réseau Internet pour expédier des messages et afficher des symboles de résistance comme la déesse de la liberté, la statue érigée place Tienanmen par les étudiants chinois. Pris de court les autorités chinoises n’ont pu empêcher l’opération et ont perdu la face. A travers Internet des groupes politiques différents ont vu la possibilité de court-circuiter les réseaux d’information traditionnels et de créer, en apparence, les conditions d’une communication non médiatisée donc non contrôlée.
A première vue, on peut penser que ces deux exemples sont la démonstration éclatante que le réseau Internet joue avec efficacité son rôle de contre-pouvoir, naturel et autogéré, à toute tyrannie.

Ce raisonnement est tout à fait semblable à celui qui, en télévision, désigne comme plus « authentique » et plus crédible le reportage « en direct ». L’illusion de l’immédiateté conduit à oublier que les acteurs du réseau Internet, derrière leur anonymat, produisent un discours qui est le produit d’une histoire ou d’une stratégie qu’il faut bien décrypter avant de s’en émerveiller. « Qui parle ? » dirait Lacan, voilà le problème de celui qui observe le réseau Internet. Si le réseau a tout d’un vaste forum, les électrons libre que semblent être ses utilisateurs retrouvent bien vite leurs familles de pensée, leurs oppositions culturelles d’autant que cette même communauté virtuelle présente une forte homogénéité socio-professionnelle étiquetée haut de gamme. Peut-être faudrait-il parler de « démocratie d’humeur », un terme utilisé par Jürgen Habermas (Ecrits Politiques – CERF) parlant de « […] la perception de la politique dominée par un certain nombre de thèmes bien précis, perception bien informée et en tout cas inspirée par des motifs d’ordre culturel […]»..

Avec ses millions d’utilisateurs potentiels Internet représente une audience exceptionnelle pour qui sait en manipuler les règles de comportement et de communication sur le réseau. Mais pour comprendre le phénomène, la démonstration passe certainement moins par les exemples cités plus haut et qui sont des cas extrêmes, que par d’autres aspects de l’activisme politique sur Internet. De manière pratique, le réseau fournit des possibilités de communication et une infrastructure logistique à des groupes qui, jusque là oeuvraient dans l’anonymat.
Rien d’étonnant à ce qu’avant même que les gouvernements ne s’avisent de la nécessité de communiquer sur Internet, une myriade de groupes politiques, d’associations, d’activistes de toute sorte aient entrepris de s’établir sur le réseau et d’y tisser leur propre toile de correspondants et de serveurs. Leur atout : le lien direct avec le spectateur/visiteur. Greenpeace en a fait une brillante démonstration en lancant sa campagne contre les essais nucléaires français. Le serveur de la multinationale verte est peut être basé à Amsterdam mais il relaie efficacement des dizaines de serveurs webs de part le monde qui apporte leur contribution à la campagne. Ainsi au Japon une exposition de dessins prend la France pour cible, en Australie on appelle au boycott en diffusant la liste des entreprises françaises présentes en Océanie, tandis qu’en Allemagne le Computer Chaos Club diffuse des numéros de fax de la plupart des institutions françaises afin que des milliers de correspondant viennent les saturer d’appel.

En ces mois d’août et septembre 1995 il est difficile de se promener sur Internet sans rencontrer une pétition, un appel, une caricature dénonçant les essais nucléaires. La nature d’Internet et surtout du World Wide Web avec son infinité de liens hypertextes convient parfaitement à ce type d’opérations et le serveur de Greenpeace semble se trouver au centre de la tempête. Le tout donne l’impression d’une mobilisation de masse tant les slogans sont omniprésents. Pourtant les résultats de cette agitation restent pour le moins décevants puisque de l’aveu des organisateurs les pétitions du réseau Internet n’ont jamais rassemblé plus que quelques dizaines de milliers de signataires alors que plusieurs centaines de milliers de visiteurs ont parcouru les pages du serveur de Greenpeace. Mais l’important est que ce résultat soit obtenu avec infiniment moins de frais que lors d’une campagne traditionnelle. Imaginez une publication dont la diffusion est gratuite, assurée par ses lecteurs qui la reproduisent à l’infini et qui l’enrichissent au passage de leurs propres témoignages. L’activisme politique qui prospérait auparavant avec ses chapelles, ses groupuscules régionaux peut, avec un peu d’ingéniosité, bénéficier d’une audience internationale. En clair la lutte politique se dote de nouveaux instruments.

L’enjeu est des plus simple et Lénine le résumait déjà dans son célèbre « Que Faire » en s’attardant sur la nécessité de disposer d’un média fiable pour unifier et coordonner un parti bolchevique dispersé : « La création d’un journal politique national doit être le fil conducteur : en le suivant, nous pourront sans cesse développer approfondir et élargir cette organisation […].». Désormais il suffit de substituer le journal national par un média à diffusion internationale pour comprendre que de nombreuses organisations politiques hissent leurs ambitions au niveau planétaire.

Ainsi l’organisation américaine Nation of Islam (http ://www.afrinet.net/~islam/ ), dirigée par Louis Farakan et connue pour avoir organisée la manifestation de près d’un million de noirs américains expose-t-elle ses théories extrémistes sur le web. Plus efficace, le serveur des « cybermuslims » (www.uoknor.edu/cybermuslim/cy-jihad.html) se propose de regrouper les intérêts de nombreux groupes d’activistes musulmans donnant tout d’un coup une cohérence à ce qui n’était que des groupes isolés dans différents pays. On y découvre au passage une association française de cadres musulmans français bien décidée à développée son influence sur la base de revendications communautaires.
Mais la palme de l’efficacité revient au courant anarcho-syndical qui semble recouvrer une nouvelle jeunesse. En matière de lutte syndicale le serveur web LaborNet (http ://www.igc.apc.org/labornet/)est devenu un centre de ressources et d’informations incontournable. Mis en place par différentes organisations syndicales américaines puis internationales et se basant sur des rapports de correspondants bénévoles il permet de se tenir informer de l’actualité des grèves dans la plupart des pays de la planète. La couverture des récentes grèves françaises du mois de décembre permet de mesurer les qualités et les limites de ce nouveau type de réseau d’information. Entre le touriste américain qui s’est trouvé pris dans les manifestations et qui fait part de son témoignage et le correspondant anonyme de l’université de Nantes qui explique dans le détail les rivalités qui opposent les syndicats étudiants, tout observateur pourrait croire en l’objectivité de l’information . Mais la surprise est grande lorsque l’on constate que le seul témoignage détaillant les revendications des acteurs de la grève provient du Président XXXXX du MPT (Mouvement du Parti des travailleurs). Un mouvement qui dispose de son serveur web aussitôt gratifié du titre de serveur officiel de la « grève en France ». Ce qui compte tenu du système d’indexation en vigueur sur Internet signifie que tout individu de part le monde souhaitant s’informer sur la crise sociale en France se retrouvera immanquablement projeté sur le serveur d’une organisation politique plus que minoritaire qui fournira son interprétation des événements.

On comprendra sans peine que pour l’observateur lambda qui cherche à s’informer, il convient de bénéficier d’une solide éducation et d’une culture générale étendue pour mesurer le degré d’objectivité des documents publiés sur l’Internet. Une évidence, certes, mais pour laquelle n’existe aucun mode d’emploi.

En fait d’espace démocratique, Internet peut se révéler un piège dangereux dans la mesure ou il produit une information pour tous sans se préoccuper de son corollaire : l’éducation de tous. Une responsabilité que les états et les gouvernements devront assumer dans l’urgence.